Le monde en 2020, tel qu'imaginé en 1997 (1 de 3)

Publié le 24/03/2020 à 10:19

Le monde en 2020, tel qu'imaginé en 1997 (1 de 3)

Publié le 24/03/2020 à 10:19

Une paire de jumelles.

(Photo: 123RF)

BLOGUE INVITÉ. Dans des articles précédents, j’ai mentionné nos biais de perception et autres causes pouvant nuire à nos prévisions, notant que les «experts» sont souvent les plus inaptes pour se prémunir des pièges tendus par l’actualité, par la mémoire sélective, par une confiance surfaite et par la dénégation des cygnes noirs. J’ai aussi offert des informations sur la prévision et la planification par scénarios permettant de penser à l’inconcevable. L’année 2020 et la COVID-19 m’offrent l’occasion de partager en trois blogues quelques vieilles notes de prospective et leurs leçons, parfois mal apprises, et de vous offrir un exercice pratique vous permettant de réfléchir par vous-même à l’après COVID-19. Ou «les» après COVID-19 si le virus revient nous hanter en novembre prochain ou à l’hiver 2021.

 

• (1 de 3) LE MONDE EN 2020 – tel qu’imaginé en 1997

(2 de 3) LE CANADA VERS 2030 (sous l’angle des pandémies) – tel qu’imaginé en 2013

(3 de 3) L’APRÈS-COVID-19 PAR LA TECHNIQUE DES SCÉNARIOS – exercice pratique

 

Le monde en 2020 – tel qu’imaginé en 1997

En janvier 1997, KMPG, le Fonds de Solidarité et Affaires Bouquins Concepts, un périodique que je publiais et qui résumait les meilleurs livres de management, avons organisé à l’École de technologie supérieure (ETS) l’événement «Le Monde en 2020». Hamish McRae, un collègue londonien à l’époque journaliste au The Independent, était venu y présenter son best-seller, The World in 2020. Les lecteurs du magazine The World in 2020, l’édition annuelle de The Economist parue en novembre dernier, auront peut-être remarqué le texte de M. McRae qui offre une rétrospective partielle de ses prédictions.

Lors de sa présentation, McRae avait ébauché les possibilité d’un séisme provocant un accident nucléaire au Japon, d’une montée du fondamentalisme musulman portée par une démographie forte et pauvre, la possibilité d’une sortie du Royaume-Uni de l’Europe… et celle d’un Québec indépendant. Nous nous étions également inquiétés de la propagation de maladies infectieuses encore inconnues – le spectre du SIDA étant envisagé à l’époque comme le premier de plusieurs fléaux à venir. (Mes craintes liées au bioterrorisme et au terrorisme en général préoccupaient moins mon ami et nos participants.)

Sans vouloir extrapoler le passé afin de prévoir l’avenir, nous semblions quand même nous entendre sur un paradoxe: celui du panique-puis-néglige. C’est notre rapidité à passer d’une crise à l’autre en omettant de se préoccuper du traitement des causes des crises qui fait que l’histoire se répète. C’est une forme de biais de perception que de penser que les pandémies, bulles financières ou actes terroristes ne se répèteront pas, que la Chine a sûrement pensé à tout depuis les autres grippes.

À la signature de l’Armistice en novembre 1918, Paul Valery aurait dit: «il ne peut y avoir de paix durable quand on a un voisin belliqueux». Son réalisme tranche avec la naïveté du Premier Ministre britannique Chamberlain qui affirma à la signature des accords de Munich avec l’Allemand Hitler en 1938: «C’est le désir de nos deux peuples de ne pas se faire la guerre une autre fois, c’est la paix pour notre temps!». Valéry savait que l’histoire pouvait se répéter alors que Chamberlain refusait d’y croire.

Optimiste, McRae envisageait une meilleure gouvernance et moins d’erreurs de la part des administrations publiques qu’il imaginait plus savantes et compétentes en 2020. D’abord, un nombre record historique d’étudiants et de citoyens diplômés universitaires apporterait des ressources humaines aux talents inégalés à la fonction publique et à la politique. Puis la diffusion planétaire de l’information liée aux succès de politiques publiques innovantes allait forcer une hausse de la qualité de la gestion et des comportements des politiciens et des fonctionnaires.

Influencée par la mondialisation de l’après-Mur de Berlin et le dynamisme communautaire de l’Union européenne des années 90, la gouvernance supranationale et régionale allait réduire à l’avenir l’importance des gouvernements nationaux. À écouter notre conférencier, le retour du populisme et de l’isolationnisme n’était pas envisagé avant 2020 – ce qui fut dans l’ensemble une assez bonne prédiction.

La mondialisation du secteur des services, notamment la santé, les finances, les logiciels, le tourisme et le divertissement, allaient changer nos économies, voire angliciser davantage la planète. Fan de Vancouver, McRae espérait que les entreprises informatiques migreraient de Palo Alto à Seattle, puis à Vancouver – zone d’immigration à plus fort potentiel que Montréal en raison de l’imminente rétrocession d’Hong Kong à la Chine.

Bien qu’il soit francophile, le journaliste britannique n’était pas convaincu de la facilité à combler la division linguistique entre le Québec et le Canada et il n’avait pas hésité à nous prévenir que l’investissement et la croissance du PIB seraient plus dynamiques du côté ontarien, principalement pour des raisons culturelles, l’Ontario étant une province plus imbriquée et proche des États-Unis. La possibilité d’une ou deux décennies prospères au Canada grâce à nos échanges avec l’Oncle Sam, qui demeurerait la première superpuissance mondiale en 2020, semblait facile à prédire.

Hamish McRae nous avait dit que la Chine serait la 2e superpuissance mondiale en 2020, notamment en raison d’une décentralisation progressive au profit des villes et des régions de l’Empire du milieu. Plus de deux décennies plus tard, on aura observé que devenir la première puissance économique mondiale (en termes de PPA) était réalisable malgré un Politburo autocratique.

J’avais noté qu’après 2020, McRae entrevoyait une transition économique, démographique et environnementale chinoise plus difficile, prédisant que la Chine serait aujourd’hui le premier pollueur mondial. Pour ma part, je soulevais le passage à moyen terme du Made in China au Owned by China, soit celui d’une économie de sous-traitance à celle de concurrents prédateurs, une des résultantes du surplus d’épargne que McRae anticipait en parlant de la montée éventuelle des ploutocrates chinois.

Du côté des technologies, Hamish McRae s’intéressait plus à l’essor et à la convergence des technologies existantes qu’aux technologies de demain. Son techno-présentisme reposait sur le potentiel des technologies inventées avant 1995 mais qui étaient encore sous-diffusées et sous-exploitées. L’internet, le commerce en ligne, les ordinateurs personnels, les CD-ROM et la téléphonie sans-fil seraient déployés dans des maisons et des quartiers urbains qui eux toutefois seraient passablement similaires à ceux des années 90.

Ayant vu moi-même la tablette électronique du groupe de presse Knight-Ridder en 1994, branchée à un fil de téléphone, elle servait à lire le journal après avoir lentement téléchargé une page à la fois, j’avais osé proposer qu’un jour on lirait The Independent sur un support digital flexible (Xerox Park travaillait à créer un tel écran souple).

Avec le succès du Minitel en France, on se demandait si ce pays avait déjà une longueur d’avance en termes d’économie numérique et de services gouvernementaux à distance. Est-ce que France Telecom allait acheter Compuserve ou GeoCities? Quant à l’espoir technologique montréalais, il se résumait au secteur des biotechnologies (1) dont nous serions, selon les experts et les politiciens, l’un des trois plus grands pôles au monde. Comme ce serait utile aujourd’hui! (2)

En ce qui concerne les changements climatiques, ils resteraient un sujet à impact limité jusqu’en 2020, pour devenir un enjeu majeur par la suite. Le manque de données probantes et l’espoir d’un refroidissement planétaire suivant un épaississement des nuages lié à une hausse de l’évaporation des océans suffisaient à faire ignorer les alarmistes, tel que Carl Sagan qui nous demandait dès 1990 de tout faire pour réduire la pollution atmosphérique. (Sagan n’était pas disponible pour participer à notre forum.)

Le concept du super-bogue informatique soulevé par un participant trouvait son jumeau dans celui de la super-grippe du futur qui serait créée par les variations météorologiques avions nous conclu. McRae trouvant l’hiver québécois bien glacial, prétendait qu’il pourrait tuer tous les germes...


I am reasonably confident about the prospect for the next thirty years, but much less so for the period beyond that.

If the world seems dangerous now, it will seem much more so by 2020.

The World in 2020

Hamish McRae

HarperCollins, 1994

 

 

  1. Nos exportations pharmaceutiques en 1997 étaient de 176M$, loin derrières les 5,7G$ du secteur des équipements de télécommunication.
  2. Le leader canadien de la lutte contre les pandémies est peut-être Medicago, une entreprise basée à Québec. Elle fut acquise par Mitsubishi en 2013.

 

À propos de ce blogue

Pressé par l’hyperactivité professionnelle et la vitesse de l’actualité, on oublie que la pensée à long terme demeure essentielle à la pérennité de nos réussites. Échouer de planifier, c’est planifier d’échouer, rappelle Eric Noël, qui a plus de 30 ans d’expérience en stratégie à long terme et a conseillé des transactions de plus de 30 G$ dans plus de 30 pays. Le prospectiviste et initiateur du projet Canada vers 2030 nous propose de réfléchir aux macro-tendances pour mieux anticiper leurs conséquences et mieux s’adapter, voire changer l’avenir.

Eric Noël

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