Climat: comment osons-nous afficher un tel bilan?

Publié le 25/01/2020 à 08:30

Climat: comment osons-nous afficher un tel bilan?

Publié le 25/01/2020 à 08:30

(Photo: 123RF)

ANALYSE ÉCONOMIQUE – Il y a quelque chose qui nous échappe ou que nous ne voulons pas comprendre. Malgré les cris d’alarme des scientifiques, des banquiers centraux et des assureurs, le Québec n’arrive pas à livrer la marchandise afin de réduire drastiquement ses émissions de gaz à effet de serre (GES), alors que nous avons les ressources humaines, technologiques et financières pour devenir des leaders mondiaux.

Le 17 janvier, la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal a d'ailleurs lancé un pavé dans la marre en publiant son rapport annuel l’État de l’énergie au Québec en 2020.

Comme la consommation de pétrole continue d’augmenter, le Québec n’arrivera probablement pas à atteindre ses cibles de réduction de GES d’ici 2030 si la tendance se maintient, car nous n’arrivons tout simplement pas à décarboner notre économie, à commencer par le secteur des transports.

Selon le plan du gouvernement sur les changements climatiques, le Québec doit réduire ses émissions de GES de 37,5% d’ici 2030 par rapport au niveau de 1990.

Or, à ce jour, la réduction des émissions avoisine seulement les 10%.

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L’un des deux auteurs du rapport, Pierre-Olivier Pineau, professeur spécialisé en énergie à HEC Montréal, a même déclaré que le Québec «n’est pas prêt à agir» pour réduire de manière significative ses émissions de GES lors du Sommet énergie des Événements Les Affaires, le 21 janvier.

Bref, on parle beaucoup, mais on agit peu, car nous peinons à changer nos habitudes de consommation, à commencer par l'énergie.

Durant la présentation du rapport cosigné avec la chercheure Johanne Whitmore à HEC Montréal, M. Pineau a pointé du doigt l’inefficacité énergétique des industries au Québec.

En 2016, les pertes de l’ensemble des sous-secteurs industriels (aluminium et métaux non ferreux, pâtes et papiers, etc.) se sont élevées à 362 pétajoules (PJ), ce qui représente 57% de la consommation totale de l’industrie.

Vous avez bien lu, 57%.

Un Québécois consomme autant d’énergie qu’un Américain

Le Québec a certes décarboné la production de son électricité grâce à l’hydroélectricité, alors que la plupart des économies de la planète produisent encore en grande partie leur électricité avec des carburants fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel).

Par contre, les Québécois sont les champions mondiaux de la consommation énergétique par habitant dans le monde, à l’exception de l’ensemble des Canadiens.

(Source : l'État de l'énergie au Québec en 2020)

Ainsi, en moyenne, un Québécois consommait 194 gigajoules d’énergie en 2017, soit grosso modo le même niveau qu’un Américain (193 GJ), mais beaucoup plus qu’un Norvégien (163 GJ) ou qu’un Suédois (140 GJ).

La Suède et la Norvège ont pourtant des hivers rigoureux comme au Québec, et les territoires habités dans ces deux pays scandinaves ne sont pas beaucoup plus petits qu’ici.

Le hic, c’est que nous gaspillons l’énergie dans l’industrie et le transport, ce qui nous empêche de réduire significativement nos GES et d’atteindre nos cibles d’ici 2030.

Or, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’humanité doit réduire de 45% ses émissions de GES d’ici 2030 afin de limiter le réchauffement à moins de 2 degrés Celcius par rapport au début de l’ère industrielle.

Et nous sommes loin du compte, alors que «le Québec se targue depuis des années d’être un leader en matière de lutte contre les changements climatiques et de la transition énergétique», souligne avec justesse Le Devoir.

Des cas inspirants d’entreprises qui ont compris et agi

Pourtant, il y a des exemples inspirants à suivre au Québec, dans les secteurs commercial, industriel et institutionnel, d'organisations qui ont compris l'importance d'éviter un emballement du climat afin de préserver notre environnement, notre prospérité économique et la stabilité de nos sociétés.

Le fabricant et le détaillant de chaussures Aldo est carboneutre.

Cascades a réduit ses émissions de GES de 27% à son usine Emballage carton-caisse à Cabano, puis de 49% dans l’ensemble de l’entreprise, de 1990 à 2018.

Dans le secteur du transport, Groupe Robert a grandement réduit ses émissions grâce à sa flotte de camions carburant au gaz naturel liquéfié (GNL) et d’autres mesures simples comme la réduction de la vitesse.

Depuis 2011, l’entreprise a réduit ses émissions de 18 000 tonnes, soit l’équivalent d’avoir retiré grosso modo 3 750 voitures des routes du Québec.

Il y a aussi de belles histoires dans le secteur institutionnel.

Depuis 2011, le Cégep de Sherbrooke a réduit ses émissions de 75%, tandis que le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Chaudière-Appalaches a diminué les siennes de 34% depuis 2015.

Cette semaine, lors de la commission parlementaire sur le projet 44 (visant principalement la gouvernance efficace de la lutte contre les changements climatiques et à favoriser l’électrification), le metteur en scène et leader du Pacte pour la transition Dominic Champagne a reproché au gouvernement de manquer d’ambition.

Le ministre de l’Environnement, Benoit Charrette, lui a répondu que la cible de réduction de 37,5% de GES du Québec était déjà très ambitieuse, et que celle de 45% proposée par le GIEC en 10 ans est somme toute irréaliste.

Comment réduire ses émissions de 50%

Marie-Josée Roy, une spécialiste en développement durable qui est chargée de cours au MBA à l’Université de Sherbrooke, n’est pas de cet avis.

Présidente de MJR, développement durable, une firme de consultant spécialisée en amélioration de la performance globale des entreprises, elle affirme à Les Affaires qu’une réduction de GES de 45% en 10 ans n’est pas une cible trop ambitieuse.

«Oui, selon moi une entreprise peut réduire ses émissions de 50 % en 10 ans en respectant certaines conditions», dit-elle.

Par contre, il est promordial qu'une PME débute dès maintenant et qu'elle se fixe des objectifs intermédiaires annuels à atteindre.

«Un des défis avec les objectifs à long terme, c’est qu’il est tentant d’attendre à la dernière minute pour bouger. Réduire de 50 % en 2029, c’est énorme et décourageant! Réduire de 5 % par année sur 10 ans, c’est réaliste et plus respectueux de la réalité des entreprises», souligne Mme Roy.

Les entrepreneurs doivent aussi garder une vue d’ensemble.

«La meilleure solution pour l’entreprise sera probablement une combinaison de changements de comportements, d’amélioration des processus et de technologies propres», dit-elle.

Enfin, la lutte un changement climatique doit être un projet collectif et non pas seulement de la direction: intégrer des objectifs de réduction de GES dans la planification stratégique en impliquant les employés permettra «d’en faire un projet porteur pour l’entreprise», explique Mme Roy.

À la lumière de ces cas concrets et des stratégies à déployer, on voit bien que le Québec peut être encore plus ambitieux en matière de lutte aux changements climatiques, et ce, pour devenir enfin un vrai leader.

Dans leur histoire, les Québécois ont réalisé des projets fous, à première vue irréalistes, comme la construction de mégabarrages à la Baie James et le transport de cette électricité dans le sud de la province.

À l'époque, les ingénieurs d'Hydro-Québec ont même inventé une nouvelle technologie -la fameuse ligne 735 KV- qui est aujourd'hui utilisée dans le monde.

Il faut dire qu'on parlait peu, mais qu'on agissait beaucoup.

Nous le pouvons encore.

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Zoom sur le Québec, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Québec, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle et les politiques de développement économique. Journaliste à Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. François connaît bien le Québec. Il a grandi en Gaspésie. Il a étudié pendant 9 ans à Québec (incluant une incursion d’un an à Trois-Rivières). Il a été journaliste à Granby durant trois mois au quotidien à La Voix de l’Est. Il a vécu 5 ans sur le Plateau Mont-Royal. Et, depuis 2002, il habite sur la Rive-Sud de Montréal.

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