Budget fédéral: le rouge est à perte de vue

Publié le 22/03/2017 à 16:43

Budget fédéral: le rouge est à perte de vue

Publié le 22/03/2017 à 16:43

En lisant le communiqué remis aux journalistes à l'ouverture du huis clos, le premier réflexe a été de se dire: mais où sont donc les annonces?


Deux heures plus tard, en réunion avec les collègues, la conclusion s'imposait: finalement, il n'y a pas de grandes annonces.


Ni de réelles victimes. Ceux qui redoutaient la majoration du gain en capital sont soulagés. Il y a quelques perdants, notamment si vous prenez le transport en commun, mais on parle de quelques dizaines de dollars par année. Dans l'ensemble, personne ne va déchirer sa chemise.


Ceux qui souhaitaient un redressement des finances publiques seront cependant déçus. D'autant que la question devient plus préoccupante.


Certes, le ministre Morneau n'ajoute à peu près pas aux dépenses déjà annoncées. Au final, le PIB aidant, le déficit pour 2016-17 sera même plus faible que prévu (21,8 G$ contre 25,1 G$ prévu à l'automne) et celui de 2017-18 devrait aussi être un peu plus faible (25,4 G$ contre 27,8 G$). 


Difficulté toutefois, lorsque l'on pousse plus loin dans le temps, le cadre financier ne dérougit toujours pas. En 2020-21 et 2021-22, les déficits anticipés (17,3 G$ et 15,3 G$) sont même légèrement plus élevés que ce qui était prévu à l'automne. D'autant que les chiffres que l'on vient de citer ne tiennent pas compte d'une nouvelle réserve pour imprévus qui est introduite pour chacune des années.


À titre de rappel, il y a deux ans, le gouvernement Trudeau avait fait campagne avec un cadre financier tablant sur un retour à l'équilibre en 2019-20.


Visiblement, on n'y sera pas.


En théorie ce n'est pas la fin du monde. Le ratio de la dette par rapport au PIB devrait même baisser sur l'horizon 2021-22, passant de 31,4% à 30,3%.


Avant de poursuivre, une rapide parenthèse à ce sujet.


Nous n'aimons guère comment Ottawa définit sa dette. Elle ne tient en réalité compte que des déficits accumulés. Sous cet angle la dette du Québec aussi paraît petite (autour de 32% du PIB).


La dette nette du fédéral est plutôt autour de 35% lorsque l'on prend les passifs moins les actifs. C'est mieux que le Québec (à 49%), et plus bas que tous les pays du G7, mais, comme le dit RBC, c'est moins bien que la plupart des pays qui affichent une cote de crédit AAA.


Fermeture de la parenthèse.


Et, vrai encore une fois, les déficits prévus ne sont pas la fin du monde sur l'horizon de projection.


Là où ça se corse


Le but de tout gouvernement devrait être de mettre à l'abri sa cote de crédit pour l'avenir, et surtout de préparer de meilleures assises financières pour la génération qui vient. Non pas de lui transférer des charges d'intérêts.


Le gouvernement Trudeau en convenait d'ailleurs, puisqu'il promettait en campagne un retour à l'équilibre budgétaire.


C'est ici que ça se complique.


On remarquera d'abord que le cadre budgétaire postule une poursuite de la croissance économique jusqu'en 2021-22. Une croissance qui se promène entre 1,7% et 2% selon les années, alors qu'elle n'a été que de 1,3% en 2016. Il est certainement raisonnable de postuler que la croissance en 2017-18 sera supérieure à celle de 2016. Après sept ans de croissance économique, il est plus hasardeux de penser qu'une récession ne se présentera pas dans les cinq prochaines années.


On remarquera surtout aussi, ce qui suit. À l'automne, le gouvernement Trudeau annonçait une enveloppe supplémentaire de 81,2 G$ sur 12 ans pour les infrastructures. Pour l'essentiel (sauf pour une quinzaine de milliards qui seront considérés comme des investissements de la Banque d'infrastructures) cet argent sera traité comme une dépense budgétaire.


Or, le directeur parlementaire du budget révélait il y a quelques semaines que seulement 1,7 G$, ou si on préfère 2% de l'enveloppe, seraient dépensés à l'intérieur de l'horizon 2021-22.


Vous voyez le portrait se dessiner.


Il est prévu que le fédéral sera déjà en déficit de 15 G$ en 2022. Avec ces nouvelles dépenses qui arrivent pour la suite, on voit mal comment on pourra se rapprocher de l'équilibre budgétaire.


D'autant qu'elles n'arriveront pas seules.


Directeur principal centre d'expertise chez Banque Nationale Gestion privée 1869, Daniel Laverdière nous rappelait en effet mercredi que la décision du gouvernement de ramener l'âge de la retraite de 67 à 65 ans, aurait dans l'avenir un impact fort significatif sur le coût des pensions de sécurité de la vieillesse des Canadiens. Celui-ci devrait passer de 70 G$ en 2022 à près de 100 G$ en 2028, une croissance accélérée sur le passé.


Certains diront peut-être qu'Ottawa pourra alors réduire les dépenses en infrastructures courantes et faire ainsi de la place pour le 98% des nouvelles dépenses de 81,2 G$. Peut-être, mais probablement pas tellement. C'est que les nouvelles dépenses sont surtout ciblées sur de nouveaux besoins (trains électriques, lignes électriques, etc.) et qu'il faudra bien que l'entretien des infrastructures actuelles se poursuive.


Soulignons finalement, que, si elle n'est pas passée dans le cadre budgétaire actuel (2021-22), une récession passera presque assurément dans le cadre 2022-28.


On le voit donc, dans le contexte du niveau de revenus et de dépenses actuels, le retour à l'équilibre budgétaire apparaît impossible avant très longtemps.


Il faudra que le gouvernement bouge avec quelque chose de significatif à un moment ou à un autre. Et le plus rapidement serait le mieux. Idéalement, on devrait actuellement être à se constituer une réserve en vue d'une future récession.


Pour l'instant, on ne fait plutôt que pelleter plus de rouge en avant et accentuer le coût de ce qui sera nécessaire pour en sortir.


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À propos de ce blogue

Diplômé en droit de l'Université Laval, François Pouliot est avocat et commente depuis plusieurs années l'actualité économique et financière. Il a été chroniqueur au Journal Le Soleil, a collaboré au Globe and Mail et dirigé les sections économiques des différentes unités de Quebecor Media, notamment la chaîne Argent. Au cours de sa carrière, il a aussi fait du journalisme d'enquête ce qui lui a valu quelques distinctions, dont le prix Judith Jasmin. La Bourse Southam lui a notamment permis de parfaire son savoir économique à l'Université de Toronto. François a de même été administrateur de quelques organismes et fondation. Il est un mordu des marchés financiers et nous livre son analyse et son point de vue sur diverses sociétés cotées en bourse. Québec inc. sera particulièrement dans sa mire.

François Pouliot
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