Privatisation de la SAQ: perd-on son temps?

Publié le 09/03/2017 à 19:26

Privatisation de la SAQ: perd-on son temps?

Publié le 09/03/2017 à 19:26

La SAQ est-elle en train de se faire belle pour être vendue?


C'est une approche assez courante dans le monde corporatif que de rationnaliser une entreprise quelque temps avant de la mettre en vente, histoire d'obtenir un meilleur prix.


L'affaire du retrait des drapeaux québécois à l'extérieur des établissements de la société étant une évidente mesure de rationalisation extrême, il n'aura pas fallu beaucoup de temps pour que la CAQ ne s'interroge à nouveau sur ce que le gouvernement pouvait avoir à l'esprit quant à son avenir.


En réaction, le ministre des finances, Carlos Leitao, a dit rechercher le meilleur modèle de fonctionnement dans l'intérêt des Québécois. Il s'est montré prudent face à une éventuelle privatisation, mais ne l'a pas écartée.


Le ministre fait bien d'être prudent car se posent en effet des questions qui pourraient avoir certains impacts sur les finances publiques.


Première interrogation: combien vaut la SAQ? Ou, dit autrement, les économies obtenues au service de la dette grâce à l'argent provenant de la vente permettraient-elles de contrebalancer la perte des bénéfices de la société d'État?


Il n'y a pas beaucoup de comparables dans le marché et la SAQ ne présente malheureusement pas ses résultats avec autant de clarté que d'autres sociétés inscrites en bourse. Il est par exemple difficile d'y retrouver rapidement le bénéfice avant intérêts, impôts et amortissement (BAIIA), un repère souvent utiliser pour calculer la valeur des sociétés.


Quelques autres repères peuvent aussi être utilisés. Afin de simplifier la discussion, qui ne vise en fait qu'à illustrer la complexité de la réflexion en cours, on n'utilisera que le bénéfice net.


Le comparable le plus intéressant sur le marché est probablement Liquor Stores, le plus important détaillant privé d'alcool de l'Ouest canadien. Cette société compte 252 succursales et devrait générer cette année des revenus autour de 865 M$.


Ici encore, avouons-le, le repère est loin d'être parfait. La SAQ génère trois fois plus de revenus.


Quand même. Marchés mondiaux CIBC note que le titre de Liquor Store s'est en moyenne négocié autour de 16 fois le bénéfice net dans les trois dernières années. La SAQ génère un bénéfice de 1 G$. À 16 fois 1 G$, c'est donc dire que sa valeur, sous ce repère, pourrait tourner autour de 16 G$.


Il est probable que ce 16G$ obtenu par la vente serait envoyé au Fonds des générations, le gouvernement faisant le pari qu'il peut gagner plus à long terme en rendement sur l'argent obtenu que le taux d'intérêt qu'il épargnerait en remboursant de la dette.


À 5% de rendement par année sur 16 G$ - une hypothèse de rendement actuariel adoptée dans de prudentes planifications de retraite - on est à 800 M$ de revenus de placement sur l'an 1. Ça veut dire 800 M$ de gain, par rapport à 1 G$ de bénéfices perdus. À première vue, le pari n'est pas gagnant.


Peut-être est-on cependant trop prudent. À 6%, qui est le rendement cible de la Caisse de dépôt, les gains grimpent à 960 M$ par année. C'est à peu près équivalent au bénéfice actuellement tiré.


Mais aurait-on vraiment 16 G$ pour la SAQ?


Une première complication se situe dans le fait que la SAQ ne paie pas d'impôt. Le privé devrait lui en payer. Ce faisant, le bénéfice ne serait plus de 1 G$ et le prix payé serait assurément inférieur à 16 G$.


Présumons néanmoins que parce que le trésor public récolterait cet impôt dans les années suivantes, celui-ci compenserait l'argent perdu en rendement et la situation serait neutre (ce dont on n'est pas tout à fait sûr, mais il y a trop d'hypothèses de calcul et l'on n'est pas fiscaliste).


Se présente alors la deuxième complication, plus importante celle-là.


Peut-on vraiment céder un monopole au secteur privé?


Certains consommateurs sont déjà en rogne et déplorent payer trop cher leur alcool. Le gouvernement leur donne raison en tentant d'améliorer la performance pour continuer à abaisser les prix.


La probabilité est forte que le privé s'accaparant d'un monopole ne baisserait pas les prix. Il pourrait même les hausser. Dans ce contexte, la cession intégrale de la SAQ au privé n'est pas envisageable.


Pour espérer le faire, on pourrait songer à ouvrir une véritable concurrence dans les épiceries. Mais une telle initiative aurait forcément aussi une influence sur le prix qu'un acheteur privé accepterait de payer. La SAQ ne générerait plus 1 G$ de bénéfice, son prix de vente serait inférieur à 16 G$, et, conséquemment, les économies en provenance d'une réduction du service de la dette seraient inférieures aux entrées qu'engrange actuellement le trésor public.


Évidemment certains diront que l'on pourrait récolter des revenus de TVQ si on privatise la SAQ. Et que cela compenserait alors de nouveau. Peut-être. Peut-être pas.


Bref, on le voit, le dossier de la privatisation de la SAQ n'est pas simple.


Il est bien d'étudier son potentiel, mais, si l'exercice ne permet pas d'en arriver à la nette conclusion qu'elle serait avantageuse pour le budget du Québec, on ne s'acharnerait pas. La SAQ pourrait poursuivre son plan d'amélioration de la performance. Et le gouvernement pourrait de son côté consacrer son temps et ses énergies à des initiatives, moins spectaculaires, mais potentiellement plus porteuses au plan économique.


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À propos de ce blogue

Diplômé en droit de l'Université Laval, François Pouliot est avocat et commente depuis plusieurs années l'actualité économique et financière. Il a été chroniqueur au Journal Le Soleil, a collaboré au Globe and Mail et dirigé les sections économiques des différentes unités de Quebecor Media, notamment la chaîne Argent. Au cours de sa carrière, il a aussi fait du journalisme d'enquête ce qui lui a valu quelques distinctions, dont le prix Judith Jasmin. La Bourse Southam lui a notamment permis de parfaire son savoir économique à l'Université de Toronto. François a de même été administrateur de quelques organismes et fondation. Il est un mordu des marchés financiers et nous livre son analyse et son point de vue sur diverses sociétés cotées en bourse. Québec inc. sera particulièrement dans sa mire.

François Pouliot
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