Rêver les pieds sur terre


Édition du 09 Septembre 2017

Rêver les pieds sur terre


Édition du 09 Septembre 2017

Galvanisés par une économie qui roule à plein régime, les chefs d'entreprise du Québec ne manquent pas d'ambition. Pas moins de 9 dirigeants sur 10 se promettent d'accroître leur chiffre d'affaires à court terme et plus de la moitié rêvent de révolutionner leur secteur. Rien que ça !

C'est quelques-unes des conclusions d'un sondage exclusif sur l'ambition des entreprises québécoises, réalisé au printemps par Léger pour le compte de Les Affaires.

Des 300 chefs d'entreprise interviewés, de toutes les régions et de tous les secteurs d'activité, 54 % disent en effet cultiver l'ambition de révolutionner leur domaine. «Avec de tels résultats, on se rend bien compte que l'on est loin de la société sclérosée qu'on s'imagine parfois», commente Sylvain Gauthier, vice-président de Léger.

«Révolutionner, c'est énorme, s'étonne pour sa part le président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc. Révolutionner, c'est ambitionner de devenir Uber dans l'industrie du taxi. C'est aussi vouloir devenir Moment Factory dans l'industrie des effets visuels. Ce n'est pas rien !»

Si cette statistique dénote un optimisme quasi débordant, qu'on ne s'y méprenne pas : les patrons québécois rêvent grand, oui, mais le plus souvent en gardant les pieds sur terre. Le sondage révèle un plan de match pour accomplir leurs ambitions. La quasi totalité (94 %) des répondants ont indiqué vouloir, au cours des cinq prochaines années, faire croître leur chiffre d'affaires. Pour y parvenir, ils prévoient un éventail de stratégies. Les deux plus prisées consistent à développer de nouveaux produits ou services et à réaliser des fusions ou des acquisitions.

À ce propos, il est surprenant que 46 % des répondants aient dit vouloir réaliser des fusions et des acquisitions, que ce soit pour accroître la vitesse de croissance de leur entreprise ou leurs parts de marché. C'est beaucoup, et cela traduit un contexte de grande confiance des gens d'affaires, analyse Sylvain Gauthier.

«Les taux d'intérêt sont bas, le taux de change est favorable aux exportations, les entreprises disposent de liquidités. L'optimisme est au rendez-vous. C'est vraiment encourageant», dit le vice-président de Léger.

Les dirigeants interviewés envisagent aussi de décrocher de nouveaux contrats (13 %) et de développer de nouveaux marchés (12 %). «Quand on a des expertises de classe mondiale, on ne peut pas réfléchir de façon provinciale, estime Charles Brindamour, chef de la direction d'Intact. Il faut se développer à l'extérieur.»

Parmi les principaux autres projets des leaders à court terme (cinq ans), mentionnons l'intention d'attirer de nouveaux talents (78 %), de mettre en marché de nouveaux produits (66 %) et de prendre le virage numérique (58 %).

Des ambitions citées, c'est cette dernière qui surprend le plus Martine Hébert, vice-présidente principale de la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante (FCEI). «Je me serais attendue à un pourcentage plus bas. Est-ce à dire qu'autant d'entreprises n'ont pas encore pris le virage numérique ? Si tel est le cas, c'est inquiétant.»

Des obstacles à ces ambitions

Le sondage portait sur les grands rêves et les moyens de les réaliser. Il s'attardait aussi aux obstacles qui se dressent sur la route des dirigeants d'entreprise. À l'heure actuelle, le principal obstacle à la réalisation de leurs ambitions est le manque criant de main-d'oeuvre, ont-ils spontanément répondu dans une proportion de 65 %.

«Le flot de candidats n'est pas suffisant pour compenser les départs à la retraite des baby-boomers, soutient Gaétan Desroches, chef de la direction de La Coop fédérée (Olymel, Sonic, Unimat/BMR, etc.). Il y a le nombre, mais aussi la qualité ; c'est la main-d'oeuvre spécialisée qui m'inquiète. Il faudra accueillir plus d'immigrants formés et les faire accepter des ordres professionnels afin de pouvoir les embaucher.»

Au chapitre des obstacles viennent ensuite la réglementation (54 %), la conjoncture économique (45 %) et la taille du marché québécois (36 %). Le manque de financement compte pour 24 %. Les lois sur le travail et les syndicats n'ont été mentionnés que par 1 % des répondants. Le besoin d'uniformiser la réglementation entre les différentes juridictions du pays et celui de réduire le fardeau administratif imposé aux entrepreneurs sont des revendications traditionnelles et connues de longue date, tant des élus que des organismes de défense des intérêts de la communauté d'affaires.

Par contre, que la conjoncture économique soit définie comme un obstacle par 45 % des répondants est un non-sens, selon Michel Leblanc. «C'est une mauvaise lecture de la situation actuelle, ou encore une fausse excuse pour expliquer des difficultés. Après huit ans de croissance continue au Canada, avec un partenaire comme les États-Unis qui continue de croître, l'Europe qui se remet sur pied et un taux de change favorable aux exportations, je ne vois pas comment on peut blâmer la conjoncture.»

Même chose en ce qui a trait à la critique de la taille du marché québécois, avec ses quelque huit millions d'habitants. «Je conçois que le marché du Québec soit restreint dans certains domaines, mais, si tel est le cas, comment se fait-il que seul le tiers des répondants ambitionne de développer de nouveaux marchés à l'étranger ?» commente M. Leblanc.

«Le marché du Québec est peut-être petit, reconnaît aussi Martine Hébert, mais avant de déprimer sur le fait que le tiers seulement voudrait exporter, il importe de réaliser que toutes les entreprises ne peuvent le faire. La recette du succès d'un hôtelier, d'un restaurateur ou d'un détaillant ne comprend pas nécessairement l'exportation.»

Le meilleur endroit pour faire des affaires

S'ils sont nombreux à regretter la conjoncture et la petitesse du marché local, une forte majorité des répondants se sont déclarés satisfaits de l'environnement que leur offre le Québec. Près des deux tiers (65 %) vont jusqu'à soutenir que le Québec constitue actuellement le meilleur endroit pour faire des affaires.

Cette position recueille significativement plus d'appuis chez les chefs d'entreprise enregistrant un chiffre d'affaires supérieur à 50 M$ (83 %) et parmi ceux qui estiment que le moment est propice pour faire des affaires dans la province (73 %).

En entrevue avec Les Affaires, Yanis Mallat, PDG d'Ubisoft Montréal, Québec et Toronto, a soutenu être lui aussi tout à fait d'accord avec cette opinion. «Je ne vois pas pourquoi le prochain Google ou Facebook ne serait pas made in Quebec. On a tout ce qu'il faut ici - les institutions, l'écosystème, les partenariats - pour devenir le numéro un mondial dans bien des secteurs.»

L'opinion contraire, voulant que le Québec ne soit pas le meilleur endroit pour réaliser ses ambitions, a tout de même obtenu l'appui du quart des répondants (26 %). Cette opinion est passablement plus élevée parmi les patrons d'entreprise des secteurs de la manufacture et de la construction, recueillant plus du tiers (36 %) des avis.

Parmi ceux qui jugent que le Québec n'est pas le meilleur endroit pour réaliser leurs ambitions, les États-Unis sont cités comme le lieu le plus favorable (34 %), suivis du Canada hors Québec (16 %) et de l'Europe (10 %). Enfin, le cinquième des répondants (19 %) ont spontanément fait mention d'un endroit où les taxes et la réglementation seraient moins présentes, sans toutefois préciser quel serait cet endroit...

Lucidité ou excès de confiance

De manière surprenante, la quasi-totalité (94 %) des 300 chefs d'entreprise interviewés se sont dits optimistes à l'égard de l'avenir de leur entreprise, et aucun ne s'est montré le moindrement pessimiste.

S'il faut chercher le signe d'un début de déprime chez les chefs d'entreprise, c'est du côté des réponses neutres qu'on s'en rapprochera. Et encore ! Seulement 6 % des répondants disent être «ni optimistes ni pessimistes».

Il y a de quoi se demander si, 50 ans après l'Expo 67 à Montréal, le Québec en entier n'aurait pas ressorti ses lunettes roses. C'est comme si, après des années de grisaille et de doutes, le Québec entrepreneurial s'était mis à pécher par excès de confiance.

Au contraire, Michel Leblanc y voit plutôt le signe rassurant d'une grande lucidité de la part de la communauté d'affaires. «Les économies du Québec et du Canada vont bien, la croissance est au rendez-vous depuis huit ans, les touristes étrangers sont nombreux, le chômage et les taux d'intérêt sont bas, la confiance des consommateurs se maintient... Ce n'est pas de l'optimisme mal placé. C'est du réalisme.»

Lucidité ou excès de confiance, une chose est certaine, 63 % des chefs d'entreprise estiment que le moment est propice pour faire des affaires au Québec. Du nombre, le quart considère même que c'est un «très bon moment», et les trois quarts, que le moment est «plutôt bon».

Un temps nouveau ?

Grand observateur de l'entrepreneuriat au Québec, Louis Jacques Filion, professeur honoraire à HEC Montréal, est d'avis que le Québec traverse actuellement une période de grâce où les succès internationaux des uns ont fini par convaincre les autres que tout était possible. Un momentum qui dépasserait aujourd'hui largement les sphères du divertissement ou du high tech.

«Il se passe quelque chose qui dépasse le contexte économique, dit le professeur. C'est évident, on le perçoit chez nos finissants. Ceux-ci ne perdent plus leur temps à se laisser impressionner par ce que font les Chinois, les Japonais et les Américains. Ils imaginent et font des choses qui n'avaient jamais été faites ailleurs auparavant.»

Cette «nouvelle ère» explique peut-être en partie que seule une minorité de répondants se soient dits pessimistes à l'égard du Québec. Moins du tiers des chefs d'entreprise (29 %) ont estimé qu'il s'agissait ni d'un bon ni d'un mauvais moment pour faire des affaires au Québec, et seulement 6 % des interviewés ont jugé qu'il s'agissait d'un mauvais moment pour faire des affaires dans la province.

Dans l'ensemble, les dirigeants québécois voient l'avenir leur sourire et se prennent à voir grand. «Nous ne pouvons que nous en réjouir, affirme M. Filion, qui vient d'ailleurs de publier le livre Entreprendre et savoir s'entourer, aux Éditions de l'Homme.

«On le voit, les entrepreneurs québécois sont décomplexés et débordants d'ambitions. Ils apprennent l'anglais, ils s'inscrivent en masse à des cours d'entrepreneuriat et, surtout, ils ont confiance en eux. Il y a 50 ans, on les disait nés pour un p'tit pain. Aujourd'hui, attachez vos ceintures : ils veulent transformer l'humanité !»




MÉTHODOLOGIE

Les résultats de l'enquête sur l'ambition des entreprises québécoises s'appuient sur les réponses à un sondage téléphonique réalisé par Léger pour le compte de Les Affaires, auprès d'un échantillon aléatoire de 300 dirigeants d'entreprises de 50 à 500 employés de toutes les régions du Québec, entre le 8 et le 27 juin dernier.

Les résultats obtenus ont été pondérés afin d'être représentatifs de la réalité québécoise, tant en ce qui a trait au nombre d'employés qu'en ce qui concerne la région et le secteur d'activité. 

Pour être retenue, une entreprise devait être établie au Québec et y avoir un siège social. Les franchises ont été exclues de l'échantillon, tout comme l'ont été les sociétés d'État et tout organisme des secteurs public et parapublic.

Les répondants devaient occuper un poste décisionnel au sein de la haute direction de leur entreprise. Du nombre, 77 % oeuvraient au sein d'une entreprise privée et 15 %, au sein d'une organisation à but non lucratif. Seulement 3 % dirigeaient les activités d'une société à capital ouvert et 1 %, une coopérative.

Dans la moitié des cas (51 %), la direction de l'entreprise du répondant était établie dans la région métropolitaine de recensement de Montréal. La proportion était de 11 % dans la région de Québec et de 37 % dans les autres régions de la province.

La marge d'erreur statistique maximale pour un échantillon de cette taille s'établit à plus ou moins 5,7 %, 19 fois sur 20.

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