Les sociétés dans la mire des politiques

Publié le 25/05/2022 à 13:00

Les sociétés dans la mire des politiques

Publié le 25/05/2022 à 13:00

Citi fait face à des répercussions pour son soutien aux employées nécessitant un avortement, alors que l'arrêt Roe c. Wade est de retour dans l'actualité. (Photo: Gayarti Malhotra Unsplash)

INVESTISSEMENT DURABLE. Les sociétés américaines se trouvent de plus en plus en porte-à-faux avec les États qui cherchent à réglementer le comportement des employés des sociétés. Après Disney, qui s’était opposé aux politiciens floridiens, c’est au tour de Citi, qui veut faciliter l’accès à l’avortement, de risquer les réprimandes d’un parlementaire texan.

Disney (DIS) s’est récemment retrouvé dans le collimateur de la Floride, après avoir soutenu l’abrogation de la loi sur les Droits parentaux en matière d’éducation – la loi «Don’t say gay» (ne parlez pas des gais), texte qui empêche largement les enseignants des écoles publiques de parler aux enfants d’orientation ou d’identité sexuelles.

Dans une claire mesure de riposte, l’État a par la suite voté une loi limitant la latitude de Disney dans son complexe de Floride. «Notre objectif est de faire abroger cette loi par la législature ou de la faire abolir par les tribunaux, a rétorqué la société de Burbank. Nous avons pris l’engagement de défendre les droits et la sécurité des membres LGBTQ+ de la famille Disney, ainsi que de la communauté LGBTQ+ de Floride et du pays tout entier.»

 

Le nœud de l’avortement

 

L’affaire suit son cours, mais en attendant, une nouvelle confrontation entre pallier de gouvernement et société émerge, mettant en vedette Citigroup (C). Briscoe Cain, parlementaire du Texas a menacé de déposer un projet de loi empêchant la prise ferme par Citi d’obligations municipales dans l’État, menace qui fait suite à une politique de prise en charge des frais de voyage des travailleuses désirant se faire avorter dans un autre État.

En septembre, une loi du Texas interdisant l’avortement après six semaines de grossesse est entrée en vigueur. Citi a annoncé qu’elle fournirait des prestations de voyage vers un autre État à ses 8500 employées établies au Texas qui nécessiteraient un avortement. D’autres sociétés, dont Salesforce.com (CRM) et Uber Technologies (UBER), ont aussi annoncé des politiques allant à l’encontre de la loi sur l’avortement, selon le New York Times.

La Chambre des Représentants du Texas ne se réunit pas avant l’année prochaine, et la menace de M. Cain n’est donc pas près de se concrétiser. Toutefois, la protection des travailleurs par les entreprises a gagné en importance maintenant que la Cour Suprême se prépare à renverser le verdict de l'arrêt Roe c. Wade, cas de jurisprudence qui a institué le droit à l’avortement au niveau fédéral aux États-Unis. Récemment, par exemple, Amazon.com (AMZN) a déclaré qu’elle rembourserait ses employés américains des frais de voyages encourus pour un avortement et d’autres traitements médicaux pour maladies non mortelles.    

Lors de l’Assemblée générale annuelle de Citi le 26 avril, la PDG de la société, Jane Fraser, a déclaré : « nous savons que c’est un sujet qui déchaîne les passions. Je veux dire clairement que cette prestation n’est pas censée représenter un parti pris dans une question très délicate. Ce que nous avons fait ici, c’est suivre nos pratiques passées. Cela fait plus de 20 ans que nous prenons en charge les soins de santé reproductive de nos employés. Et notre méthode a aussi été de nous assurer que nos employés ont la même couverture de santé quel que soit leur lieu de résidence aux États-Unis. À ces fins, il y a de nombreuses années que nous avons pour habitude de leur rembourser leurs frais de voyages. Nous respectons les opinions de tout le monde sur ce sujet. »

Un porte-parole de Citibank s’est refusé à tous commentaires.

 

En dire trop ou juste assez?

 

L’expérience de Disney peut se révéler instructive. Ce dernier mois, les actions de la compagnie ont chuté davantage que le S&P 500. Bien sûr, Disney craint aussi que l’inflation entraîne une diminution de la fréquentation de ses parcs d’amusement et que la croissance de ses services de visionnement en ligne soit moins robuste que prévu, mais la confrontation à propos de la loi «Don’t Say Gay» n’a pas aidé. Selon les critiques, les problèmes de Disney illustrent ce qui se passe quand les sociétés s’écartent de l’objectif de créer de la valeur à long terme pour les actionnaires et poursuivent «un programme politique dont ils ne sauraient convaincre les électeurs et pour lequel elles n’auront pas à payer».  

Le problème avec cette perspective, c’est que les actionnaires, entre autres instances, font pression pour que les entreprises s’expriment, même si cela leur est difficile. La décision de Disney était conforme aux principes de ce qu’on appelle le capitalisme des parties prenantes, cautionné par l’influent «think tank» Business Roundtable, qui décrit le mandat d’une société comme étant non seulement de se consacrer au service des actionnaires, mais aussi à celui des employés, des fournisseurs, des clients et de la collectivité, ce qui lui assure un succès à long terme.

Même les actionnaires traditionnels poussent les sociétés à être inclusives, en partie parce que cela réduit le risque environnemental, social et de gouvernance, y compris celui de perdre des employés de valeur. Par exemple, au cours de leur assemblée générale annuelle cette année, 59 % des actionnaires de Disney ont demandé à la société de faire rapport des écarts de salaires selon la race et le sexe. 

«Les sociétés ont un rôle à jouer : ce sont des citoyennes du monde», affirme Steve Norcini, chef de l’investissement durable à Wilmington Trust. Disney «a le comportement qui convient».

Certains actionnaires affirment que la santé reproductive est une partie essentielle des efforts fournis par les sociétés pour promouvoir la diversité et l’inclusion. C’est un avantage majeur pour les employées. Dans une enquête, près de 90 % des femmes ont indiqué que le contrôle de l’option et du moment d’avoir des enfants avait été important pour leur carrière.

Davantage de sociétés peuvent se retrouver dans le collimateur d’États de plus en plus conservateurs. L’Utah souhaite que les Cotes mondiales S&P cessent d’appliquer des facteurs ESG aux cotes de l’État, sous prétexte qu’elles « politisent ce qui devrait être une décision purement financière ».

 

La prise ferme des obligations texanes

 

Les implications pour Citi sont moins claires, disent les analystes. Citi a récemment opéré son retour sur le marché des obligations municipales du Texas en menant une vente d’obligations de 1,2 milliards $US pour l’aéroport de Dallas Fort Worth, après avoir été soi-disant empêchée de le faire parce qu’elle allait à l’encontre d’une loi du Texas indiquant que les preneurs ne pouvaient pas discriminer contre les entités faisant le commerce des armes à feu ou les associations professionnelles. Citi a indiqué en juin qu’il fallait «seulement que ses clients suivent des pratiques exemplaires lorsqu’ils vendaient des armes à feu». D’autres banques, notamment Bank of America (BAC), JPMorgan Chase (JPM) et Goldman Sachs (GS), ont aussi, dit-on, été mises sur la touche à cause de la loi.

Une autre nouvelle loi du Texas demande à l’État d’éviter de faire des affaires avec les sociétés qui font le boycottage les carburants fossiles, notamment celles qui ont des fonds qui limitent leurs investissements dans les carburants fossiles ou les preneurs possibles d’une émission d’obligations texanes pour 3,4 milliards $US, destinée à renflouer les services gaziers affectés par la tragique tempête hivernale de 2021.

 

Ménager la chèvre et le chou

 

Citi a aussi dû ménager la chèvre et le chou, avec des actionnaires qui encouragent la banque à fournir une réponse plus forte au réchauffement climatique. Lors de la dernière assemblée générale annuelle de Citi, une tentative effectuée par les actionnaires, et parmi eux la caisse de retraite New York State Common Retirement Fund, de pousser la banque à abandonner son soutien de nouvelles initiatives dans le domaine des carburants fossiles, a échoué. Citi sera presque inévitablement confrontée à la même tentative l’année prochaine. Par ailleurs, elle a décidé cette année de tenir compte de la déforestation dans les projets qu’elle finance. La déforestation représente près de 15% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, qui causent le réchauffement climatique.

«Citi deviendra la banque américaine pilote en matière de prise en compte de la déforestation, intégrée à son financement. C’est une importante étape dans l’alignement des politiques financières de la banque sur ses ambitions climatiques», dit Thomas Peterson, actionnaire militant de Green Century Capital Management.

De son côté, Citi indique dans son rapport ESG qu’elle prend des dispositions pour «favoriser l’accélération en direction d’une économie durable à faible teneur de carbone qui soutienne les besoins environnementaux, sociaux et économiques de la société». Elle a un plan pour atteindre le niveau net-zéro d’émissions d’ici 2050 et de réduire d’ici 2030 l’intensité des émissions de 29% dans le secteur de l’énergie et de 63% dans celui de l’électricité. Elle est aussi en train de redoubler d’efforts pour accroître la diversité parmi ses travailleurs, notamment sa direction. «Nous savons que les considérations ESG ne feront que gagner en importance alors que toutes les parties prenantes de notre organisation donneront une priorité de plus en plus grande au besoin de planifier un avenir durable et équitable», a dit la banque. Sustainalytics, une filiale de Morningstar spécialisée dans la recherche ESG, dit que «la gestion générale des grandes questions auxquelles Citi est confrontée est solide», et attribue à Citi une cote de risque ESG Moyenne.

 

Les perspectives des actions

 

À ce jour, les menaces du Représentant de l’état du Texas ne sont que cela : des menaces. La Chambre ne se réunira pas avant janvier.

Comme Disney, Citi a été à la traîne du marché cette année. Elle se trouve au milieu d’un grand changement stratégique visant à faire vendre des unités consommateur multiples en Asie et au Mexique et à se recentrer sur ses opérations de base nord-américaines et sur le domaine mondial de la santé. Cela ne fait peut-être pas de Citi la banque la plus profitable de l’industrie, mais le stratège de Morningstar Eric Compton croit que ces décisions la rendront plus facile à comprendre, «structurellement plus ciblée, et, avec un peu de chance, lui donner un profil de rendement plus prévisible et plus stable». Eric Compton ne considère pas les menaces qui se profilent au Texas comme «importantes».

Il remarque que Citi a inscrit à son bilan plus de 500 milliards $US de contrats de créances en 2021. «Les contrats municipaux uniques de chaque état américain ne devraient pas être importants pour la valorisation générale de la banque.» Évaluée récemment à 48 $US, l’action de Citi se négocie à un rabais radical par rapport à son estimation de juste valeur, estimée à 78 $US par Eric Compton. 

Il n’en reste pas moins que les menaces à l’encontre de Citi et d’autres pourraient se préciser de la part d’autres états conservateurs alors que les employés et les consommateurs forceront les sociétés à s’exprimer sur les questions sociales. Cela n’est pas près de changer.

 

Par Leslie Norton

 

 


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