Décider en temps de crise, un sport extrême

Publié le 03/12/2020 à 09:05

Décider en temps de crise, un sport extrême

Publié le 03/12/2020 à 09:05

(Photo: Nik Shuliahin pour Unsplash)

BLOGUE INVITÉ. À quoi ressemble le quotidien des entrepreneurs au temps de la COVID-19 ? J’ai beau côtoyer de près les entrepreneurs depuis quelques années, j’ai été soufflée par ce que nous a montré l’émission Enquête à Radio-Canada la semaine dernière. J’attends avec impatience le deuxième épisode.

Il s’agit d’une immersion inédite dans l’univers de trois entreprises québécoises, suivies par la journaliste Julie Dufresne et le réalisateur Luc Tremblay, sur une longue période de tumulte. On entre carrément au cœur des décisions prises à mesure que la crise évolue. On avance à vitesse grand V dans la montagne russe d’émotions vécues par Gerry Van Winden, producteur maraîcher à la tête de Veg Pro International, par Gilles et Lili Fortin du manufacturier et détaillant de vêtements Tristan, et par Colombe Saint-Pierre, chef propriétaire de Chez Saint-Pierre dans le Bas-du-Fleuve.

Les trois univers sont totalement différents et les impacts de la crise sur chacun le sont tout autant. Le maraîcher continue ses activités parce que les gens mangent, pandémie ou pas. Mais réussira-t-il à faire venir au pays toute la main d’œuvre étrangère spécialisée dont il a besoin pour nous nourrir ? Et comment faire pour protéger ses travailleurs, qui vivent et mangent en communauté près des terres ? Les défis sont titanesques. Et le jour où M. Van Winden apprend le décès d’un de ses directeurs de production aux États-Unis, causé par la COVID-19, c’est une brèche dans le cœur de l’entrepreneur qui s’ouvre — aucun employeur ne souhaite mettre son personnel à risque et malgré mille précautions pour assurer la sécurité, la maladie peut frapper.

Au Bic, Colombe Saint-Pierre ne voit pas comment elle pourra opérer son restaurant quand le gouvernement annonce la réouverture avec la moitié des places habituelles. Elle pense carrément abandonner et c’est comme si on lui arrachait l’intérieur. Elle sait que plusieurs petits producteurs locaux dépendent d’elle. On l’oublie souvent, mais quand une entreprise tombe, elle peut entraîner d’autres chutes. Le poids de la responsabilité qui pèse sur les épaules de la cheffe, dans un village de région, est manifestement très lourd. Et quand on revoit Mme Saint-Pierre, un peu plus tard, se retrousser les manches et jouer de créativité pour démarrer une saison estivale incertaine — y aurait-il une saison touristique ? — impossible de rester insensible à une telle détermination, à un tel courage devant l’adversité.

Chez Tristan, Gilles Fortin raconte la dégringolade des ventes à la mi-mars quand les mesures sanitaires ont été annoncées, jusqu’à un solde négatif après 5 jours (plus de remboursements que de ventes). La décision était aussi difficile qu’évidente : fermer les boutiques, envoyer au chômage tous les employés. Il n’est resté que la famille à l’œuvre, jusqu’à ce que, dans un revirement spectaculaire et improbable, l’usine de Cookshire développe et fabrique des visières de protection, qui se sont vendues plus vite qu’elles ne pouvaient être produites.

Les grands apprentissages que je retiens de cette gestion de crise chez les entrepreneurs : 

  1. Décider vite, sur l’instinct. Pas une seconde à perdre dans la suranalyse. La décision qu’on ne prend pas, le concurrent la prendra et il sera probablement trop tard ensuite.
  2. Prendre des risques, même quand tout l’environnement appelle à se replier dans un réflexe de protection. Quand il faut commander 125 000 $ de tissus pour fabriquer des masques, les Fortin n’ont pas 24 heures pour y penser, car la marchandise s’envole à toute vitesse. Et pourtant, investir quand le secteur du vêtement a plongé et que les entrepôts débordent de boîtes, c’est un sacré risque…
  3. Trouver un filon porteur pour renflouer les pertes dans d’autres créneaux. Chez Saint-Pierre, 75 % de la clientèle vient de l’extérieur de la région et le chiffre d’affaires se fait sur une courte période l’été. Quand la cheffe s’est engagée dans la réouverture, elle n’avait aucune idée si le gouvernement autoriserait les déplacements interrégionaux à l’été. Elle a donc dû imaginer une toute autre entreprise pour séduire la clientèle locale, moins fortunée.
  4. Les décisions des entrepreneurs ont des répercussions largement au-delà de leurs entreprises. C’est un rappel plus qu’un apprentissage ici : la société dépend des entrepreneurs. Sans la rapidité de Tristan, les travailleurs de la santé auraient été moins bien protégés. Sans les précautions de Veg Pro International et des autres maraîchers, on aurait manqué de légumes. Sans la ténacité de Colombe Saint-Pierre, un pan entier de la gastronomie régionale aurait pu être détruit.

La crise n’est pas terminée. Les entrepreneurs continuent de se démener. Qu’ils soient en mode survie ou en surchauffe; la pandémie provoque des déséquilibres et un stress immenses. Il faut dire merci aux entrepreneurs qui continuent de servir nos besoins, qui créent et maintiennent des emplois, qui prennent les risques que la majorité d’entre nous ne prendraient pas. De quelle manière les remercierez-vous ? Ma suggestion : on troque Amazon pour le Panier bleu!

 

À propos de ce blogue

ENTREPRENEURS ÉCLAIRÉS est le blogue de Valérie Lesage, collaboratrice au Centre de l'intelligence entrepreneuriale à l’École d’entrepreneurship de Beauce, dont la mission est de stimuler l'intelligence entrepreneuriale, à l'école et à l'extérieur de l'école. Ex-journaliste, tête de communication, formée aussi en coaching de gestion, Valérie baigne dans le monde de l'entrepreneuriat depuis plusieurs années. Elle se sert des histoires pour créer un monde meilleur - un mot à la fois. Moins de préjugés, plus de solidarité, plus d'inspiration, plus de réflexions: voilà vers où ce blogue veut vous amener!

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