Non, il ne faut pas revoir le mandat de la Banque du Canada

Publié le 31/10/2022 à 11:39

Non, il ne faut pas revoir le mandat de la Banque du Canada

Publié le 31/10/2022 à 11:39

(Photo: 123RF)

EXPERT INVITÉ. Dans un récent article publié sur le site de Radio-Canada (1), Gérald Fillion, brillant journaliste à la tête de Zone Économie depuis plusieurs années, s’interroge sur le mandat de la Banque du Canada (BoC)*.

Gérald Fillion insinue que la mission de la banque centrale est trop étroitement circonscrite à sa cible d’inflation fixée à 2%. Il suggère que l’atteinte d’un niveau d’emploi durable maximal devrait être considérée davantage, et ce, sans que cet objectif soit subordonné à celui visant la stabilité des prix.

Le double mandat de la Réserve fédérale américaine (Fed) nous est présenté comme un modèle idéal permettant d’instituer la parité entre les objectifs de stabilité des prix et d’emploi durable maximal. D’ailleurs, le journaliste avance qu’avec un mandat à l’américaine, la BoC aurait peut-être pu ralentir le rythme de son resserrement monétaire en amorçant la hausse de son taux directeur bien avant mars 2022.

Il fait aussi écho aux critiques politiques à l’égard de la banque centrale, principalement portées par Pierre Poilièvre du Parti conservateur et Jagmeet Singh du NPD. Les critiques véhémentes du chef conservateur sont rapidement discréditées alors que celles provenant du chef du NPD sont considérées comme légitimes. Finalement, il considère pertinent de s’interroger sur le travail de la banque centrale et sur la nécessité de plonger l’économie en récession pour faire baisser l’inflation.

 

Une mission claire et légitime

Tel que spécifié dans la plus récente Déclaration commune du gouvernement du Canada et de la Banque du Canada concernant le renouvellement du cadre de politique monétaire, le mandat de la Banque du Canada est de maintenir l’inflation à un niveau bas et stable. Bien que l’obtention d’un niveau d'emploi durable maximal est souhaitée, le maintien de l’inflation à un niveau bas et stable au fil du temps reste l’objectif central de la politique monétaire de la BoC.

De son propre aveu, la Banque du Canada juge l’atteinte d’un niveau d’emploi durable maximal comme un objectif difficilement mesurable et déterminé par des facteurs fluctuants qui sont hors de son contrôle (2). L’atteinte de la stabilité des prix est aussi ce que demandent les Canadiens de la part de leur banque centrale.

En 2020, lors des consultations précédant le renouvellement du mandat de la BoC, 53% des Canadiens ont déclaré favoriser une inflation stable et prévisible pour planifier leur vie économique alors que seulement 20% préféraient un niveau d’emploi durable maximal (3). Même que 60% des Canadiens estimaient le double mandat emploi-inflation comme quelque chose de difficile à mettre en œuvre.

Force est d’admettre que la grande majorité des Canadiens voient juste. La stabilité des prix et l’atteinte d’un niveau d'emploi durable maximal sont deux objectifs essentiellement incompatibles. Pour arriver à atteindre un niveau d'emploi durable maximal, la politique monétaire se doit d’être excessivement accommodante, ce qui, à moyen ou à long terme, participe à nourrir l’inflation nuisant ainsi au mandat de stabilité des prix de la banque centrale. D’ailleurs, l’expérience américaine expose justement le paradoxe entre les deux mandats.

 

Le mirage du modèle américain

Introduit officiellement en 1978 par le Congrès américain, le double mandat emploi-inflation imposé à la Réserve fédérale américaine est loin d’être un modèle à imiter. Depuis son introduction, l’histoire démontre que la Fed a été incapable de remplir ses deux mandats simultanément pendant une période soutenue. En raison de l’antagonisme de ses deux mandats, la banque centrale américaine se retrouve constamment à les prioriser en alternance. Une fois que l’un est atteint, l’autre devient la priorité, ce qui rend la politique monétaire de la Fed très ambivalente.

En décembre 2021, alors que l’inflation était à 7%, plus de trois fois supérieure à sa cible de 2%, la Fed justifiait le maintien de sa politique monétaire accommodante par le fait que le marché de l’emploi n’avait pas encore atteint un niveau durable maximal. Le taux de chômage était alors de 3,9%. Puis, en mars 2022, après avoir atteint ce qu’elle considérait être un niveau d’emploi durable maximal, la Fed s’est progressivement détournée vers son mandat d’inflation qu’elle avait abandonné pendant des mois au profit de l’emploi.

À partir d’août 2022, la Fed larguait officieusement son mandat de plein emploi pour focaliser exclusivement son attention sur l’inflation alors à son plus haut niveau en 40 ans. Exprimant de vives inquiétudes à l’égard du niveau élevé d’inflation dans l’économie, la Réserve fédérale américaine a reconnu que son combat contre l’inflation allait compromettre le marché de l’emploi et causer de la souffrance économique aux ménages américains.

Malgré son double mandat, la Fed n’est pas intervenue en amont de la poussée inflationniste. Agir ainsi lui aurait pourtant permis de ralentir le rythme de son resserrement monétaire et d’éviter de trop secouer l’économie. En fait, c’est justement en raison de son double mandat qu’elle a retardé son intervention. Celle-ci préférait prioriser l’emploi au détriment de l’inflation. Vraisemblablement, le double mandat emploi-inflation à l’américaine est loin d’être la panacée miraculeuse aux maux économiques canadiens.

 

Des critiques malvenues

L’inflation est une drogue dure, hautement addictive dont la cure est longue et pénible. Au cours des soixante dernières années, chacune des périodes inflationnistes dont le pic était au-dessus de 5% a pris fin par l’entrée de l’économie canadienne en récession. Le ralentissement de l’activité économique causé par le resserrement des conditions monétaires est le seul remède aux hausses de prix qui accablent présentement les ménages canadiens. Et oui, ceci veut dire que des emplois seront perdus.

Bien que le processus soit difficile, il reste nécessaire. Repousser le sevrage à plus tard ne fera que le rendre encore plus ardu. Heureusement, une fois sevrée de l’inflation, l’économie pourra fleurir à nouveau jouissant d’un terreau beaucoup plus fertile.

Conséquemment, toute critique à l’égard du resserrement monétaire opéré par la Banque du Canada est inopportune. La banque centrale ne fait qu’accomplir son mandat récemment renouvelé du mieux qu’elle peut tout en tentant de conserver le peu de crédibilité qui lui reste après avoir lamentablement échoué à maintenir l’inflation à sa cible de 2%.

En se permettant de critiquer âprement la Banque du Canada, autant Pierre Poilièvre que Jagmeet Singh participent à éroder l’indépendance de la banque centrale vis-à-vis du politique. D’ailleurs, dans une récente entrevue accordée à CTV, le chef du NPD affirmait qu’il n’existe aucune preuve démontrant que la BoC s’attaque à la réelle source de l’inflation en rehaussant son taux directeur. Il renchérit en prétendant que les actions de la banque centrale ne feront que plonger l’économie canadienne inutilement en récession. Ces propos, à la fois trompeurs et populistes, ne font que saper la confiance du public envers l’institution canadienne.

Enfin, s’interroger sur le travail de la banque centrale est juste. Cependant, l’heure n’est pas à la réprobation ni à la révision du mandat de la BoC. À ce point-ci, mieux vaut regarder la réalité en face. Pour faire baisser l’inflation, la Banque du Canada devra plonger l’économie en récession. Comme l’a dit Tiff Macklem lors de sa plus récente conférence de presse, « il n’y a pas d’échappatoire pour ramener l’inflation à sa cible ».

 

* L’acronyme BoC est préféré à BDC pour éviter la confusion possible avec la Banque de développement du Canada.

(1) https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1928823/mandat-banque-du-canada-inflation-taux-directeur-economie

(2) https://www.banqueducanada.ca/wp-content/uploads/2021/12/Declaration-commune-du-gouvernement-du-Canada-et-de-la-Banque-du-Canada-concernant-le-renouvellement-du-cadre-de-politique-monetaire.pdf

(3) https://www.banqueducanada.ca/wp-content/uploads/2021/12/Renouvellement-du-cadre-de-politique-monetaire-decembre-2021.pdf

 

À propos de ce blogue

Comprendre les principes de base de l’économie et de la finance est essentiel pour quiconque aspirant à un niveau de vie confortable. Malheureusement, trop peu s’y intéressent véritablement. Pour ma part, c’est ce désir d’améliorer ma situation financière et ma soif d’apprendre qui m’ont poussé à m’instruire sur le sujet. Parallèlement, afin de documenter mon processus d’apprentissage, j’ai démarré une chaîne YouTube qui compte maintenant près de 25 000 abonnés. À l’instar de ce que je produis sur ma chaîne YouTube, je compte, à travers cette chronique, vulgariser l’économie, la bourse et divers autres sujets touchant le monde de la finance.

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