Choisir la collaboration plutôt que les profits

Publié le 28/09/2022 à 14:00

Choisir la collaboration plutôt que les profits

Publié le 28/09/2022 à 14:00

Marie-Soleil L’Allier a créé un répertoire de plus de 300 initiatives qui se basent sur le modèle des communs. Parmi une vingtaine de secteurs d’activités recensés, des domaines se démarquent plus que les autres, comme l’agriculture, l’alimentation, les arts et la culture, les soins et la santé et l’environnement. (Photo: 123RF)

BLOGUE INVITÉ. Et si se nourrir, se loger, s’éduquer, se soigner, bref répondre à nos besoins de subsistance, ne dépendait plus du marché? C’est ce que propose le modèle des communs, selon lequel les ressources à protéger sont mises en commun et cogérées par les membres d’une communauté. Cette forme d’organisation économique, politique et sociale, qui a toujours existé dans les sociétés et a été l’objet de nombreux travaux d’Elinor Ostrom, première femme à avoir reçu le prix Nobel d’économie, en 2009, inspire de plus en plus de projets ici et ailleurs. La doctorante en sciences de l’environnement et membre de la Chaire de recherche sur la transition écologique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Marie-Soleil L’Allier y consacre d’ailleurs sa thèse. Entrevue.

 

Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser à la notion de communs et à en faire le sujet de votre thèse de doctorat? 

C’est à Virage, un festival sur la transition écologique, que j’ai vu, en 2016, une conférence sur les communs donnée par le chercheur Jonathan Durand Folco. Il y a vraiment quelque chose qui m’avait interpelée dans ce concept qui permet d’aborder les problèmes actuels, et surtout les solutions pour y répondre, en dehors des solutions marchandes. Je me suis dit que ça serait intéressant d’avoir une étude empirique qui pourrait démontrer s’il y a vraiment des communs ou des pratiques de commoning au Québec. Entre le moment où j’ai commencé ma thèse et aujourd’hui, il y a eu un vent de renouveau, un intérêt pour les communs, donc je suis contente que ma thèse soit bientôt publiée dans ce contexte.

 

Comment avez-vous procédé pour trouver les projets au Québec qui relève de la logique des communs et quels sont-ils? Est-ce qu’ils s’identifient à ce modèle? 

Le grand défi, c’est qu’il n’existe pas de répertoire des communs. Ce n’est pas un terme que les gens sur le terrain, en tout cas, à cette époque-là, utilisaient. Un peu plus aujourd’hui, mais quand j’ai commencé à travailler là-dessus, il y a cinq ans environ, il n’y avait pas vraiment de gens qui s’associaient à ce concept.

Je suis partie de 10 bases de données de projets — par exemple, les plateformes Visages régionaux et Je fais Mtl, le réseau des Accorderies, des répertoires sur l’économie sociale, etc. — et j’ai appliqué quatre critères pour classer les projets : ils devaient avoir été créés après la crise financière de 2007-2008, émaner de la société civile, avoir une volonté de pérennisation (par exemple, les événements éphémères, comme un festival organisé une seule fois, n’ont pas été conservés) et être pilotés, gouvernés, majoritairement par des citoyens. Pour ceux où c’était moins clair, j’ai appliqué d’autres critères sur les pratiques de commoning développés par un chercheur allemand. Cela m’a permis de constituer un répertoire de plus de 300 initiatives.

Aujourd’hui, on pourrait penser qu’il y en a plus qu’au moment de la constitution de mon répertoire. Il y en a partout au Québec et j’ai essayé de couvrir autant les projets en milieu rural que dans les villes. Fait intéressant : parmi une vingtaine de secteurs d’activités recensés, des domaines se démarquent plus que les autres, comme l’agriculture, l’alimentation, les arts et la culture, les soins et la santé et l’environnement.

 

Quel est un bon exemple d’un de ces projets? 

Un bon exemple est les fiducies d’utilité sociale agricole (FUSA). Aujourd’hui, à cause de la spéculation, les terres prennent une valeur qui, en fait, est fictive; juste parce que tu as conservé la terre pendant 10 ans, elle est passée par exemple de 100 000 dollars ($) à un million. Ça ne fait aucun sens de laisser reposer la charge de rembourser ce million-là à un couple de maraîchers… donc l’idée est de sortir la terre du marché et de la louer aux agriculteurs à un coût raisonnable en fonction de leur activité.

 

Comment et pourquoi les communs représentent-ils un outil à la transition socioécologique ? 

La principale force des communs, c’est que ça nous amène à interagir dans un imaginaire autre que celui du capitalisme. Quand je m’implique dans un commun, je ne suis pas dans une posture d’acheteur. Oui, je peux compenser, rétribuer, mais je vais participer, contribuer. Déjà, ça m’amène à interagir avec les autres dans un rapport d’entraide et de collaboration. En d’autres mots, on va répondre à nos besoins de manière collective. C’est une manière de penser qui ne va pas prioriser la profitabilité au détriment des autres valeurs. Les problèmes environnementaux sont les conséquences de la logique marchande, où la profitabilité est priorisée et où ce qui définit ce qu’on produit, c’est «est-ce que c’est rentable ou non?». Dans un commun, la production se base sur la logique de répondre aux besoins essentiels de tout le monde à partir des ressources disponibles. C’est sortir de l’idée qu’on peut faire de l’argent sur des besoins de subsistance. Par exemple, selon cette logique, l’alimentation, ça devrait être un droit, et le fait de manger sainement et en quantité suffisante ne devrait pas dépendre de ton salaire.

 

Comment faire en sorte que les projets de communs se pérennisent?

Quand il y a des infrastructures coûteuses en jeu, par exemple dans le cas d’un centre de santé, l’idée est qu’on va chercher un équilibre budgétaire, plutôt que la croissance ou les profits. L’État aura un rôle important à jouer pour faire en sorte que collectivement on puisse se payer des infrastructures, sans que ce soit la responsabilité d’un petit projet de rentabiliser de grandes infrastructures, alors que ça profite collectivement à beaucoup.

Selon des recherches sur les partenariats publics-communs, il faudra que ces partenariats n’imposent pas la logique du privé aux communs : pas d’indicateurs de performance, de productivité. Parce qu’un commun, ce n’est pas fait pour être productif ou rentable, ou pour avoir le plus de résultats le plus vite possible, c’est plutôt pour développer de la résilience, de l’entraide, de la collaboration, de la confiance, du savoir-être et ça, ça ne se fait pas rapidement, ça se construit dans le temps. Donc, si on veut favoriser l’émergence des communs, on ne doit pas imposer les attentes du capitalisme aux projets. Par exemple, j’ai entendu beaucoup de projets qui ont essayé de faire affaire avec des villes et ils se retrouvent obligés de dépenser leur budget tout de suite, sinon ils ne l’auront pas l’année prochaine. Il existe une manière de s’organiser très différence de ce qu’on trouve dans le marché et auprès de l’État et il faut laisser cette liberté exister. L’État devra être plus flexible et donner plus d’autonomie aux gens pour qu’ils s’organisent et décident par eux-mêmes de la meilleure manière d’utiliser les fonds. Quelle est la meilleure manière de s’organiser, de rendre des comptes? Ça diffère selon les territoires et les contextes.

 

En tant qu’entrepreneure — vous êtes co-fondatrice des épiceries zéro déchet LOCO —, comment croyez-vous que le modèle des communs peut inspirer les façons de faire au sein des entreprises? 

Je pense que le modèle de soutenabilité des communs, qui est un «modèle d’affaires» pour les communs développé par la coopérative femProcomuns de Barcelone, s’adresse autant à des groupes informels qu’à des entreprises qui existent déjà et qui souhaiteraient faire une transition vers la logique des communs. Je pense que ça vient élargir l’imaginaire, ça vient permettre de réfléchir aux projets et activités pour qu’ils ne reposent pas seulement sur l’offre et la demande. C’est un défi, car en tant que petite entreprise, on s’inscrit dans un marché mondialisé et il y a des compétitions de prix qu’on ne peut pas accoter. Déjà, quand tu es une entreprise locale et que tu travailles avec les travailleurs d’ici, tu n’as pas envie de les exploiter. Ça permet de voir comment on peut intégrer dans nos opérations plus de participation des gens. Comment peuvent-ils participer aux décisions à l’intérieur de l’entreprise? Comment est-ce qu’on peut définir ensemble la production? Au lieu d’essayer de prévoir la demande, on peut y réfléchir avec eux en amont et avoir cette médiation. Ça permet aussi de réfléchir à comment je peux m’assurer de ne pas venir écraser d’autres projets qui conçoivent des produits semblables. Il y a vraiment de la collaboration et l’idée est de venir s’inscrire dans une conscience d’entraide, plutôt que de compétition.

À propos de ce blogue

Pour faire face aux changements climatiques et aux perturbations environnementales, des transformations sont nécessaires dans divers domaines, comme la régulation économique et les infrastructures technologiques, mais aussi l’organisation sociale et territoriale des activités quotidiennes et des modes de vie. Ce sont ces transformations, certaines déjà en cours, d’autres devant être mises en œuvre ou s’accélérer, qu’étudie la Chaire de recherche sur la transition écologique de l’UQAM. Avec ce blogue, Éliane Brisebois, agente de recherche et coordonnatrice de la Chaire (et ancienne journaliste), explorera les défis de la transition sociale et écologique à partir de sujets d’actualité et des travaux de recherche de la communauté de chercheurs et de chercheuses qui s’intéressent à ces problématiques.

Éliane Brisebois

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