Monique Leroux: L'équilibriste

Publié le 20/10/2008 à 05:22

Monique Leroux: L'équilibriste

Publié le 20/10/2008 à 05:22

Par lesaffaires.com

Elle règne sur l'employeur le plus important du Québec, Desjardins. Son défi : maintenir l'équilibre entre les valeurs d'Alphonse et la pression du marché.


" Je déteste le fouillis. Quand je pars le soir, il n'y a plus rien sur mon bureau ; c'est classé et organisé. C'est peut-être pour ça que j'aime la comptabilité : c'est bien équilibré, comme une bonne partition de musique. " La nouvelle présidente du Mouvement Desjardins vient de prononcer le mot qui lui a permis d'arriver où elle en est, et qui lui permettra probablement d'y rester : l'équilibre. En mars dernier, elle a pris en main la destinée de la coopérative financière, de ses 40 345 employés et de ses 144 milliards d'actif.

Mais qui est Monique Leroux ? Tout le contraire du comptable type, dit Daniel McMahon, président et chef de la direction de l'Ordre des comptables agréés du Québec (OCAQ). " Dynamique, passionnée et chaleureuse, on n'imagine pas qu'un comptable ait ces qualités ! " continue-t-il. Une rencontre vous en convaincra pourtant : l'accueil est sincère, la poignée de main franche et le regard bienveillant. Et ce, même si depuis sa victoire, les entrevues se sont enchaînées et qu'elle n'a pas encore fini de déménager.

Au 40e étage de la tour Sud, Monique Leroux est au plus haut du Complexe Desjardins, au centre-ville de Montréal. À 53 ans, elle est aussi à un nouveau sommet de sa carrière. Ambitieuse, cette dame de la finance qui figure sur de nombreux palmarès de dirigeants influents ? Pour la présidente de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, on ne peut pas le lui reprocher, bien au contraire : " Au Québec, nous sommes gênés par les gens qui ont de l'ambition, déplore Isabelle Hudon. Monique n'a pas de complexes. Elle n'a pas de prétentions non plus. C'est un équilibre difficile à gérer. "

Les défis de la coopération

Garder l'équilibre. Ce n'est pas la moindre des qualités lorsqu'on est à la tête de Desjardins, une organisation qui se veut performante tant sur le plan financier que sur le plan coopératif. La gestionnaire hérite d'une institution financière que le magazine The Banker classe parmi les 100 premières du monde. En même temps, elle ne devra pas négliger ce qui fait la force du Mouvement, soit ses 5,8 millions de membres et ses 536 caisses du Québec et de l'Ontario. D'autant plus que ce sont ces dernières qui produisent 75 % des résultats en Ontario. " C'est la preuve qu'on peut les laisser travailler ! " dit la présidente, qui ne concentrera pas davantage de pouvoir à la Fédération.

Maintenir la décentralisation, donc, mais en même temps évoluer tous dans la même direction. Est-ce réalisable ? Monique Leroux assure que oui : " Desjardins n'est pas un navire seul, mais une flotte. Et la Fédération est un bateau fort qui garde le cap. " Il reste que la flotte est suffisamment décentralisée pour que la filiale en valeurs mobilières appuie l'acquisition de la Bourse de Montréal par le parquet torontois, et que, paradoxalement, le Mouvement se dise préoccupé ! La dirigeante insiste : " Ne nous mettons pas la tête dans le sable : les Bourses mondiales se consolident et il y avait une échéance incontournable à la clause d'exclusivité sur les produits dérivés. Ce que nous disons, c'est que Montréal doit conserver l'expertise sur les produits dérivés pour rester une place financière vigoureuse. "

Des voeux pieux. Cependant, Desjardins a un pouvoir d'influence important. Sa présidente continuera donc de prendre position sur le développement économique, mais aussi sur l'éducation et sur l'épargne, puisque c'est la mission de la coopérative. Elle précise qu'Alphonse Desjardins, le fondateur, en parlait déjà à son époque. Ces thèmes sont aussi le cheval de bataille personnel de cette native du quartier Hochelaga de Montréal, qui a grandi dans une famille de petits commerçants : " Nous avons traversé une période où chaque cenne comptait. Pas chaque dollar : chaque cenne. J'ai appris très jeune l'importance de l'épargne. "

Se bâtir

Si c'est à son enfance que remonte son intérêt pour la finance, Monique Leroux s'est toutefois d'abord consacrée au piano. Mais alors qu'elle se destine à une carrière de musicienne, la solitude de l'artiste lui pèse. À 21 ans, elle prend la direction du Saguenay pour entreprendre des études en administration à l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), la seule institution qui accepte sa candidature à condition qu'elle réussisse des cours de rattrapage en mathématiques. Elle passe haut la main, comme elle l'a fait tout au long de sa scolarité.

L'été de 1978, un de ses professeurs au baccalauréat la recommande à Gérard Limoges, à l'époque chargé du recrutement chez Ernst & Young. " Monique était très éloquente et elle me regardait droit dans les yeux, dit l'ancien associé et vérificateur à la retraite. Je l'ai interrogée pour la bousculer un peu. Mais elle avait l'intelligence et l'entregent qu'il nous fallait. " Elle est embauchée et restera 17 ans au sein de l'entreprise, au cours desquels elle passera de stagiaire à associée. " Monique est d'une rigueur inébranlable, poursuit-il. Et il lui en faut, car le vérificateur doit notamment protéger les actionnaires et les bailleurs de fonds, tout en respectant les accords monétaires de Bâle. C'est une responsabilité lourde. "

Qui ne lui suffit visiblement pas : en 1995, Monique Leroux quitte son premier employeur pour entrer à la Banque Royale. " J'avais envie d'aller plus loin avec les conseils que je donnais, confie la vérificatrice. Je voulais les réaliser avec une équipe. " Son ami Jean-Marc Eustache, président de Transat A.T., s'étonne encore de son geste : " Dans un cabinet, vous conseillez. En entreprise, vous prenez des décisions avec lesquelles vous devrez vivre. C'est rare, d'avoir envie de faire ce saut-là. Il faut de la personnalité. "

Elle passera cinq ans à la Banque Royale, d'abord comme première vice-présidente Finances du Groupe financier, puis comme Première vice-présidente, Québec. Tout cela sous l'aile d'Émilien Bolduc - un des rares francophones à occuper un poste-clé dans une banque - qui a été à la fois son mentor et un patron exigeant. La jeune recrue le comprend le jour de l'entrevue. Convoquée à sept heures du matin, l'oiseau de nuit qu'elle est trouve l'exercice exigeant : " Il a commencé en disant que les comptables ne l'impressionnaient pas, raconte la dirigeante en riant. C'est un homme direct. On ne lui dit pas n'importe quoi. " L'ancien patron sourit au souvenir de cet entrevue " difficile ". Cependant, pendant cinq ans, il a découvert une femme qui écoute, ouverte à la critique et qui s'améliore constamment. " Je l'ai poussée à harmoniser ses relations avec ses employés. Elle a dû se rendre compte que tout le monde n'a ni son intellect, ni son énergie ", dit Émilien Bolduc.

Monique Leroux est un bourreau de travail. Et cela lui a servi, car son parcours n'a pas été un long fleuve tranquille. Marc Leroux, président d'Univalor et son mari depuis 34 ans, en est le premier témoin : " De l'extérieur, on dirait que tout a été facile. Elle a pourtant eu des patrons qui avaient des objectifs et des exigences élevés. Des défis ? Elle en a eu beaucoup ! On ne peut pas se rendre où elle est sans connaître de revers importants. " En tant que vérificatrice, elle a déjà connu la controverse, puisque ce travail consiste à remettre en question les états financiers présentés par les administrateurs. Les décisions du vérificateur peuvent même avoir des répercussions sur les profits annuels de l'entreprise, voire le cours de l'action quand celle-ci est cotée en Bourse. " Chez Ernst & Young, elle a appris à traiter avec les conseils d'administration, dit Gérard Limoges. Elle a su se tenir debout, en étant toujours au fait de ce qu'elle avançait. D'ailleurs, c'est pour cette raison que nous l'avons nommée associée. "

Redonner

Monique Leroux ne regrette rien de son parcours, il l'a rendue plus forte. Par ailleurs, elle estime qu'on lui a toujours donné sa chance et elle tente d'en faire autant pour les autres. On lui doit la féminisation des membres de l'OCAQ, dans lequel elle s'est engagée pendant une quinzaine d'années, notamment comme présidente du conseil en 1993-1994. Première femme nommée au poste, elle aura réveillé bien des vocations. Quant aux jeunes, la pionnière veut leur permettre de siéger au conseil de leur institution pour en faire des membres actifs.

Elle déteste l'exclusion : femmes, jeunes, communautés culturelles, tout le monde doit avoir voix au chapitre. " Nous devrions tous pouvoir exposer nos idées et en débattre dans le respect et la confiance. " Si un conflit émerge, il faut le résoudre. Tout cela prend du temps, reconnaît-elle, mais la décision finale n'en sera que meilleure puisqu'elle ralliera tout le monde. Pour réussir comme leader, Monique Leroux puise dans les valeurs qu'elle a fait siennes, et dans des ouvrages recensés par la Harvard Business Review, notamment Mobilizing Minds, de Lowell L. Bryan et Claudia I. Joyce.

Les jeux de pouvoir ne semblent pas l'intéresser. " Elle propose, mais elle accepte qu'on ne retienne pas son idée. Elle ne froisse pas les gens et ne se montre jamais cassante ", témoigne Jean-Marc Eustache, qui l'a côtoyée lors de la campagne de financement 2003-2004 de l'Institut Pacifique, un organisme qui implante un programme de résolution de conflits et de médiation par les pairs dans les écoles du Québec. On reconnaît à la nouvelle présidente de Desjardins une grande capacité d'écoute et des talents de communicatrice. Des talents qu'elle possédait avant de faire partie de l'entreprise en 2001, mais qu'elle a eu l'occasion de développer davantage depuis. " Dans le monde coopératif, on ne peut pas imposer les directives. On ne peut que convaincre ", résume Pierre Tardif, vice-président du conseil de la Fédération.

Joindre la famille Desjardins s'est donc fait naturellement. D'abord comme présidente de Desjardins Société financière, puis comme chef de la direction financière du Mouvement. L'arrivée d'une banquière au sein du mouvement coopératif en a fait sourciller certains. Mais d'autres l'ont appréciée d'emblée. " Monique, c'est du sang neuf pour Desjardins, affirme Laurent Villeneuve, directeur de la caisse d'Alma. Les gens des banques sont rigoureux et efficaces ; ils ont des mandats clairs. J'ai toujours dit qu'elle nous amènerait de bonnes choses. "

Sa réputation la précède. On lui doit notamment la hausse de 300 % du bénéfice net consolidé de Desjardins Société financière et de ses filiales, et la hausse de 8 à 22 % du rendement sur le capital. C'est cette réputation qui a incité Isabelle Hudon à accepter la coprésidence du gala de la Fondation de la recherche sur les maladies infantiles en sa compagnie l'automne dernier. " C'était clair qu'elle avait un plan de match. " Les promesses ont été plus que respectées, puisque 500 000 dollars ont été recueillis, un record pour cet événement-bénéfice.

Il faut avouer que l'administratrice de HEC Montréal, de Fiera Capital et de la SAQ est bien organisée. Il n'y a pas que son bureau qui soit en ordre, son esprit l'est aussi. Elle ne perd jamais le fil de sa pensée au cours d'une conversation, la ponctuant de " premièrement " et " deuxièmement ". Et ce qui est plus rare chez un PDG, elle parvient toujours à prendre ses vacances. Son secret ? " Organisation, délégation et confiance. J'aime l'idée que mon équipe puisse prendre le relais. J'ai toujours fonctionné comme ça et je n'ai pas l'intention de changer. " Elle ne badine pas non plus avec les priorités. La mode n'en est pas vraiment une, d'où son look conservateur et les serre-têtes qu'elle a longtemps portés, telle une écolière modèle. À l'inverse, les loisirs, oui : " Monique est en forme ! " s'exclame son beau-frère, Jacques Leroux, qui partage fréquemment ses sorties sportives. " En une journée, elle peut parcourir jusqu'à 70 km à bicyclette ou 20 km en ski de fond. "

L'avenir

Mais elle n'a pas fait beaucoup de vélo l'automne dernier quand elle s'est lancée dans la course au leadership chez Desjardins. Marc Leroux se rappelle de ce petit-déjeuner où elle lui a demandé son opinion et celle de leur fille, Anne-Sophie, 12 ans, d'origine chinoise. " Nous lui avons dit que nous l'appuyions. Nous avons composé une petite chanson que nous chantions chaque matin avant qu'elle parte, pour l'encourager. Ça la faisait rire ", relate-t-il, tout en admettant qu'il y a eu des moments tendus. La gestionnaire a également sondé autour d'elle. " Monique est la seule parmi les candidats à m'avoir téléphoné. Les autres ont préféré appeler des personnes qui votent ! " lance en riant Bruno Godin, directeur de la caisse de Jonquière.

Puis, le 15 mars dernier, surprise : pour la première fois en 108 ans d'histoire, une femme - une Montréalaise qui n'a pas grandi chez Desjardins, de surcroît - l'emporte au 6e tour. " Le résultat aurait été autre il y a huit ans, estime Benoit Tremblay, directeur du Centre d'études Desjardins en gestion des coopératives de services financiers à HEC Montréal. C'est donc dire que les mentalités ont évolué chez Desjardins. "

De quoi hérite Monique Leroux ? De grands souliers à remplir : son prédécesseur, Alban D'Amours, a réussi la fusion des 11 fédérations en une seule, ce qui a permis de réaliser des économies et de gagner en efficacité. Elle hérite d'une organisation qui se meut, dit-on, moins rapidement que les banques. Pierre Tardif se porte à la défense de la coopérative : " Prenez l'exemple de la fédération unique : les experts prévoyaient qu'il faudrait de trois à cinq ans pour la mettre en place. Il a suffi de 18 mois ! C'est ça, Desjardins : nous prenons du temps à décider, mais une fois que tout le monde embarque, ça va vite. " Monique Leroux hérite de la présidence en pleine crise des marchés financiers. Mais cela ne l'effraie pas : " La crise actuelle créera des occasions de partenariats et d'alliances, parce que certains joueurs, ici ou ailleurs, seront fragilisés ", estime-t-elle.

Ses priorités restent toutefois l'Ontario, les communautés culturelles et Montréal. D'ici la fin de l'année, elle souhaite faire passer de 22 à 25 % les revenus hors Québec. À moyen terme, soit d'ici trois à cinq ans, elle prévoit une croissance de 5 à 10 % des excédents. À plus long terme, la coopérative aura un nouveau défi à relever, selon Benoit Tremblay : " En raison de la démographie, les régions se dépeuplent. Desjardins devra continuer à se réorganiser, en fusionnant des caisses par exemple. Car la tendance n'est pas près de se renverser. "

Y parviendra-t-elle ? Certes, Monique Leroux a déjà fait ses preuves, mais aujourd'hui, le travail ne fait que commencer. L'équilibriste vient de poser le pied sur le fil.

Cet article a été publié dans la revue Commerce en juillet 2008.

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