Avez-vous étiqueté nos distilleries comme les autres?


Édition du 16 Juin 2021

Avez-vous étiqueté nos distilleries comme les autres?


Édition du 16 Juin 2021

Par Catherine Charron
drink bleu

(Photo: Louis Hansel pour Unsplash)

INDUSTRIE DE L'ALCOOL. À l’heure où l’achat local est sur toutes les lèvres, les spiritueux embouteillés au Québec ne sont pas tous égaux. Si la Société des alcools du Québec (SAQ) a tenté une première ébauche d’un système de classification l’an dernier, plusieurs acteurs déplorent son côté simpliste. Trouver une appellation qui célèbre le travail des artisans d’ici est loin d’être gagné.

Les chiffres sont étourdissants, mais parlent d’eux-mêmes. En 2016-2017, la SAQ a vendu 627 000 caisses de ses 93 spiritueux québécois. À ce jour, en 2020-2021, sa clientèle a mis la main sur 1 180 000 caisses des 533 spiritueux d’ici.

L’intérêt des Québécois croît au rythme des nouveaux permis de distillateurs délivrés par la Régie des alcools, des courses et des jeux, qui est passé d’une quarantaine à plus de 80 en moins de trois ans.

« Si on regarde le nombre de bouteilles de gin que l’on vend par année, c’est quasiment trop par rapport à ce que le consommateur devrait boire », dit en riant Simon Bourbeau, directeur des spiritueux et des produits de célébration à la SAQ.

«De plus en plus, les gens veulent comprendre comment sont préparés leurs produits, et la SAQ nous a beaucoup aidés avec les identifications. On commence à séparer le vrai du faux », explique Lilian Wolfelsberger, maître distillateur à Distillerie de Mon

 

Manque de finesse

Le travail d’éducation en matière de provenance des composants des spiritueux — du grain à la bouteille — fait par la SAQ et l’engouement pour l’achat local est l’heureux mélange qui a mené les Québécois à s’intéresser davantage aux produits d’ici, croit Lilian Wolfelsberger, maître distillateur de la Distillerie de Montréal, fondée en 2013. « De plus en plus, les gens veulent comprendre comment sont préparés leurs produits, et la SAQ nous a beaucoup aidés avec les identifications “Origine Québec”, “Préparé au Québec” et “Embouteillé au Québec”. On commence à séparer le vrai du faux », explique-t-il.

Depuis juin 2020, la SAQ distingue effectivement en trois catégories les boissons d’ici, afin de mieux guider et informer sa clientèle lorsqu’elle souhaite acheter un spiritueux québécois. Simon Bourbeau précise que ce système, basé sur la provenance des ingrédients et l’endroit où l’alcool a été produit, a été créé en partenariat avec l’industrie.

« Origine Québec » indique que seuls des aliments et des éléments aromatiques produits localement ont été distillés par un distillateur de la province. « Ça requiert des procédures additionnelles et un savoir-faire dans l’élaboration du spiritueux […] C’est pourquoi le client paye 60 $ la bouteille pour un tel produit, alors qu’un autre, uniquement embouteillé au Québec, se vend plutôt 39 $ », illustre le directeur.

S’il se retrouve dans la catégorie « Préparé au Québec », le spiritueux est essentiellement composé d’ingrédients québécois, mais l’alcool de base utilisé a été importé. Celui-ci doit absolument avoir été redistillé dans la province, contrairement aux boissons étiquetées « Embouteillé au Québec ».

« C’est comme dire que la tarte au sucre n’est pas québécoise parce qu’on utilise de la cassonade des Antilles. Il y a une nuance à apporter », se désole Stéphane Dion, président de la Distillerie de Montréal. Ainsi, le rhum épicé pour lequel il fait fermenter, puis distille dans ses locaux de Rosemont de la mélasse achetée en Colombie se retrouve dans la même catégorie des spiritueux «Préparés au Québec» qu’un rhum dont la base a été achetée hors de la province, pour être ensuite aromatisée ici.

Lui et Lilian Wolfelsberger suggèrent plutôt qu’une mention concernant le lieu de fermentation et de distillation du liquide soit indiquée sur les étiquettes. Celle-ci devrait aller de pair avec un suivi plus serré concernant ce qui est inscrit sur chaque bouteille, car de nombreuses supercheries persistent, dénonce Lilian Wolfelsberger.

En effet, le système actuel s’appuie uniquement sur la parole des distillateurs. Toutefois, la SAQ « les a bien avertis que si de fausses déclarations sont faites, ça peut être répréhensible, et les conséquences peuvent aller jusqu’au retrait d’un produit de [son] inventaire », prévient Simon Bourbeau.

 

Des permis qui passent de travers

Aux yeux du président de l’Union québécoise des microdistilleries du Québec (UQMD), Jonathan Roy, la catégorisation de la SAQ est plutôt « un outil marketing ». L’industrie devra néanmoins s’en contenter pour le moment.

En effet, les démarches entamées par l’UQMD au début de 2020 auprès du Conseil des appellations pour faire reconnaître les spiritueux 100 % québécois sont au point mort. « Le cahier de charge est pratiquement impossible à monter, étant donné qu’il y a beaucoup de recettes différentes au Québec », laisse entendre le fondateur de la Distillerie Fils du Roy, basée à la fois dans le Bas-du-Fleuve et au Nouveau-Brunswick.

Actuellement, seul l’Acerum, une eau-de-vie québécoise issue de la fermentation de la sève d’érable, bénéficie d’une appellation contrôlée au Québec.

Là où Jonathan Roy souhaite voir un changement rapide, c’est dans la distribution des permis. « Les distilleries de petite taille sont soumises à la même réglementation que les multinationales qui font de l’embouteillage ou du gin aromatisé, et non distillé », dénonce-t-il.

L’UQMD, qui représente une soixantaine de membres, attend avec impatience une annonce à ce sujet de la part de la ministre déléguée à l’Économie, Lucie Lecours, qui leur a promis « une bouffée d’air frais » d’ici le 24 juin.

Son président se garde toutefois quelques réserves, surtout après le dévoilement du projet de loi 170, en 2018, qui a autorisé les microdistilleries à vendre leurs produits sur place. « Si on compare les petites distilleries opérant avec un permis industriel aux autres producteurs d’alcool au Québec, il est difficile de faire des profits sur nos ventes à la propriété, rappelle-t-il. On doit racheter nos produits au prix de vente de la SAQ, en plus de dépenser pour des salaires et des pieds carrés nécessaires afin d’accueillir la clientèle. »
Jonathan Roy souhaiterait plutôt voir un système similaire à celui des microbrasseries, qui n’ont pas à passer par la SAQ pour accéder à leur stock, être instauré dans son industrie.

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