Vers l'éclatement de la «bulle du carbone»?

Publié le 21/11/2015 à 10:40

Vers l'éclatement de la «bulle du carbone»?

Publié le 21/11/2015 à 10:40

Par François Normand

(source photo: Bloomberg)

ANALYSE DU RISQUE 3de4 (COP21) - C'est connu, le changement climatique aura un impact négatif sur la santé publique et la croissance économique. Ce qui l'est moins, c'est qu'il risque d'avoir aussi un impact négatif sur les investisseurs qui ont des placements dans les carburants fossiles, affirment des analystes.

1de4 Climat: il faudra s'adapter

2de4 Les coûts économiques seront majeurs

3de4 Les investisseurs seront à risque

4de4 L'écologisme supplantera-t-il le capitalisme?

Pourquoi?

Parce que la demande pour ces investissements ira à terme en diminuant, ce qui tirera vers le bas la valeur des titres des producteurs de carburants fossiles, estiment des analystes.

Un nombre grandissant d'investisseurs institutionnels sur la planète ont déjà commencé à réduire ou à liquider leurs placements dans les producteurs de charbon, de pétrole et de gaz naturel.

Ce désinvestissement tient à plusieurs facteurs, dont le militantisme écologique de certains investisseurs qui n'ont d’yeux que pour les énergies renouvelables (éolien, solaire, biomasse, hydroélectricité, etc.).

Mais d'autres investisseurs - que l'on ne peut pas vraiment taxer de militants écologistes - ont décidé de réduire leurs placements dans les combustibles fossiles.

Voici trois exemples récents.

- le Rockfeller Brothers Fund: en septembre 2014, il a indiqué son intention de désinvestir ses actifs dans les énergies fossiles, qui représentaient environ 7% de ses actifs totaux sous gestion de 860 millions de dollars américains.

- le California Public Employees' Retirement System (CalPERS) et le California State Teachers' Retirement System (CalSTRS): en septembre 2015, le gouvernement de la Californie a adopté la loi SB 185 («Investing With Values and Responsability») qui exige le désinvestissement de ces deux caisses de retraite dans les combustibles fossiles.

- le Norwegian Pension Fund Global (Statens Pensjonsfond Utland): en février 2015, à la demande du ministère des Finances de la Norvège, le plus grand fonds souverain au monde (avec des actifs sous gestion évalués à plus de 1 100 G$US) a indiqué s'être départi de ses actions dans des dizaines d'entreprises actives dans les secteurs du charbon et des sables bitumineux.

À lire aussi: Pourquoi le World Wildlife Fund se félicite d'investir dans les énergies fossiles

Le désinvestissement de ces investisseurs institutionnels tient en fait à une rationalité strictement financière, selon l'International Institute for Sustainable Development (IISD), une firme canadienne de recherche en développement durable.

En fait, tout tourne autour du concept de «bulle du carbone».

Selon l'IISD, la valeur boursière des entreprises d'extraction de carburants fossiles «repose en grande partie» sur leur capacité à extraire et à commercialiser la totalité de leurs réserves prouvées.

Or, pour que la Terre ne se réchauffe pas plus que de 2 degrés Celcius par rapport au début de l'ère industrielle (l'objectif de la Conférence de Paris sur le climat, COP21, du 30 novembre au 11 décembre), les émissions mondiales nettes de carbone entre 2014 et 2100 ne doivent pas dépasser 930 milliards de tonnes de CO2.

Comme la planète s'est déjà réchauffée de 0,8 degré depuis 1880 (selon le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), ces 930 milliards de tonnes de CO2 représentent en fait le «budget carbone» qu'il reste à l'humanité.

Bref, nous ne devons pas dépasser ce niveau si l'on veut limiter le réchauffement planétaire à moins de 2 degrés.

Car, au-delà de cette limite, le climat pourrait s'emballer et causer des conséquences irrémédiables pour la Terre, affirment les scientifiques.

Ce qu'il faut savoir, c'est que 65% du budget carbone lié à un objectif de 2 degrés Celcius a déjà été consommé, soit 1 900 milliards de tonnes de CO2 sur les 2 900 milliards de tonnes disponibles.

C'est donc une simple question mathématique.

Pour atteindre les objectifs de la COP21, près des deux tiers des réserves mondiales de charbon, de pétrole et de gaz naturel doivent donc demeurer dans le sol, insistent les scientifiques.

Une analyse qui commence aussi à faire son chemin dans les milieux financiers, et ce, dans les plus hautes sphères.

«La vaste majorité des réserves (d'hydrocarbures) ne peuvent être brûlées», a déclaré en septembre le gouverneur de la Banque d'Angleterre, Mark Carney, lors d'un discours prononcé à Londres devant un parterre d'assureurs.

Ainsi, pour l'ancien gouverneur de la Banque du Canada, la lutte aux changements climatiques risque de marginaliser les énergies fossiles. Ce qui pourrait entraîner selon lui des pertes «potentielles énormes» pour les investisseurs exposés à ce secteur.

Il va sans dire que sa sortie a créé une onde de choc mondiale dans le secteur de la finance, sans parler des producteurs d'énergies fossiles.

Philip Lambert, le fondateur de Lambert Energy Advisory, s'est demandé comment on pouvait ainsi évoquer la possible marginalisation des énergies fossiles, alors qu'elles représentent aujourd'hui 85% de la production mondiale, que la demande énergétique augmente, et qu'il n'y a pas encore d'alternative suffisante au charbon et au pétrole.

Selon plusieurs analystes, il est vrai que la croissance économique mondiale - surtout avec la montée d'économies comme l'Inde - exercera encore une demande importante pour les carburants fossiles.

Et c'est sans parler de la croissance démographique mondiale qui se poursuit toujours.

D'ici 2100, la population de la Terre devrait passer de 7,3 milliards à 11,2 milliards d'habitants, selon l'Organisation des nations unies (ONU).

Ce qui représente l'ajout de trois Chine!

Aussi, si les États veulent «décarboniser», l'économie les besoins énergétiques futurs de l'humanité devront être comblés massivement par les énergies renouvelables.

Il faudra aussi développer à grande échelle du transport en commun, créer d'ambitieux programmes d'efficacité énergétique, et taxer de manière substantielle les émissions de CO2.

Une transition vers une économie verte qui prendra des décennies à se mettre en place.

C'est pourquoi des investisseurs affirment que les carburants fossiles ont encore un avenir à moyen terme.

Cela dit, le virage vers une économie plus verte est amorcé dans le monde, comme en témoigne la croissance des investissements dans les énergies renouvelables.

En 2014, ils ont bondi de 16%, pour atteindre 310 G$US, selon Bloomberg.

De plus, un nombre grandissant de gouvernements imposent une tarification du carbone, le marché du carbone au Québec en est un bon exemple.

Selon la Banque Mondiale, près d'une cinquantaine de pays, de villes ou d'États fédérés dans le monde ont mis en place un système de tarification du carbone ou comptent le faire, et ce, de la Californie à la Chine, de l'Allemagne à l'Afrique du Sud.

On le voit bien, si les carburants fossiles ont encore un avenir devant eux, leur déclin est amorcé.

Non pas parce qu'il manquera de charbon, de pétrole ou de gaz naturel, mais parce que les sociétés voudront d'autres sources d'énergie, comme l'a déjà expliqué Cheikh Yamani, l'ancien ministre saoudien du Pétrole (cité en 2005 par le magazine français L'Expansion)

«L'âge de pierre ne s'est pas terminé par manque de pierres. L'âge du pétrole ne s'achèvera pas avec le manque de pétrole.»

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