C’est la capacité hospitalière, stupide

Publié le 08/01/2022 à 09:00

C’est la capacité hospitalière, stupide

Publié le 08/01/2022 à 09:00

En 1970, le Canada comptait 7 lits d'hôpitaux par 1000 habitants, alors que ce ratio s'établissait à 2,5 en 2019. (Photo: Getty Images)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. J’adore paraphraser la fameuse citation de James Carville (It’s the economy, stupid), stratège de Bill Clinton durant la présidentielle américaine de 1992, car elle permet d’illustrer ce qui compte vraiment. Et la principale leçon à tirer de la COVID-19, c’est que la capacité hospitalière du Québec doit devenir LA priorité afin qu’une crise sanitaire ne mette plus jamais knock-out notre économie.

Bien entendu, dans les prochains mois, la vaccination, les traitements et l’immunité collective naturelle seront nos principaux outils afin de vaincre la pandémie. À terme, nous apprendrons aussi à mieux gérer le risque sanitaire, puis à vivre avec le SARS-CoV-2 causant la COVID-19, quand il sera sous forme endémique, comme le virus de l’influenza causant la grippe saisonnière.

En revanche, si le Québec n’accroît pas à terme sa capacité hospitalière pour rendre son système de santé plus résilient, nous revivrons un jour la même crise sociale et économique dans laquelle nous sommes plongés depuis mars 2020.

Nous pourrions même avoir de la difficulté à gérer le pic annuel de la COVID-19 sous forme endémique…

Personne n’a envie de jouer à nouveau dans ce mauvais film.

Une statistique devrait vous convaincre que le Québec doit déjà se préparer à la prochaine crise sanitaire.

Entre 1940 et 2004, on a recensé l’éclosion de plus de 300 maladies infectieuses dans le monde, dont le VIH, l'Ebola, le virus du Nil occidental, le H1N1 et le SRAS, révèle la journaliste Sonia Shah dans son incontournable essai Pandémie: traquer les épidémies, du choléra aux coronavirus (publié en 2016, mais récemment traduit en français).

Je ne suis pas un spécialiste des systèmes de santé.

En revanche, je comprends que le gouvernement du Québec –comme du reste, la plupart des gouvernements dans le monde– impose des mesures sanitaires et restreint nos libertés afin de protéger notre système de santé sous pression et, par conséquent, sa capacité à soigner nos concitoyens malades.

C’est la chose à faire dans les circonstances, on ne le répétera jamais assez.

 

Des mesures sévères pour protéger le système

Cela dit, si le Québec avait une plus grande capacité hospitalière, le gouvernement n’aurait sans doute pas eu besoin d’imposer un second couvre-feu, puis de refermer les restaurants, les cinémas, les salles de spectacle, les gyms, sans parler des restrictions des rassemblements dans les résidences privées (entre personnes vaccinées).

La France est aussi frappée de plein fouet par le variant Omicron.

Or, les restaurants y sont toujours ouverts et le gouvernement n’a pas imposé un autre couvre-feu, comme il l’avait fait dans les vagues précédentes. En revanche, le port du masque est de nouveau obligatoire dans les rues à Paris et dans une partie de la région Île-de-France.

Le mercredi 5 janvier, la France a enregistré 332 252 nouveaux cas en 24 heures, un nouveau record. Toute proportion gardée, c’est comme si le Québec avait enregistré 42 151 cas en une seule journée…

Le mardi 4 janvier, la santé publique québécoise en avait enregistré 14 194 dans les dernières 24 heures, pour une moyenne quotidienne calculée sur sept jours à 15 221.

La qualité du système de santé français –l’un des meilleurs dans le monde– n’est pas étrangère à sa plus grande résilience.

En 2019, la France comptait 5,8 lits d’hôpitaux par 1000 habitants (la barre mauve dans le graphique ci-dessous), selon les données internationales de comparaison les plus récentes de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

 

En termes de lits d'hôpitaux par 1000 habitants, les champions du monde sont le Japon (12,8) et la Corée du Sud (12,4). (Source: OCDE).

À titre de comparaison, le Canada en comptait en moyenne 2,5 (en 2017, le Québec comptait 2,7 lits par 1000 habitants, selon l’Institut de la statistique du Québec), soit un peu moins que les États-Unis (2,8).

Les champions du monde sont le Japon (12,8), la Corée du Sud (12,4) et la Russie (8,0). L’Allemagne n’est pas loin, au quatrième rang, avec 7,9 lits par 1000 habitants.

Bien entendu, cette statistique est un ordre de grandeur imparfait, car elle regroupe pêle-mêle les lits en soins de courte durée et les capacités en soins intensifs. Pour autant, elle permet de mettre en perspective la sous-capacité hospitalière canadienne et québécoise.

Or, cela n’a pas toujours été le cas.

En 1970, le Canada comptait 7 lits par 1000 habitants, révèle une analyse historique, réalisée par l’Université de Sherbrooke.

 

Coûts plus élevés, risques moindres

Augmenter la capacité hospitalière du Québec entraînerait à coup sûr une hausse des coûts du système de santé, alors que la santé représente déjà 43% du budget du gouvernement du Québec et que ce poste augmente de plus de 5% par année.

Porter par exemple le budget de la santé à 50% des dépenses totales gouvernementales forcerait nécessairement Québec à sabrer dans d’autres missions de l’État et à hausser les impôts. On peut certes réclamer une augmentation des transferts fédéraux en santé, mais en fin de compte, c’est le même contribuable qui paie…

Il y a un autre enjeu de taille pour augmenter la capacité hospitalière, et c’est la disponibilité des ressources humaines, souligne Pierre-Luc Fournier, professeur à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke, et spécialiste en gestion des opérations dans le système de la santé.

«Il faut trouver du personnel (infirmières, médecins, etc.) dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre», dit-il.

Par exemple, le gouvernement du Québec ne pourra jamais doubler à 5 le nombre de lits d'hôpitaux par 1000 habitants s’il n’y a pas assez de personnes disponibles sur le terrain pour rendre ces lits fonctionnels. Car un lit sans infirmière ne sert à rien!

 

Rendre le système public plus attrayant

Il faut donc trouver un moyen de recruter de nouvelles personnes dans les prochaines années, insiste M. Fournier. Comment? En valorisant davantage la profession d’infirmière et en offrant de meilleures conditions de travail.

Une cadre dans le système de santé, qui préfère garder l’anonymat, suggère pour sa part d’accroître le nombre de journées de vacances offertes aux employés (flexibles et adaptées à leurs besoins) afin d’attirer davantage de personnel dans le réseau.

Les professeurs ont deux mois de vacances durant l’été.

Pourquoi ne pas offrir également ces conditions aux infirmières, qui sont toujours à bout de souffle, et dont les vacances plafonnent à cinq semaines après 25 ans de services?

Dans un forum de discussions à ce sujet avec des collègues au MBA de Université de Sherbrooke, trois d’entre eux ont aussi soulevé des points intéressants pour tenter d’accroître la capacité hospitalière au Québec :

  • Il faudrait optimiser la planification et l’allocation des ressources dans les hôpitaux.
  • Il faudrait stopper la migration de personnel du secteur public vers le secteur privé, où les conditions de travail sont plus alléchantes.
  • Il faudrait accroître l’efficacité du personnel par lit d’hôpital en automatisant certaines tâches administratives quand cela est possible.
  • Il faudrait assouplir les critères de sélection afin d’accroître le nombre d’étudiants en médecine.
  • Il faudrait donner des cours obligatoires pour les soins de base dans les cégeps, notamment afin d’apprendre à vacciner. Ainsi, en temps de crise sanitaire, le gouvernement disposerait de «réservistes» afin de vacciner la population, diminuant du coup la demande pour les infirmières à l’extérieur des hôpitaux.
  • Il faudrait reconnaître davantage les compétences et les diplômes des médecins et des infirmières formés à l’étranger.


Au risque de me répéter, toutes ces mesures entraîneraient des coûts supplémentaires majeurs pour le gouvernement du Québec, mais nous en tirerions aussi des bénéfices ou, mieux encore, des coûts évités.

Car c’est LA question qu’il faut se poser: combien nous coûte collectivement, sur les plans économique, social et culturel, le confinement de la population et la fermeture cyclique de plusieurs secteurs de l’économie, sans parler de la détérioration de la santé mentale?

Et je ne parle même pas de la perte de la cohésion sociale, dont toutes les sociétés sous-estiment systématiquement le coût.

Sortons nos calculatrices!

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Zoom sur le Québec, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Québec, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle et les politiques de développement économique. Journaliste à Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. François connaît bien le Québec. Il a grandi en Gaspésie. Il a étudié pendant 9 ans à Québec (incluant une incursion d’un an à Trois-Rivières). Il a été journaliste à Granby durant trois mois au quotidien à La Voix de l’Est. Il a vécu 5 ans sur le Plateau Mont-Royal. Et, depuis 2002, il habite sur la Rive-Sud de Montréal.

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