L'immense solitude d'un investisseur «contrarian»

Publié le 20/12/2021 à 10:17

L'immense solitude d'un investisseur «contrarian»

Publié le 20/12/2021 à 10:17

Des hommes bleus et un homme rouge

L’investisseur qui recherche des aubaines en Bourse se doit d’être «contrarian», dit Philippe Leblanc. (Photo: 123RF)

EXPERT INVITÉ. Il est particulièrement difficile pour un investisseur d’aller à contre-courant. Le sentier est souvent accidenté et on y rencontre peu d’investisseurs qui vont dans la même direction (on en croise cependant un bon nombre qui cheminent en sens inverse et nous avertissent des dangers qui nous guettent devant!).

Pourtant, je suis d’avis que l’investisseur qui recherche des aubaines en Bourse se doit d’être «contrarian»; d’ailleurs, c’est probablement la plus grande qualité des meilleurs investisseurs boursiers. Ils achètent ce dont les autres ne veulent pas et empruntent régulièrement les sentiers les moins fréquentés.

L’investisseur à contre-courant est un peu comme le consommateur qui recherche des occasions dans les magasins à escompte – en entrant dans un magasin connu, il se dirige immédiatement vers l’arrière dans le but de repérer des articles de qualité fortement réduits. Il ne craint pas de se salir un peu les mains en fouillant dans une corbeille de vêtements entremêlés, dépareillés et parfois même endommagés. Il le fait en toute connaissance de cause, sachant très bien qu’il commettra des parfois des erreurs (j’ai moi-même trouvé une paire de souliers de marque à un prix fort attrayant pour me rendre compte, une fois revenu à la maison, que j’avais acheté deux souliers de tailles différentes!). Mais plus souvent qu’autrement, il mettra la main sur de petits trésors à prix modiques!

L’investisseur qui agit ainsi tombera inévitablement sur de fausses aubaines. C’est le prix à payer pour espérer acquérir des titres de sociétés de grande qualité à prix attrayants.

En ce sens, lorsqu’on trouve un titre d’une excellente société à prix d’aubaine, c’est presque toujours lorsque les mauvaises nouvelles et l’incertitude sont à leur sommet. Il faut alors soupeser ces mauvaises nouvelles et déterminer si elles sont passagères ou permanentes et, plus important, si elles risquent de mettre en péril le modèle d’affaires de la société convoitée. Dans chaque cas, il faudra faire preuve de jugement et d’interprétation. Parfois, on aura raison (auquel cas on fera potentiellement beaucoup d’argent avec le temps); d’autres fois, on aura tort, perdant une bonne partie de son investissement initial. Le travail de l’investisseur consiste à essayer d’équilibrer les facteurs négatifs et positifs

Il faut aussi se rappeler que chaque décision d’investissement est prise sans bénéficier de toutes les informations requises. Si l’on attend que tous les nuages se dissipent avant d’investir dans un titre, il est probable que l’on ratera l’occasion de l’acheter à bon prix. Après coup, une fois les faits précisés, on peut mieux mesurer l’efficacité de ses décisions, mais il sera alors trop tard!

À ce sujet, je me méfie particulièrement du biais psychologique de la «sagesse rétrospective», mieux connu dans le monde du football américain comme le syndrome du «Monday Morning Quarterback». Ces «quarts-arrières du lundi matin» sont prompts à critiquer les décisions de leur équipe de football et à croire qu’ils auraient fait les choses différemment s’ils avaient été en position de décider. C’est toujours facile à dire après coup, mais tout autre chose dans le feu de l’action. Rien ne me fâche plus qu’un observateur qui affirme après coup, une fois le résultat connu, qu’ «il était évident que ce n’était pas la chose à faire!»

L’achat «contraire» exige du courage car il se solde régulièrement par des erreurs qui feront d’un investisseur la cible de tous les «quarts-arrières du lundi matin».

Or, j’ai toujours cru que le travail d’un investisseur « contraire » était probabiliste. L’investisseur ne compte pas avoir raison à tout coup, mais simplement avoir raison plus souvent qu’il n’a tort. En achetant des titres déprimés et délaissés, il augmente ses chances globales d’obtenir des rendements supérieurs, tout en diminuant ses chances de perdre beaucoup s’il se trompe.

Il importe également de se rappeler le concept de l’asymétrie des rendements en Bourse : la valeur d’un titre gagnant peut être multipliée plusieurs fois, alors qu’un titre perdant ne pourra jamais perdre plus de 100 % de sa valeur. En ce sens, un seul titre gagnant à long terme compensera plusieurs fois la perte subie par un titre perdant.

Si je comptabilise les meilleurs placements que nous avons réalisés au fil des ans, je constate que la plupart ont été faits lorsque le ciel était chargé de nuages lourds et menaçants. Je pense notamment au titre de Visa en 2011, qui était alors la cible du gouvernement américain pour les transactions impliquant des cartes de débit; à celui de CGI en 2008, alors que personne ne voulait plus toucher aux titres technologiques (les lendemains de veille de l’éclatement de la bulle en 2000); ou à celui d’AMERCO (mieux connue sous le nom de sa principale division, U-Haul) en 2018, alors que ses bénéfices étaient lourdement affectés par la stratégie de l’équipe de direction d’investir massivement dans des entrepôts. Voici le constat : la valeur du titre de Visa a été multipliée par près de 10 depuis 2011, celle de CGI a été multipliée par plus de 11 depuis 2008 et celle d’AMERCO a plus que doublé depuis 2018.

Fait intéressant, les pires placements que nous ayons faits étaient également entourés de nuages noirs et menaçants.

L’investissement à contre-courant n’est pas pour tout le monde. Celui qui s’y adonne doit s’habituer à passer beaucoup de temps seul sur son sentier.

 

Philippe Le Blanc, CFA, MBA

Chef des placements chez COTE 100

P.S. Je ferai relâche pour la période des Fêtes à compter du 18 décembre et serai de retour avec un blogue le 7 janvier 2022. J’en profite pour vous souhaiter de Joyeuses fêtes et une Bonne Année 2022. Santé et prospérité! N’hésitez pas à me faire parvenir vos questions ou commentaires par courriel.

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