Le dangereux déclin des classes moyennes

Publié le 19/04/2019 à 18:18

Le dangereux déclin des classes moyennes

Publié le 19/04/2019 à 18:18

Source: 123 RF

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – Cette tendance devrait interpeller les décideurs politiques et économiques, car elle mine la cohésion sociale et la stabilité de nos sociétés. Depuis les années 1980, la classe moyenne est en déclin dans les pays industrialisés, révèle un rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).


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Dans son rapport publié le 10 avril, l’OCDE définit la classe moyenne comme étant les ménages qui gagnent entre 75% et 200% du revenu national médian. Or, selon cette définition, la part de la classe moyenne est tombée de 64% à 61% de la population dans les 36 pays de l’OCDE depuis une quarantaine d’années.


Au Canada, la part de la classe moyenne a même glissé sous la moyenne de l’OCDE avec un taux de 58%. La situation est bien pire aux États-Unis à 51%, soit l’un des taux les plus faibles.


Dans l’ensemble des pays de l’OCDE, le lent déclin des classes moyennes touche davantage les jeunes que les vieux.


Quand ils avaient une vingtaine d’années, près de 70% des personnes de la génération du baby-boom (nées entre 1942 et 1964) faisaient partie de la classe moyenne. Aujourd’hui, seulement 60% des jeunes de la génération Y (nés entre 1983 et 2002) en font partie.


«Aujourd’hui, la classe moyenne ressemble de plus en plus à un bateau qui naviguerait en eaux troubles», a déclaré le secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurria, lors de la publication du rapport.


Bien entendu, la situation varie beaucoup d’un pays à l’autre. En revanche, dans la plupart d’entre eux, les ménages ont vu leur niveau de vie stagner ou décliner.


Une situation qui crée beaucoup d’incertitude, souligne Le Monde.


«Une lassitude doublée d’une angoisse : celle, chez nombre de Français, de Britanniques ou d’Américains, de perdre leur emploi. De ne plus profiter des mêmes possibilités d’ascension sociale que leurs parents. De voir leurs enfants vivre moins bien qu’eux.»


Ce climat social a aussi un impact sur la politique, selon le quotidien français.


Car beaucoup de citoyens des classes moyennes expriment leur ras-le-bol en votant pour des candidats atypiques, comme Donald Trump, aux États-Unis, élu contre toute attente à la présidence du pays en novembre 2016.


La révolte des gilets jaunes en France carbure aussi en grande partie à cette frustration. Plusieurs Français peinent à joindre les deux bouts, même si la part de la classe moyenne dans ce pays est largement supérieure à la moyenne de l’OCDE à 68%.


Deux causes principales au déclin


Quelles sont les causes du déclin des classes moyennes? Et, surtout, comment renverser la vapeur? Le rapport de l’OCDE répond à ces deux questions.


Commençons d’abord par les causes.


L’organisation attribue principalement ce recul à la hausse du coût du logement et aux mutations du marché du travail.


C’est mathématique : les membres de la classe moyenne s’appauvrissent ou voient leurs revenus stagner, car leur niveau de vie progresse moins rapidement que le coût de la vie, à commencer par le prix à payer pour se loger.


On le constate d’ailleurs sur ce graphique qui illustre l’évolution (pour la moyenne des pays de l’OCDE) des prix du logement et du revenu médian des ménages depuis 1995.



Le logement n’est pas le seul poste de dépenses qui augmente plus vite que le niveau de vie des citoyens de la classe moyenne.


Les coûts associés à l’éducation et à la santé progressent aussi plus rapidement que l’inflation dans les pays où les études postsecondaires ne sont pas gratuites et où les soins de la santé de sont pas couverts par une assurance universelle.


Les États-Unis en sont un bon exemple.


Quant aux mutations du marché du travail, l’OCDE souligne que l’automatisation (ou la robotisation) élimine de plus en plus d’emplois dits intermédiaires.


Pis encore : les perspectives deviennent de plus en plus incertaines.


Un travailleur à revenu intermédiaire sur six (17%) occupe un emploi qui est «fortement exposé» au risque d’automatisation. Et cette proportion est plus élevée pour un travailleur à faible revenu à 20%.


Par contre, seul un travailleur à revenu élevé sur 10 (10%) court le risque de perdre son poste au profit d’une machine ou d’un robot.


Une plus grande solidarité sociale


Pour stopper le déclin de la classe moyenne, l’OCDE affirme qu’il faut un plan d’action mondial, à commencer par le renforcement de l’État-providence que les politiques néolibérales (notamment les baisses d’impôt) ont affaibli depuis les années 1980.


«Les gouvernements devraient améliorer l’accès à des services publics de qualité et optimiser la couverture de la protection sociale.»


En ce qui a trait au logement, l’OCDE affirme que les gouvernements doivent encourager l’offre de logements abordables, en proposant trois mesures :



  • Des subventions ciblées

  • Des aides financières pour emprunter

  • Un allègement fiscal pour les acquéreurs d’un logement


L’OCDE propose aussi diverses mesures par rapport aux emplois temporaires ou instables (souvent précaires et moins bien payés), incluant un réinvestissement dans les systèmes d’éducation et la formation professionnelle.


Les gouvernements doivent aussi combattre le déclin de la classe moyenne à l’aide de la fiscalité, et ce, afin favoriser «l’équité du système socio-économique».


Ainsi, selon l’organisation, il faut moins imposer le revenu du travail pour taxer davantage le revenu du capital, les revenus de la propriété ainsi que les successions.


Enfin, l’OCDE estime que les gouvernements doivent aussi rendre l’impôt sur le revenu «plus progressif et équitable».


Ne rien faire à un coût


Plusieurs facteurs expliquent le recul des partis politiques traditionnels (gauche, centre, droite) dans plusieurs pays occidentaux, et ce, au profit de partis de la droite et de la gauche extrême, les formations dites populistes.


Parmi ces facteurs, les sociologues citent l’insécurité culturelle d’une partie de la population face à l’immigration ou vis-à-vis du déclin des valeurs traditionnelles, sans parler de la mondialisation et d’une forme de multiculturalisme jugée excessive.


Cela dit, l’appauvrissement de la classe moyenne pèse aussi dans la balance, disent les spécialistes, dont le géographe Christophe Guilluy, auteur de l’essai No Society : la fin de la classe moyenne en Occident


Aussi, pour restaurer la paix sociale et stabiliser la société via l’élection de partis modérés, les décideurs politiques et économiques ont tout intérêt à combattre la montée des inégalités et le déclin de la classe moyenne.


D’aucuns diront que combattre ces phénomènes coûtera de l’argent et se traduira probablement par des hausses des impôts.


C’est effectivement probable, disent des économistes.


Par contre, un peu à l’instar de la lutte aux changements climatiques, payer maintenant pour réduire les inégalités et renforcer la classe moyenne coûte bien moins cher que de ne rien faire et de ramasser les pots cassés plus tard.


 


 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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