En 2019, les actionnaires parleront de salaire de subsistance

Publié le 05/03/2019 à 07:25

En 2019, les actionnaires parleront de salaire de subsistance

Publié le 05/03/2019 à 07:25

Les actionnaires veulent savoir si les entreprises comme Dollarama et Couche-Tard ont un plan pour demeurer pérennes en rémunérant tous leurs employés à 15$ l'heure. (crédit: 123rf)

Qu’attendent les actionnaires de la direction et du CA des entreprises où ils investissent?


Tout dépend de l’actionnaire, bien sûr.


Mais c’est aussi une question d’époque. Tôt ou tard, les enjeux de société pénètrent les assemblées annuelles des entreprises.


Chaque année, le cabinet boutique Groupe Investissement Responsable publie une revue des enjeux sociaux environnementaux et de gouvernance des propositions d’actionnaires de l’année précédente et de celles prévues pour la saison en cours.


Ces propositions constituent des changements que certains actionnaires souhaitent que le CA et la direction implantent.


Voici un exemple de l’évolution de propositions d’actionnaires sur deux thèmes classiques: la composition du CA et la rémunération de la direction.


Composition du CA


Les actionnaires ont d’abord réclamé la présence de femmes sur les CA. Aujourd’hui, ils réclament plus de diversité (de genre, de compétences, d’expertise, d’origine ethnique, d’âge) au sein des CA.


Rémunération des dirigeants


Les actionnaires ont d’abord demandé plus de transparence dans la rémunération des dirigeants.


Aujourd’hui, ils exigent une meilleure adéquation entre la portion incitative de la rémunération des dirigeants et la santé à long terme de l’entreprise. Ils réclament aussi la divulgation du multiple entre le salaire moyen des employés (ou du salaire médian, la demande varie) et celui du PDG.


J’ai assisté à la présentation 2019 du GIR. Je vous recommande ce rapport, il est complet et bien rédigé.


Pour ma part, j’ai choisi de vous présenter certaines propositions d’actionnaires plus avant-gardistes. Histoire de vous donner une idée de quel côté vient le vent.


Salaire de subsistance


Deux entreprises québécoises, Couche-Tard et Dollarama, se verront probablement demander d’étudier la possibilité d’offrir un salaire de subsistance (living wage) à tous leurs employés. On établit souvent celui-ci à 15$ l’heure.


Les entreprises comme Couche-Tard et Dollarama sont réticentes à ce type de proposition, souligne Étienne Lamy, analyste en gouvernance au GIR. Cette proposition touche au cœur de leur modèle d’affaires: pour maintenir leur rentabilité, leur masse salariale doit demeurer faible. Les actionnaires, eux, voient la situation autrement: ils observent que la tendance rend incontournable l’augmentation de la masse salariale et souhaitent que les entreprises s’y préparent, poursuit monsieur Lamy. Pour eux, c’est un enjeu de gestion de risque. Au Québec, par exemple, le salaire minimum augmentera de 4% en mai prochain. C’est deux fois plus que le taux d’inflation. Les actionnaires veulent savoir comment les entreprises qui ont une proportion élevée d’employés à faible salaire, comme Couche-Tard et Dollarama, maintiendront leur rentabilité. Peuvent-elles demeurer pérennes en payant tous les employés au moins 15$ l’heure?


Frais bancaires


Le fonds bostonais Trillium demandera au CA de JP Morgan Chase de produire un rapport sur les politiques et les pratiques de l’entreprise en matière de frais de découvert, ainsi que leur impact sur les consommateurs.


Le rapport du GIR nous apprend que moins du cinquième des détenteurs de comptes bancaires assument plus de 90 % de l’ensemble des frais de découvert.


«Le montant médian des frais prélevés est de 34$US, alors que les transactions générant des frais de découvert sont généralement inférieures à 24$US, ce qui correspondrait à un prêt à un taux annuel de 17000%. Le montant facturé est entièrement discrétionnaire et n’a aucun lien avec les risques occasionnés aux institutions financières », peut-on lire dans le rapport du GIR.


Émissions de méthane


Les GES s’invitent aux assemblées annuelles depuis plusieurs années déjà. Cette fois, on observe un ciblage vers le méthane. Sur une période de 20 ans, ce puissant GES a un impact sur la température 84 fois plus important que celui du dioxyde de carbone (CO2).


Il existe des solutions. «Les émissions de méthane provenant de la chaîne de valeur du pétrole et du gaz sont parmi les moins coûteuses à réduire. L’agence de protection de l’environnement des États-Unis (AIE) estime que ce secteur pourrait baisser environ la moitié de ses émissions de méthane sans coût net, simplement en utilisant des technologies existantes», nous apprend le rapport du GIR. Malgré cela, l’AIE estime que les émissions de méthane de l’industrie pétrolière et gazière devraient croître de 26 % entre 2010 et 2030.


Que demandent les investisseurs?


Que les entreprises :


-divulguent des informations sur leurs émissions de méthane, incluant les taux d’émission en pourcentage du gaz produit et les mesures de gestion des risques;


-publient un rapport sur les politiques et les plans de l’entreprise pour mesurer, surveiller, atténuer et divulguer les émissions de méthane;


-fixent des objectifs quantitatifs de réduction de ces émissions provenant des installations de stockage.


En 2018, les propositions liées aux émissions de méthane ont obtenu un taux d’approbation moyen de 35,8 %. Plusieurs propositions ont été retirées, après que les entreprises aient acquiescé aux demandes des actionnaires. Et deux propositions de réduction des émissions de méthane ont remporté un vote majoritaire.


En 2019, des propositions plus détaillées demandent la fixation d’objectifs de réduction des émissions de méthane, de même que la divulgation des plans des sociétés pour réaliser ces objectifs ainsi que leurs progrès.


Utilisation inappropriée des antibiotiques


Les plus grandes émettrices de méthane sont les sociétés gazières (29%). Toutefois, pas très loin derrière se trouve le secteur des animaux d’élevage (26%). Pourtant, c’est sur les gazières que les actionnaires activistes braquent les projecteurs.


Les actionnaires interpellent plutôt les fermes d’élevage d’animaux, et les entreprises qui en comptent dans leur chaîne d’approvisionnement (comme les enseignes de restauration rapide), sur l’utilisation inappropriée des antibiotiques. Saviez-vous que 80% des antibiotiques employés au Canada et aux États-Unis seraient administrés de façon inappropriée aux animaux, soit pour la prévention des maladies et non dans un but thérapeutique? Cette utilisation inappropriée a engendré l’apparition de super bactéries. On en a noté au moins 12 nouvelles.


En 2019, les actionnaires de Domino’s Pizza Inc. et de McDonald’s devront se prononcer sur une proposition soumise par des membres de l’Interfaith Center on Corporate Responsibility (ICCR) portant sur l’utilisation d’antibiotiques dans leurs chaînes d’approvisionnement.


Subway et Burger King ont déjà adapté leurs pratiques. Les actionnaires des autres sociétés identifient un risque concurrentiel pour les entreprises du même secteur qui ne suivent pas, souligne Salma Ktat, analyste pour les questions environnementales au GIR.



Impact du plastique


La première proposition pour contrer la pollution de l’eau causée par l’utilisation du plastique fut soumise par As You Sow à Starbucks en 2011. Elle avait obtenu un taux d’approbation de 8,1 %. Depuis 2014, les propositions se sont surtout centrées sur l’emploi de matériaux non recyclables dans les emballages.


En 2018, les proposeurs rappelaient que Starbucks n’a pas été en mesure d’atteindre son objectif pour les boissons servies dans des contenants réutilisables en 2015 et en 2016 et qu’elle a cessé de publier cette statistique en 2017.


De façon générale, les entreprises s’opposent à ce genre de proposition. Elles prétendent que refaire les différentes analyses et produire davantage de rapports serait redondant. Elles arguent aussi qu’en augmentant la quantité de matières à récupérer, elles ne pourront pas atteindre leurs objectifs, entraînant du même coup des efforts financiers et d’exploitation non concertés et inutiles.


«Il y a un risque réputationnel latent, estime l’analyste Étienne Lamy. L’image des poubelles publiques débordant de contenants de plastique aux logos bien visibles pourrait frapper l’imaginaire des consommateurs au point de les détourner des entreprises générant cette masse de déchets.»



Gaspillage alimentaire


En 2019, deux investisseurs se sont associés pour demander au CA d’Amazon de préparer un rapport sur les impacts environnementaux et sociaux du gaspillage alimentaire généré par ses activités d’épicerie. Avec une part de marché des dépenses d’épicerie en ligne avoisinant les 30 %, Amazon est le chef de ce secteur.


On vise les épiceries en ligne, car elles risquent davantage de se retrouver avec des taux élevés de gaspillage, étant donné la complexité des systèmes de distribution et l’impossibilité de s’appuyer sur les solutions habituellement utilisées par les détaillants classiques.


Comment réagira Amazon? Elle a reçu ce type de proposition en 2018. Mais elle avait obtenu la permission de la SEC de l’exclure de sa circulaire en affirmant que l’alimentation ne représentait que 1 % de ses frais d’exploitation et, par conséquent, que la question soulevée par les actionnaires n’était pas importante pour l’entreprise. On attend sa réaction pour 2019.


Travail carcéral dans la chaîne d’approvisionnement


Saviez-vous que certaines entreprises emploient des prisonniers pour effectuer une partie de leurs activités? Parfois en toute légalité. Parfois, pas. Parfois, elles sont au courant de cette pratique. Parfois, pas, cela se passe «quelque part» dans leur chaîne d’approvisionnement.


Des investisseurs responsables s’intéressent depuis quelques années déjà à la question du travail pénitentiaire dans les chaînes d’approvisionnement des entreprises et aux risques qui y sont rattachés, observe Thomas Estinès, analyste en chef au GIR. En 2018, Costco a été la première société est visée par une proposition. Le CA a reçu une demande de publication d’un rapport annuel sur les informations connues de l’entreprise concertant la conformité de ses fournisseurs avec sa politique mondiale de travail carcéral. Cette proposition a été acceptée à 29%.


«On parle de cet enjeu comme de l’esclavage moderne, poursuit monsieur Estinès. On s’attend à ce que d’autres sociétés soient aussi visées, comme Home Depot, IBM, TJX Companies et Walmart.»


Parmi les facteurs de risque important: le cas de la Chine. Il est difficile d’éviter ce pays comme fournisseur. Or comment une entreprise comportant une chaîne d’approvisionnement complexe peut-elle s’assurer qu’aucun de ses sous-traitants n’aura recours au travail carcéral non légal? Rappelons que ce pays compte 2,3M de prisonniers.



Contrats gouvernementaux et crise de l’immigration


Le gouvernement Trump pratique une tolérance zéro en matière d’immigration. Des images montrant des enfants séparés de leurs parents ont fait le tour du monde et provoqué stupeur et indignation.


En 2019, des actionnaires exigeront que les entreprises où ils investissent n’acceptent pas de contrats permettant au gouvernement fédéral de déployer cette politique de tolérance zéro.


Six sociétés américaines recevront des propositions liées à leurs contrats avec le gouvernement fédéral. Ce sont des opérateurs de prisons privés, comme CoreCivic, et leurs bailleurs de fonds, soit Wells Fargo et Bank of America.


«Les propositions d’actionnaires varient d’une société à l’autre, on retrouve au cœur de chacune d’elles la conviction que les risques pour les droits de la personne liés à la politique de tolérance zéro en matière d’immigration de l’administration Trump sont à la fois sérieux et importants, et qu’ils appellent à une diligence accrue de la part des entreprises visées pour évaluer et traiter les impacts réels et potentiels sur les droits de la personne auxquels elles peuvent contribuer ou être directement associées, par l’intermédiaire de leurs contrats avec le gouvernement américain», lit-on dans le rapport du GIR.


#moiaussi


En juin 2018, les actionnaires de Twitter ont voté une proposition portant notamment sur les risques posés par les controverses liées à la gestion de contenu, incluant le harcèlement sexuel, sur les finances, les activités et la réputation de l’entreprise. Celle-ci a obtenu un taux d’approbation de 38 %. Des propositions similaires ont été soumises par Arjuna Capital à Facebook et Google.


Au début de l’année 2019, une proposition a été déposée chez McDonald’s par des membres de l’Interfaith Center on Corporate Responsibility (ICCR) demandant la publication d’un rapport sur l’impact potentiel sur la société des politiques fédérales et étatiques émergentes visant à prévenir entre autres le harcèlement sexuel.


Désinformation, contenu haineux, ingérence politique


Depuis 2017, Facebook, Alphabet et Twitter reçoivent des propositions traitant des fausses nouvelles et de la gestion des contenus.


En 2019, Arjuna Capital et les fonds de pension publics de l’État de New York déposeront une proposition à l’assemblée générale annuelle de Facebook demandant d’évaluer la gouvernance des contenus de sa plateforme. On demande un rapport énonçant dans quelle mesure cette gouvernance traite :


-des violations des droits de la personne;


-des menaces à la démocratie et à la liberté d’expression.


«Le problème réside dans le fait que ces politiques de gouvernance des contenus sont rédigées par des avocats en Californie, dit Thomas Estinès. Ceux-ci se trouvent bien loin de la réalité des pays où il y a risque de violation des droits de la personne. Ces politiques sont ensuite envoyées en anglais dans les pays concernés, pour être traduites là-bas. Ce qui pourrait impliquer une ingérence locale. Bref, on ne peut ignorer ces possibles distorsions. De plus, le temps de réaction accordé par Facebook à ses employés pour la modération des commentaires est très bref, 8 à 10 secondes. Cela ajoute un niveau de risque.»


Voilà, c’était un petit tour d’horizon des préoccupations des investisseurs qui ont retenu mon attention.


Elles témoignent du fait que l’entreprise n’est pas un électron libre. Elle fait partie d’un système, la société, dont elle est interdépendante. L’entreprise influence la société qui l’influence à son tour.

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueur et journaliste de solutions pour la marque Les Affaires. Elle contribue à l’édition papier, au contenu web et à l’animation des événements. Elle pratique le journalisme de solutions qui consiste à présenter, avec un regard critique, des initiatives qui tentent de résoudre des problèmes sociétaux. Ses champs d’intérêt sont le nouveau capitalisme, l’innovation sociale, l’éthique, la gouvernance et la finance socialement responsable. Elle est régulièrement invitée à commenter ces enjeux dans les médias. Elle a coécrit quatre best-sellers (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi, J’ai perdu ma montre au fond du lac, La chaise rouge devant le fleuve). Son blogue, «Le fil de Diane» aide le lecteur à trouver le chemin vers une économie à impact sociétal positif.

Diane Bérard

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