C2 Montréal: altruisme efficace et croquettes de poulet végétales

Publié le 29/04/2019 à 11:20

C2 Montréal: altruisme efficace et croquettes de poulet végétales

Publié le 29/04/2019 à 11:20

Jacy Reese, cofondateur du think thank américain Sentience Institute et membre du mouvement de l'altruisme efficace (Phot: courtoisie)

Aujourd’hui, je vous parle d’altruisme efficace.

Ce mouvement rallie des philosophes, des activistes et des scientifiques. Ils recourent à une démarche scientifique pour répondre à la question suivante: comment peut-on/doit-on utiliser les ressources dont on dispose pour aider les autres - venir à bout d’un enjeu - le mieux possible? Ce mouvement s’est d’abord intéressé au secteur des organisations caritatives. Puis, il s’est élargi à de nombreux univers, dont celui des affaires.

Je me suis entretenue avec Jacy Reese, un des membres de ce mouvement. Il a fondé le Sentience Institute, un think thank américain qui explore les façons d’étendre le cercle moral de l’humanité afin de prendre en considération les intérêts de tous les groupes. Jacy Reese a publié «The end of animal farming». Nous avons discuté de l’émergence de l’industrie de la viande issue de sources non animales, de la différence entre activisme, lobbying et changements structurels, et de ce qu’il faut éviter quand on veut changer le monde.

Quelle est votre histoire?

J’ai grandi au Texas, au milieu des fermes. Très jeune, j’ai réalisé que la viande que l’on consomme ne provient pas de petites exploitations locales bucoliques, telles que représentées dans les chansons pour enfants comme « Dans la ferme de Mathurin » (« Old McDonald had a farm »). Elle est produite dans des exploitations industrielles aux pratiques barbares. Je suis devenu végétarien. J’ai étudié en neuroscience. Et je me suis intéressé à l’éthique et à la conscience des animaux. Mes intérêts se situent à la jonction des sciences sociales et de la science.

Vous appartenez au mouvement de l’altruisme efficace. De quoi s’agit-il?

C’est un mouvement qui recherche la manière la plus efficace d’aider autrui, de faire avancer un dossier sociétal qui nous tient à cœur. Trop souvent, on opte pour des actions qui nous font du bien comme individu, qui soulagent notre conscience. Mais que rapportent-elles vraiment? Je suis pour les manifestations, elles attirent l’attention sur un enjeu. Mais méfions-nous de nos intuitions. Dénoncer le sort des animaux dans les abattoirs à travers des images saisissantes capte l’attention. Mais rassembler des centaines de milliers de noms dans une pétition pour que McDonald offre un burger à base de protéines végétales voilà ce qui a un réel impact sur ces animaux. Et créer des entreprises qui produisent des burgers à base de protéines animales a, quant à lui, un impact systémique: vous bâtissez une offre et, du même coup, une nouvelle industrie qui propose une véritable alternative pour ceux qui ne se situent pas dans le noyau des purs et durs. Vous créez donc une solution efficace.

Comment appliquez-vous l’altruisme efficace à votre combat pour la fin de l’élevage des animaux?

Je me concentre sur le but: qu’on cesse d’élever des animaux pour la consommation humaine. Je pourrais vouloir convertir tout le monde en végétarien. Actuellement, 3% de la population mondiale l’est. C’est peu. Par contre, 47% des Américains souhaitent qu’on cesse les pratiques liées aux abattoirs. On tient quelque chose. Les gens mangent de la viande, mais ils sont inconfortables avec les pratiques qui y sont associées. Je vais travailler avec cet inconfort, car c’est une donnée objective. Il faut proposer à la population une solution qui réduira leur inconfort, au lieu de leur demander de devenir végétariens. Ceci explique de succès de la société Beyond Meat, qui fabrique des burgers à base de protéines végétales. Beyond Meat procède actuellement à son premier appel public à l’épargne. On lui accorde une valeur de 1G$US. C’est une licorne. Il nous faut d’autre Beyond Meat pour créer une chaîne d’approvisionnement robuste. Pour faire avancer la cause du bien-être animal, nous n’avons pas besoin de plus de hippies végétariens. Individuellement, ce ne sont pas eux qui vont mener à un changement structurel.

Pourquoi des croquettes de poulet végétales sont-elles un outil stratégique pour votre cause?

Revenons à mon objectif, soit l’élimination de l’élevage d’animaux à des fins de consommation humaine. Pour y arriver, il faut que l’alternative soit simple, accessible, abordable et répandue. Si la viande issue de protéines animales demeure un produit de luxe disponible dans quelques épiceries, l’objectif ne sera jamais atteint. Il faut se trouver là où il y a du volume, dans les cafétérias, par exemple. Et quel aliment retrouve-t-on dans toutes les cafétérias? Les croquettes! C’est ce que fabrique la société Seattle Food Tech, des croquettes de poulet, à base de plantes. Voilà un acteur qui contribue au changement systémique.

L’industrie de la viande à base de plantes est en train de suivre la voie de celle des laits spécialisés. Expliquez-nous.

Il y a quelques années, le fabricant de produits véganes WhiteWave Foods a été acheté par la multinationale agroalimentaire Dean Foods. Du coup, le lait de soya Silk s’est retrouvé sur les tablettes des grandes épiceries. On commence à observer cette porosité entre les acteurs traditionnels du secteur de la viande animale et ceux du secteur de viandes végétales. Jusqu’en avril 2019, le géant Tyson Foods, premier exportateur de bœuf américain, était actionnaire de Beyond Meat. Tyson vient de vendre ses parts pour se lancer elle-même dans le fabricant de viande à partir de plantes. (n.d.l.r. La Canadienne Maple Leaf vient d’annoncer qu’elle construira une usine de fabrication de viande végétale en Indiana.)

Comment se dessine le futur de l’industrie de la transformation de la viande animale?

Je crois qu’à terme, ce sera une industrie d’artisans, faite de petits producteurs locaux. Et elle sera très réglementée. Les grands joueurs, quant à eux, miseront davantage sur la diversification. D’ailleurs, plusieurs d’entre eux s’identifient désormais comme des producteurs de protéines.

Somme toute, êtes-vous un activiste ou un lobbyiste de la viande à base de plantes?

Comme cofondateur du Sentience Institute, j’effectue des mandats de consultation avec des activistes aussi bien qu’avec des lobbyistes. Avec le premier groupe, nous étudions les meilleures tactiques à employer pour attirer l’attention et l’intérêt autour de leur cause. Avec les seconds, comme le Good Food Institute (qui fait la promotion de la viande, des produits laitiers et des œufs à base de plantes, ainsi que de la viande propre, en remplacement des produits de l’élevage conventionnel) nous étudions, entre autres, la terminologie. Le GFI milite, entre autres, pour s’assurer de pouvoir utiliser le terme viande pour la viande cultivée, la viande à base de protéines, la viande de source non animale. Pour ma part, je ne me considère ni un activiste ni un lobbyiste. Je suis un tenant du changement structurel.

Le changement climatique semble mobiliser de nombreux citoyens. Cette mobilisation est-elle signe de changements à venir?

Vous pouvez grimper sur les toits et vous époumoner à dénoncer une injustice ou une catastrophe imminente. Mais la plupart des gens n’aiment pas qu’on crie après eux ni qu’on les effraie. Ils ont besoin que l’on passe des lois, qu’on leur propose de meilleurs produits, qu’on leur offre une alternative concrète à ce que l’on dénonce. On en revient à la question de base: mon action est-elle efficace? Peut-être s’inscrit-elle dans un cocktail d’actions qui, ensemble, deviennent efficaces. Mais, prise isolément, elle ne me fait du bien qu’à moi-même et à une poignée de purs et durs.

(Jacy Reese sera conférencier à C2 Montréal en mai prochain)

Pour ceux qui veulent lire sur l'altruisme efficace, voici un lien vers un ouvrage en fraçais.

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueur et journaliste de solutions pour la marque Les Affaires. Elle contribue à l’édition papier, au contenu web et à l’animation des événements. Elle pratique le journalisme de solutions qui consiste à présenter, avec un regard critique, des initiatives qui tentent de résoudre des problèmes sociétaux. Ses champs d’intérêt sont le nouveau capitalisme, l’innovation sociale, l’éthique, la gouvernance et la finance socialement responsable. Elle est régulièrement invitée à commenter ces enjeux dans les médias. Elle a coécrit quatre best-sellers (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi, J’ai perdu ma montre au fond du lac, La chaise rouge devant le fleuve). Son blogue, «Le fil de Diane» aide le lecteur à trouver le chemin vers une économie à impact sociétal positif.

Diane Bérard

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