Un budget de transition, audacieux et transformateur

Publié le 20/04/2021 à 11:22

Un budget de transition, audacieux et transformateur

Publié le 20/04/2021 à 11:22

Chrystia Freeland

Chrystia Freeland s’est montrée audacieuse, innovatrice et déterminée et son budget passera peut-être à l’histoire. (Photo: La Presse Canadienne)

BUDGET FÉDÉRAL On attendait beaucoup du premier budget de la ministre Chrystia Freeland. Elle nous avait promis en novembre dernier un plan de relance qui viserait à rendre notre économie «plus verte, plus novatrice, plus inclusive et plus compétitive».

Elle avait fait miroiter des dépenses additionnelles de 70 à 100 G$ au cours des trois prochaines années pour sortir l’économie de la récession et elle avait anticipé un déficit de 382 M$ pour l’exercice 2020-2021.

Elle a rempli l’essentiel de ses engagements. Le déficit de l’exercice qui a pris fin le 31 mars dernier a plutôt été de 354 M$, soit 28 M$ de moins que prévu. Ottawa dépensera 101 G$ au cours des trois prochains exercices, mais au moins le tiers de cette somme provient d’un prolongement des programmes d’aide mis en place pour gérer la pandémie et atténuer ses impacts sur les contribuables et les entreprises. Plus de 80% des dépenses attribuables à la pandémie sont faites par le fédéral.

Parce que 300 000 Canadiens n’ont toujours pas retrouvé leur emploi, des investissements substantiels seront faits pour relancer l’économie d’exécution et certaines initiatives auront un effet transformationnel sur notre société.

En plus d’être un exercice de transition vers une économie post-pandémie, ce budget est ambitieux sur le plan fiscal en raison des quelque 200 nouvelles mesures proposées et de leur impact significatif sur le déficit. Ces mesures ont toutes leur attrait, mais était-il nécessaire d’en faire autant? La ministre s’est montrée audacieuse, innovatrice et déterminée et son budget passera peut-être à l’histoire.

En s’attaquant aussi à plusieurs défis d’ordre sociétal, la ministre a montré sa capacité d’exécution et un courage certain face aux besoins de personnes moins favorisées.

 

Endettement raisonnable

Si les vaccins portent leurs fruits (on aura reçu 100 millions de doses d’ici la fin de septembre – une dépense de 9 G$) et si la pandémie trouve son dénouement à l’automne, le gouvernement pourrait voir passer son déficit à 155 M$ en 2021-2022, à 60 M$ l’année suivante et à 31 M$ en 2025-2026.

La dette, qui s’élève actuellement à près de 1 080 G$ et qui représente actuellement 49% du PIB, croîtra jusqu’à 1 400 G$ en 2025-2026. Elle représentera alors encore 49% du PIB, alors que le déficit s’élèvera à 1,1% du PIB. Malgré la détérioration de nos finances publiques, ces ratios devraient demeurer les plus faibles dans l’ensemble des pays du G7. Cette mise en perspective nous permet de penser qu’il n’était pas irresponsable d’utiliser pleinement notre capacité fiscale pour porter secours aux citoyens et aux entreprises du pays. En a-t-on trop fait par moment? Certainement, mais il valait mieux en faire un peu trop que pas assez.

 

Société plus inclusive et plus juste

Une mesure phare du budget est la création d’un réseau de garderies dans l’ensemble du pays. Ottawa prévoit dépenser à cette fin 30 G$ sur cinq ans (plus de 8,3 G$ annuellement par la suite). En plus d’aider les familles, ce programme permettra à des centaines de milliers de femmes d’accéder au marché du travail et de contribuer à la croissance de l’économie at aux revenus de l’État. Le Canada est assez prospère pour justifier sa mise en place. Ce faisant, Ottawa a reporté la mise en place d’un régime national d’assurance médicaments, comme il en existe déjà un au Québec, et comme c’est le cas pour l’ensemble des pays industrialisés, à l’exception des États-Unis. Cela viendra quand les autres provinces accepteront d’y participer.

Autre mesure remarquable, Ottawa consacrera 18 G$ en cinq ans pour réduire les inégalités socio-économiques entre les Autochtones et les non-Autochtones. Il y a dans cette enveloppe des dépenses d’infrastructures (6 G$), mais aussi des mesures pour remédier à des enjeux sociétaux, comme la violence faite aux femmes.

Face à la crise du logement qui sévit dans les grandes villes, le gouvernement ajoutera 2,5 G$ en sept ans pour la construction et la rénovation de 35 000 logements abordables tout en réaffectant 1,3 G$ de crédits déjà annoncés. Il faut espérer que le gouvernement du Québec et les municipalités fassent leur part pour que les projets des coopératives et des OSBL d’habitation sortent des limbes et se réalisent. Une taxe de 1% frappera les logements inoccupés détenus par des étrangers non résidants.

Pour sortir plus de 100 000 Canadiens de la pauvreté et permettre à près d’un million de petits salariés d’améliorer leur sort, une somme de 9 G$ sera consacrée à l’élargissement de l’allocation canadienne pour les travailleurs au cours des six prochaines années. Par ailleurs, Ottawa légiférera pour porter à 15$ le salaire minimum des salariés des employés d’entreprises oeuvrant dans des industries qu’il règlemente (banques, télécommunications, transport aérien, ferroviaire et maritime, etc.).

Les jeunes, qui ont grandement souffert des effets de la pandémie, bénéficieront d’une aide additionnelle de 5,7 G$ pour leurs études. Ottawa ajoutera aussi 1 G$ dans le soutien à la formation et à la requalification de la main-d’œuvre.

 

Société plus innovante et plus verte

Sur le plan de l’innovation, il faut souligner les investissements de 2 G$ qu’Ottawa envisage de faire pour stimuler la biofabrication de produits issus des sciences de la vie. Les pénuries de plusieurs produits sanitaires et de médicaments subies au début et pendant la pandémie ont démontré que nous avons été imprudents lorsque nous avons laissé notre industrie biopharmaceutique déménager à l’étranger ses centres de recherche et ses usines.

Les PME ne seront pas en reste grâce à des aides de 4 G$ pour soutenir leur transformation numérique et à les aider à implanter de nouvelles technologies. L’intelligence artificielle, la génomique et les sciences quantiques continueront d’être soutenues.

Pour faciliter la transition énergétique et porter de 30% à de 36% d’ici 2030 l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre par rapport à leur niveau de 2005, ce sont 17 G$ d’initiatives diverses (mesures fiscales, technologies carboneutres, captage et stockage de carbone, hydrogène propre, etc.), que le gouvernement canadien s’engage à encourager au cours des sept prochaines années.

 

Électoraliste

À cause des nombreuses clientèles qui en bénéficieront, ce budget a certainement une portée électoraliste, même si, objectivement, il n’a pas été construit à cette fin. On n’y trouve pas de baisse d’impôt pour les particuliers, alors que l’amélioration de la sécurité de la vieillesse ne bénéficiera qu’aux 75 ans et plus.

Certaines taxes ont été augmentées, notamment sur les cigarettes (4$ de plus par cartouche), les voitures de 100 000$ et plus, les aéronefs personnels et les bateaux de plaisance de 250 000$ et plus. Mais on n’a pas touché aux motos, motoneiges et motomarines, qui sont aussi des biens de luxe.

Sur le plan électoral, ce budget consolide la place du Parti libéral au centre gauche de l’échiquier politique, où se retrouve la grande majorité des électeurs du pays. Il porte aussi la marque de Chrystia Freeland, qui a été une journaliste compétente, studieuse, engagée et courageuse et qui a notamment œuvré à Londres, New York et Moscou.

Enfin, et en raison de son orientation sociale-démocrate, ce budget aidera à renforcer la perception du Canada comme le meilleur pays au monde, selon un sondage récent fait auprès de 17 000 leaders de 73 pays et réalisé par le U.S. News and World Report, la Wharton Business School et VMLY&R, l’une des plus grandes firmes de communication au monde.

 

À propos de ce blogue

Tour à tour rédacteur en chef et éditeur du journal Les Affaires pendant quelque 25 ans, Jean-Paul Gagné en est l’éditeur émérite depuis 2007. En plus de publier un commentaire hebdomadaire dans le journal et de tenir un blogue dans LesAffaires.com, il participe à l’organisation d’événements et représente le journal dans les milieux d’affaires. Il est aussi appelé à commenter l’actualité dans d’autres médias et à prononcer des conférences. Jean-Paul Gagné a consacré sa vie professionnelle au journalisme économique. Avant son entrée aux journal Les Affaires, qu’il a contribué à relancer pour en faire la principale publication économique du Québec, il a passé une douzaine d’années au quotidien Le Soleil, où il était journaliste économique et cadre à la rédaction. Jean-Paul Gagné est diplômé en économie et en administration. Il a reçu de nombreuses marques de reconnaissance, dont les prix Hermès et Gloire de l’Escolle de l’Université Laval, le prix Carrière en journalisme économique de la Caisse de dépôt et placement et Merrill Lynch et le Prix du livre d’affaires remis par Coop HEC Montréal et PricewaterhouseCoopers. Il siège au conseil d’administration d’organismes sans but lucratif.

Jean-Paul Gagné

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