«L'exclusion est une stratégie dépassée. Nous croyons plutôt en l'engagement actionnarial.»


Édition du 24 Novembre 2018

«L'exclusion est une stratégie dépassée. Nous croyons plutôt en l'engagement actionnarial.»


Édition du 24 Novembre 2018

Par Diane Bérard

Cara Barr

PERSONNALITÉ INTERNATIONALE. Cara Barr était chef de la stratégie d'un des plus grands fonds d'investissement au monde, BlackRock. Elle a quitté pour joindre une jeune pousse qui propose des fonds d'investissement responsable (IR) à une clientèle principalement composée de milléniaux. Elle partage sa vision des tendances en IR.

Diane Bérard - Avant de joindre Newday, vous avez dirigé la stratégie d'investissement de BlackRock. Parlez-nous de ce que vous y avez déployé.

Cara Barr - J'étais responsable des 800 fonds offerts par BlackRock, soit un total de 3,5 trillions de dollars américains investis. J'établissais le lien entre nos clients et notre groupe d'investisseurs et d'analystes. Lors de mon passage, BlackRock commençait à recevoir de plus en plus de demandes de la part de clients européens (investisseurs institutionnels, caisses de retraite, fonds souverains, fortunes familiales) pour des fonds considérant les critères ESG [environnement, social, gouvernance] à l'égard de leur sélection et leur suivi. Nous avons d'abord lancé des fonds contenant des titres sans énergie fossile. Puis, à la suite de la demande d'une banque nordique, nous avons créé sept fonds géographiquement diversifiés, élaborés à partir d'un filtre ESG.

D.B. - L'investissement responsable est souvent lié à l'exclusion. Est-ce la stratégie que vous privilégiez ?

C.B. - J'estime que la stratégie d'exclusion pure est dépassée. Lorsque vous vous départissez du titre d'une société, ou que vous choisissez de ne pas l'évaluer, vous perdez toute influence de faire changer les choses. Sans compter que vous limitez votre univers d'investissement. Je crois davantage en l'engagement actionnarial, soit un dialogue constructif avec la direction, qu'en l'exclusion.

D.B. - Expliquez-nous la différence entre le filtre négatif et le filtre positif.

C.B. - Une stratégie de filtre négatif consiste à retirer complètement une entreprise ou un secteur de l'univers d'investissement considéré. Une stratégie reposant sur le filtre positif, quant à elle, choisit d'élargir le champ étudié. L'analyste, ou l'investisseur, prend en considération des facteurs extrafinanciers, tels le traitement des employés ou l'équité des genres, pour faire émerger les sociétés qui ont une gestion plus holistique. On en tire un score qui permet ensuite de comparer les entreprises d'un même secteur entre elles. Ce qui permet de dire : «Cette entreprise n'est pas parfaite, mais elle performe mieux que ses homologues. Nous allons investir en elle pour la pousser plus loin», au lieu de dire : «Je n'investis dans aucune mine de charbon.» Un filtre positif nous fait voir que cette mine gère bien ses risques environnementaux et qu'elle a considérablement réduit sa consommation d'eau. Y investir permettrait de contribuer à la suite de ses actions et pourrait avoir un effet domino sur ses homologues.

D.B. - Vous êtes maintenant chef de la stratégie chez Newday Investing, une jeune pousse lancée en juillet 2018. Quelle est votre mission ?

C.B. - Newday propose des portefeuilles d'investissement d'impact. Les sociétés de nos six fonds ont toutes des retombées environnementales ou sociales positives mesurables. Nous proposons un fonds d'impact général et cinq fonds thématiques : l'eau potable, les océans, la protection des animaux, les changements climatiques et l'égalité des sexes. Ce dernier, par exemple, investit dans des entreprises qui offrent une rémunération semblable pour des rôles comparables et favorise l'élimination de la discrimination liée au genre, particulièrement celle qui touche les responsabilités familiales. Le fonds d'impact général, quant à lui, investit dans des organisations dont le modèle d'affaires contribue à résoudre un enjeu social ou environnemental tel qu'il est défini par les objectifs de développement durable des Nations Unies.

D.B. - Comment avez-vous établi les thèmes de vos portefeuilles ?

C.B. - Nous avons étudié les 17 objectifs de développement durable des Nations Unies, puis nous avons réalisé des tests auprès d'utilisateurs bêta parmi notre public cible. Nous visons les milléniaux, soit les 20 à 34 ans, et ceux qui les suivent, la génération Z. Nos cinq fonds thématiques reflètent ce que nous avons considéré comme leurs principales préoccupations.

D.B. - Comment établissez-vous le contenu de vos portefeuilles ?

C.B. - Nous travaillons avec des partenaires comme les analystes d'information financière et extrafinancière MSCI, True Value Labs et Thompson Reuters, ainsi qu'avec des fournisseurs d'indices comme S-Network. Nous commençons par retirer les titres vraiment controversés, ceux qui contreviennent aux objectifs de développement durable et ceux qui violent les principes ESG. Nous passons à travers 35 000 titres. Pour chacun, nous étudions de 25 à 30 facteurs qui sont pertinents pour le thème du portefeuille. Nous combinons tous les scores obtenus par nos partenaires et nous créons nos propres scores.

D.B. - Quel est le principal défi des portefeuilles d'investissement d'impact ?

C.B. - Établir ce que les organisations font vraiment. Les politiques d'entreprises ne suffisent pas. Par exemple, au-delà des écrits, y a-t-il une véritable culture de l'égalité des genres ? Pour trancher, il ne suffit pas de regarder les scores. Notre sélection comporte une part de jugement critique et de subjectivité.

D.B. - Votre service est d'abord une application. Peut-on aussi rencontrer un gestionnaire de portefeuille en personne ?

C.B. - Nous avons deux canaux de distribution. Le client peut télécharger l'application et effectuer ses investissements lui-même. Il peut débuter avec un investissement aussi faible que 5 $. Le client qui a des sommes plus importantes à nous confier peut nous rencontrer. Nous classons dans cette catégorie les fortunes familiales, les petits capital risqueurs et les entrepreneurs. Ils ont tous un point commun : arrimer leurs investissements et leurs valeurs. Et ils comptent sur les stratégies d'investissement responsable pour y arriver.

D.B. - Parlez-nous de votre clientèle de milléniaux...

C.B. - Le marché des 20-34 ans est mal servi par les gestionnaires de portefeuilles traditionnels. Ces clients ne se sentent pas écoutés ni compris. Pourtant, leur poids est bien plus important qu'on ne le réalise. Au cours des dix prochaines années, on assistera à un transfert de richesse de 30 trillions de dollars vers cette génération. Il m'apparaît pertinent de se soucier de leurs demandes en matière d'investissement. Ils ne souhaitent pas investir comme leurs parents. Ils ne font pas confiance à l'offre traditionnelle de gestion de portefeuille. Ils la trouvent dépassée, tout comme le langage employé.

D.B. - Vous travaillez à l'élaboration d'un nouvel indice, quel est-il ?

C.B. - Il s'agit de l'indice de «retour sur l'entreprise» (return on company), qui récompenserait les organisations qui affichent une stratégie reposant sur le long terme. Ce serait la valeur totale qu'une organisation offre à ses actionnaires.

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