PME manufacturières: cinq leçons pour réussir votre réouverture

Publié le 03/05/2020 à 08:59

PME manufacturières: cinq leçons pour réussir votre réouverture

Publié le 03/05/2020 à 08:59

Carl Breau, le fondateur et PDG de Saimen, une PME manufacturière située à Shanghai. (photo fournie)

ANALYSE ÉCONOMIQUE – À moins d’une hausse importante ou imprévue de la propagation de la Covid-19, les entreprises manufacturières du Québec pourront reprendre leurs activités avec des conditions strictes à compter du lundi 11 mai. Mais attention, la partie sera difficile, car les PME feront face à plusieurs défis internes et externes qui pourraient carrément faire dérailler leur réouverture.

Cette reprise des activités concerne les entreprises manufacturières de toutes les régions du Québec, même si des doutes persistent sur la capacité de celles situées sur l’île de Montréal à redémarrer étant donné l’ampleur de la propagation du virus dans la métropole actuellement.

En fait, les PME manufacturières du Québec feront face à deux grands types de défis lors de la reprise de leurs activités. Le premier concerne le cadre fixé par le gouvernement Legault, tandis que le second, plus compliqué, touche à des facteurs intangibles comme l’état d’esprit de vos employés, votre niveau d’organisation et votre coordination avec vos fournisseurs et vos clients.

Commençons par le cadre de Québec, qui nécessite des changements logistiques importants sur le plancher des usines.

Ainsi, en tout temps sur un site manufacturier, les entreprises ne devront pas avoir plus que 50 travailleurs + la moitié des employés excédentaires par quart de travail.

Voici deux exemples concrets fournis par le gouvernement:

1.Une usine employant 60 travailleurs lors d'un même quart de travail doit assurer son fonctionnement avec un maximum de 55 employés.

2.Une usine employant 500 travailleurs lors d'un même quart de travail doit assurer son fonctionnement avec un maximum de 275 employés.

À compter du lundi 25 mai, encore une fois si la pandémie est sous contrôle, les entreprises manufacturières de toutes les régions du Québec pourront poursuivre leurs activités sans aucune restriction quant au nombre d'employés présents pour fabriquer leurs produits.

En revanche, elles devront continuer d'appliquer les règles sanitaires édictées par les autorités de santé publique et la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail (CNESST), dont la distanciation sociale.

C’est le second défi (les facteurs intangibles) qui représente un casse-tête de taille pour les entreprises manufacturières, car les dirigeants d’entreprises marcheront souvent avec des informations fragmentaires, voire à l’aveuglette dans certains cas.

De plus, il n’y a pas vraiment de mode d’emploi, malgré la bonne volonté du gouvernement Legault d’accompagner l'industrie manufacturière dans la reprise de ses activités.

C’est pourquoi il peut être utile de s’inspirer des pays qui ont déjà autorisé leurs entreprises manufacturières à reprendre leurs activités pour en tirer des leçons, à commencer par la Chine, mais surtout la région de Shanghai. La métropole chinoise est sortie de son confinement au début du mois de mars, et ce, après plus de 6 semaines d’inactivité.

Et l’expérience de Saimen, une PME de Shanghai œuvrant dans la fabrication et le divertissement en Chine, peut être intéressante pour les entreprises québécoises, d’autant plus qu’elle est dirigée par un Québécois, Carl Breau, qui connaît donc bien le Québec.

Son entreprise fondée en 2012 affiche habituellement des revenus de 16 millions de dollars canadiens et elle emploie environ 80 personnes, dont quatre à Montréal. Elle a des bureaux et une usine à Shanghai et un atelier à Shenzhen, près de Hong Kong.

Le 30 avril, je l’ai interviewé pendant une heure lors d’un webinaire organisé par les Événements Les Affaires, durant lequel les participants ont pu également lui poser quelques questions en direct.

Voici les cinq grandes leçons qu’il a tirées de la reprise de ses activités en Chine qui n’a pas été de tout repos, et qui continue de représenter des défis, a-t-il expliqué.

Leçon #1 - Préparez-vous à gérer l’émotivité

C’est humain et tout à fait normal: la pandémie et le confinement créent un stress collectif, sans parler d’une fatigue accumulée. Et les gestionnaires et employés des entreprises manufacturières n’y échappent pas.

«Préparez-vous à gérer une situation avec beaucoup plus d’émotivité, dans les équipes de gestion et auprès des employés en général, qu’avant le départ», prévient Carl Breau.

Il n’y a pas de recette miracle pour gérer cette situation, qui pourrait perdurer jusqu’à la découverte d’un vaccin.

Pour autant, l’homme d’affaires conseille aux dirigeants d’entreprises d’identifier ce qu’il appelle les «gate keepers», c’est-à-dire vos employés qui demeurent «efficaces sous pression», et de leur confier plus de responsabilités.

Leçon #2 – Planifiez votre reprise avec vos fournisseurs

Votre entreprise manufacturière ne redémarre pas dans un écosystème fermé.

Elle fait partie d’une chaîne logistique, souvent complexe, à commencer par vos fournisseurs. C'est pourquoi la reprise de vos activités doit se faire impérativement de concert avec eux, et ce, peu importe où ils se trouvent dans le monde.

«Communiquez avec vos fournisseurs de produits ou services (les transporteurs, par exemple) avant la réouverture. Comprenez leur réalité. Et planifiez des alternatives pour ceux qui vont tarder à redémarrer», insiste-t-il.

Car, vous aurez beau vouloir redémarrer la machine, si votre principal fournisseur de composants peine à suivre votre cadence, il y aura du sable dans l’engrenage de votre reprise.

Leçon #3 - Achetez rapidement des équipements de protection

Carl Breau a vécu cette situation en Chine en mars: la loi de la jungle pour se procurer des équipements de protection (masques, gants, etc.)

Avec la réouverture de centaines d’entreprises manufacturières à compter du 11 mai au Québec, il est écrit dans le ciel que la demande en équipements de protection explosera dans la province, tandis que l’offre peinera à suivre, du moins à court terme.

«Procurez-vous rapidement les équipements de protection personnelle, car toutes les entreprises en redémarrage vont chercher à s’en procurer en même temps», dit-il, en précisant qu’il ne faut surtout pas compter sur l’État pour en fournir aux entreprises.

La maintenance est aussi un enjeu.

Il faut certes s’occuper des humains, mais aussi de la machinerie, qui est en pause depuis des semaines au Québec, rappelle le patron de Saimen. «N’oubliez pas qu’un redémarrage après un arrêt si prolongé peut nécessiter un entretien spécial de vos équipements.»

Leçon #4 - Méfiez-vous des virages à 180 degrés

«Attention aux gros changements difficiles à exécuter», prévient Carl Breau.

L’onde de choc de la pandémie force plusieurs entreprises manufacturières à se retourner rapidement pour répondre à une nouvelle demande ou pour diversifier leurs revenus. Cette situation est potentiellement risquée pour votre organisation.

«Comme gestionnaire, vous allez possiblement faire des changements importants dans le modèle d’affaires et vouloir une exécution très rapide. N’oubliez pas que cela génère beaucoup de stress dans les équipes, qui s’ajoute au niveau d’émotivité déjà élevé. Cela peut donc affecter le cours normal de vos activités», dit-il.

Leçon #5 – Priorisez en fonction des nouveaux besoins des clients

«La situation de vos clients a probablement changé durant la crise», fait remarquer Carl Breau.

Aussi, avant de redémarrer la production dans votre entreprise, informez-nous de l’état d’esprit de vos clients afin d’évaluer si leurs besoins et leur attentes ont changé et, si c’est le cas, comment vous pouvez y répondre.

Cette étape est cruciale, insiste le président de Saimen. «Les priorités d’avant la fermeture ne sont probablement pas les mêmes après. Il faut donc revoir la planification avant le redémarrage», dit-il.

Crainte, stress, soulagement, enthousiasme, excitation… Les dirigeants et les employés d’entreprises manufacturières du Québec passeront sans doute pas plusieurs gammes d’émotions d’ici au 11 mai en vue de la reprise de l'industrie manufacturière.

Sur le plan de la santé publique, le respect des règles sanitaires prescrites par les autorités pour éviter une propagation accrue de la Covid-19 sera primordial pour que la reprise de ce secteur se passe bien dans le meilleur des mondes.

Une préparation minutieuse et une gestion adéquate des opérations, en symbiose avec vos fournisseurs et vos clients, le seront tout autant.

Car, si vous ne tenez pas compte de ces deux dimensions, la reprise de vos activités risque d’être beaucoup moins dynamique que prévu.

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Zoom sur le Québec, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Québec, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle et les politiques de développement économique. Journaliste à Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. François connaît bien le Québec. Il a grandi en Gaspésie. Il a étudié pendant 9 ans à Québec (incluant une incursion d’un an à Trois-Rivières). Il a été journaliste à Granby durant trois mois au quotidien à La Voix de l’Est. Il a vécu 5 ans sur le Plateau Mont-Royal. Et, depuis 2002, il habite sur la Rive-Sud de Montréal.

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