COVID-19: il faut un Plan Marshall pour les petites entreprises

Publié le 18/04/2020 à 08:02

COVID-19: il faut un Plan Marshall pour les petites entreprises

Publié le 18/04/2020 à 08:02

Paul Leroy-Beaulieu, conseiller économique du général Pierre Koenig, signe l'accord d'application du Plan Marshall au Quai d'Orsay à Paris, le 10 juillet 1948 (Photo: Getty Images)

ANALYSE ÉCONOMIQUE – Nous sommes en guerre contre la Covid-19. Si l’argent mis sur la table par les gouvernements pour aider les entreprises et les travailleurs est capital, il faut dès maintenant réfléchir à la reconstruction de notre économie à long terme (ne pas confondre avec sa réouverture), qui sera en partie en ruine au sortir de cette crise et où la vie des petites entreprises sera perturbée pour des années.

Bref, à un effort de guerre colossal devra succéder un effort de reconstruction majeur comme après la Deuxième Guerre mondiale avec le fameux Plan Marshall des États-Unis (d'avril 1948 à décembre 1951). Évalué à l’époque à 13 milliards de dollars américains (G$US), il a contribué à la reconstruction de 17 pays européens.

Cette initiative a été un succès, s’entendent pour dire les spécialistes. Les pays bénéficiaires, dont la France et l'Allemagne de l'Ouest, ont connu une augmentation de leur PIB de 15 à 25 % au cours de cette période, selon l’Encyclopédie Britannica.

Le plan a grandement contribué au renouvellement rapide des industries chimiques, d'ingénierie et d'acier de l'Europe occidentale. Il a aussi assuré la stabilité politique et démocratique du continent tout en barrant la route à l'idéologie communiste, alors que l'Union soviétique occupait l'Europe de l'Est.

En dollars d’aujourd’hui, les 13 G$US du Plan Marshall s’élèveraient à environ 142 G$US, selon les estimations du World Economic Forum.

Plusieurs feront remarquer -avec raison- que cette somme est largement inférieure aux fonds débloqués par les gouvernements en Europe et en Amérique du Nord pour combattre la Covid-19 et tenir à bout de bras leur économie.

L’Union européenne et ses pays membres ont injecté 3 000 G$US. Aux États-Unis, l’administration Trump a signé un plan de sauvetage de 2 200 G$US. Et, au Canada, Ottawa a déjà allongé plus de 260 G$CA, ce qui exclut l’aide des provinces comme le Québec.

Toutefois, cette montagne d’argent représente l’effort de guerre, et non pas l’effort de reconstruction.

La nuance est importante.

Car il va sans dire que l’effort de guerre des Américains pour combattre les Japonais dans le Pacifique et les Allemands en Europe durant la Deuxième Guerre mondiale a été largement supérieur aux 13G$ dépensés par le Plan Marshall pour aider à la reconstruction de l'Europe.

En 1940, le budget de la défense des États-Unis représentait 1,4% du PIB. En 1945, il avait explosé à 37%, selon les travaux de l’économiste Price Fishback, professeur d’économie à l’Université de l’Arizona.

Des femmes travaillant à l'assemblage d'un avion de combat dans une usine durant la Deuxième Guerre mondiale. (Photo : Getty Images, Royalty-free)

Aussi, même si Ottawa et Québec dépensent actuellement des dizaines de milliards de dollars dans l'effort de guerre, ils ont tout intérêt à s’inspirer du Plan Marshall pour aider les petites entreprises dans la phase de reconstruction et de stabilisation de notre économie.

Car elles seront confrontées à un nouvel environnement très difficile, souligne dans une analyse Stéphane Marceau, le PDG de Thinking Capital, un important fournisseur non bancaire de crédit aux petites entreprises canadiennes, comme les restaurants, les petits magasins de détail ou les entrepreneurs indépendants.

Au bout du fil, il explique à quel point la crise est difficile pour les entrepreneurs aux quatre coins du pays.

Par exemple, les données internes de Thinking Capital indiquent que les ventes des terminaux de paiement des petites entreprises canadiennes ont chuté de 60% par rapport à une semaine de référence au début du mois de février.

«La situation est tragique parfois. Je parle souvent à des gens qui pleurent au téléphone», confie-t-il.

Dans son analyse (L’avenir des petites entreprises canadiennes de l’autre côté de la crise du Covid), Stéphane Marceau affirme que les petites entreprises canadiennes feront face à cinq nouvelles réalités dans les prochains mois et les prochaines années.

Réalité #1 - L’émergence sociale sera graduelle et les petites entreprises devront s’atteler à la reformulation de modèles d’entreprise à faible revenu pendant au moins un an.

Réalité #2 - Les propriétaires de petites entreprises devront faire face à une base de consommateurs au pouvoir d’achat considérablement réduit et à un comportement de consommation retenu en général, même après la réouverture de l’économie.

Réalité #3 - Les changements de comportement des consommateurs et l’altération des chaînes d’approvisionnement créeront des opportunités perturbatrices et aussi porteuses pour les petites entreprises de demain. Une nouvelle vague de start-ups et d’entreprises transformées va émerger pour répondre aux nouveaux paradigmes du marché.

Réalité #4 - Plusieurs petites entreprises qui survivront à la crise seront confrontées à la perspective décourageante de se sortir d’une montagne de dettes accumulées en raison de la crise, et pour plusieurs d’entre elles, la faillite pourrait être la seule option.

Réalité #5 - Une intervention accrue des pouvoirs publics dans l’économie des petites entreprises sera nécessaire et assumée pendant un certain temps.

Les petites entreprises emploient 7 personnes sur 10 dans le secteur privé

L’enjeu est de taille pour notre économie.

Au Canada, on compte pas moins de 1,2 million de petites entreprises qui génèrent plus de 40% du PIB dans le secteur privé. Elles emploient 7 travailleurs sur 10 toujours dans le secteur privé, selon Statistique Canada.

Aussi, leur santé financière est primordiale pour assurer la vitalité de notre économie, surtout dans les régions éloignées, où les grandes entreprises sont moins présentes.

Selon Stéphane Marceau, une intervention ciblée des gouvernements sur plusieurs années -comme le Plan Marshall- est d’autant plus pertinente dans un contexte où la reprise économique ne prendra pas la forme d’un V ou d’un W, «mais plutôt celle d’un U très étiré, avec une barre à droite évoluant en dents de scie».

Car, à ses yeux, un retour à une vie normale sans distanciation sociale et sans mesure sanitaire n’est pas vraiment envisageable avant la mise au point d’un vaccin, un processus qui pourrait prendre de 12 à 18 mois, selon l’industrie pharmaceutique.

Du reste, la commercialisation d’un vaccin ne signifiera pas la fin des difficultés économiques et financières des entrepreneurs, souligne le PDG de Thinking Capital.

Selon lui, quatre actions à court et à long terme sont nécessaires «pour protéger les petites entreprises et les communautés qu’elles desservent».

Quatre actions pour «protéger» les petites entreprises

Action #1 - Les gouvernements doivent distribuer beaucoup plus rapidement leur aide aux petites entreprises.

Action #2 - Les gouvernements doivent alléger les dettes des petites entreprises, en exonérant par exemple à terme la totalité des prêts accordés dans le cadre du programme du Compte d’urgence pour les entreprises canadiennes.

Action #3 -  Les gouvernements doivent stimuler la demande globale, alors que les clients seront moins nombreux à la reprise, sans parler de leur pouvoir d’achat qui sera déprimé.

Action #4 - Les acteurs publics et privés de la finance doivent accroître l’accès au capital pour soutenir la reprise, car les banques (peu enclines à prendre des risques pour les petites entreprises en temps normal, selon Thinking Capital) risquent de se retirer du marché plus risqué du financement aux petites entreprises, comme elles l'ont fait du reste après la récession de 2008-2009.

C’est une question de temps avant que nous gagnions la guerre contre la pandémie de la Covid-19, affirment les spécialistes.

Reste à voir toutefois si nous saurons gagner la paix socio-économique.

Aurons-nous remporté une grande victoire si au terme de ce combat collectif contre le coronavirus des dizaines de milliers de petites entreprises pâtissent de difficultés économiques et doivent faire faillite?

Aurons-nous remporté une grande victoire si les Amazon et autres Walmart et Costco de ce monde augmentent de manière substantielle leurs parts de marché, affaiblissant du coup le tissu socio-économique dans les communautés?

Aurons-nous remporté une grande victoire si les inégalités économiques -qui étaient déjà en croissance avant la pandémie dans l'ensemble du Canada et au Québec- s’accentuent dans les années suivant la fin de la pandémie, accentuant l'instabilité et la grogne populaire?

Voilà pourquoi il faut dès maintenant réfléchir à la reconstruction de notre économie, tout en s’inspirant du Plan Marshall.

Cet effort de reconstruction sera moins dispendieux que l’effort de guerre, mais il sera très structurant pour l’économie et la société.

C'est la grande leçon de la période de l'après-guerre en Europe.

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Zoom sur le Québec, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Québec, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle et les politiques de développement économique. Journaliste à Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. François connaît bien le Québec. Il a grandi en Gaspésie. Il a étudié pendant 9 ans à Québec (incluant une incursion d’un an à Trois-Rivières). Il a été journaliste à Granby durant trois mois au quotidien à La Voix de l’Est. Il a vécu 5 ans sur le Plateau Mont-Royal. Et, depuis 2002, il habite sur la Rive-Sud de Montréal.

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