Traquer les anomalies de marché

Publié le 18/11/2017 à 06:00

Traquer les anomalies de marché

Publié le 18/11/2017 à 06:00

Photo:123rf

Le travail d’un investisseur ou d’un gestionnaire de portefeuille est de dénicher des aubaines dans le marché. À tout le moins, c’est ce que je considère être mon travail. Or, les aubaines sont un peu des anomalies, des distorsions de la réalité.


Elles peuvent se présenter dans le marché boursier dans son ensemble (c’était le cas en 2009), dans certains secteurs (comme celui de la santé pendant la réforme de Mme Clinton au milieu des années 1990) ou dans certains titres pour différentes raisons. Mon travail, et celui de tout investisseur à long terme, consiste à trouver ces anomalies et à déterminer si elles représentent de véritables occasions d’investissement.


La fin d’année arrive à grands pas, ce qui m’a rappelé qu’il existe un type d’anomalie récurrente. Elle se produit chaque année avec plus ou moins de vigueur, les prises de pertes fiscales. Compte tenu du fait que les marchés boursiers ont connu une autre bonne année, et ce après plusieurs bonnes années, je me dis que de nombreux investisseurs ont probablement réalisé des gains cette année dans leur portefeuille d’actions. Dans un tel contexte et considérant que la majorité des titres ont bien fait cette année, les rares titres qui affichent des pertes dans votre portefeuille et dans celui des autres investisseurs attirent probablement l’attention plus qu’à l’habitude. En vendant ces rares titres à perte, un investisseur peut réduire ou reporter les impôts qu’il devra payer l’an prochain sur ses gains de capital.


C’est pourquoi je crois que plusieurs titres qui ont connu une piètre performance cette année pourraient continuer à languir d’ici la fin de 2017. Je pense entre autres à GE. Ce titre largement détenu, qui fait partie de l’indice Dow Jones Industrial Average, a subi une baisse de plus de 40 % depuis le début de 2017. N’est-ce pas tentant de le vendre maintenant, d’empocher une perte… quitte à le racheter 30 jours plus tard? Voilà précisément le genre de distorsions de marché qui peuvent créer des occasions pour l’investisseur à long terme. Bien sûr, le titre de GE est très liquide, mais l’effet est certainement amplifié sur un titre peu liquide.


À mon avis, un autre phénomène qui crée des distorsions dans le marché est cette tendance des investisseurs et des médias à penser de la même manière. Prenons l’exemple d’Amazon. Tous s’entendent à dire que ce géant est en train de disloquer le marché traditionnel du détail. Oui, mais est-ce le cas de tous les détaillants?


Au cours des derniers mois par exemple, nous avons identifié le segment des détaillants à escompte comme une occasion d’investissement intéressante. Amazon décimera-t-elle le segment de la vente de vêtements et de nourriture à fort escompte? Les titres de nombreuses sociétés actives dans le segment de la pharmacie et de la distribution de produits médicaux et médicaments ont chuté au cours des derniers mois, car de nombreux investisseurs appréhendent la venue d’Amazon dans ce secteur. Est-ce bien réaliste? Amazon pourra-t-elle vraiment vendre des médicaments avec ordonnance sur Internet et ensuite les livrer aux patients, et ce, à meilleurs prix que les joueurs existants? Ce secteur n’est-il pas réglementé? Un pharmacien ne doit-il pas approuver une prescription après avoir consulté le patient? N’y a-t-il pas généralement plusieurs payeurs impliqués dans le paiement des médicaments, dont le gouvernement, une société d’assurance et/ou le patient?


Parlant d’Amazon, j’ajouterais qu’une autre anomalie est que, souvent, les titres et les secteurs qui font bien en Bourse retiennent toute l’attention des investisseurs – il ne reste presque plus rien pour les autres. On a vécu ce phénomène à la fin des années 1990 alors que tout le monde ne parlait que des technos et de l’Internet. Il me semble qu’on vit encore un peu le même phénomène cette année. Je lisais par exemple que près de 46% du rendement du S&P 500 depuis le début de 2017 provenait du secteur de la technologie. Si on ajoute Amazon (qui ne fait pas partie du secteur de la technologie), c’est près de 51%. Une autre statistique intéressante: seulement 21 des 500 titres du S&P 500 ont contribué un peu plus de la moitié du rendement du S&P 500 depuis le début de l’année.


L’ajout ou le retrait d’un titre d’un indice boursier peut aussi avoir un impact important sur son cours. C’est probablement encore plus vrai aujourd’hui que dans le passé compte tenu de la popularité grandissante des fonds et produits indiciels. Un investisseur à long terme ne pourrait-il pas avoir comme stratégie d’acheter les titres de sociétés après qu’ils aient été retirés d’un indice et de vendre ceux qui sont inclus dans un indice?


À mon avis, le fait que de nombreux investisseurs ont une vision à très court terme de leurs placements procure parfois des occasions pour l’investisseur à long terme. La société qui prend la décision d’investir des sommes importantes pour développer un nouveau marché verra souvent ses profits diminuer à court terme. Mais qu’en est-il de ses perspectives à plus long terme? Le titre de cette société pourrait être injustement battu en Bourse.


Nous affectionnons particulièrement les sociétés qui n’ont pas de dette et qui possèdent une généreuse encaisse. Mais curieusement, je sais pertinemment que de telles sociétés ne font pas l’unanimité chez les investisseurs qui préféreraient que ces entreprises maximisent l’utilisation de leur capital en s’endettant. Souvent, de telles sociétés qui ont une encaisse bien remplie se vendent moins cher que celles qui sont endettées… Je trouve ça curieux.


J’avoue que les aubaines se font plus rares ces temps-ci, après plusieurs années de rendements boursiers favorables. Il reste que la mer des aubaines n’est jamais tarie et qu’il y aura toujours des anomalies et des distorsions dans le marché qui créeront des occasions pour les investisseurs à long terme. Il suffit de les chercher et de faire preuve de patience.


Philippe Le Blanc, CFA, MBA


À propos de ce blogue : Philippe Le Blanc est président et chef des placements chez COTE 100, une boutique de gestion de portefeuille. Il est également éditeur de la Lettre financière par COTE 100, publiée mensuellement depuis 1988.

À propos de ce blogue

Philippe Le Blanc est gestionnaire de portefeuille chez COTE 100 et éditeur de la Lettre financière COTE 100.

Philippe Leblanc
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