Pourquoi la valeur comptable n'est plus aussi importante que dans le passé

Publié le 16/10/2020 à 09:46

Pourquoi la valeur comptable n'est plus aussi importante que dans le passé

Publié le 16/10/2020 à 09:46

(Photo: 123RF)

BLOGUE INVITÉ. Il n’y a pas si longtemps, dans les années 1970 et 1980, par exemple, la valeur comptable d’une entreprise était une information importante qu’utilisaient les investisseurs pour évaluer une entreprise. Rappelons que la valeur comptable se calcule en divisant la valeur de l’avoir des actionnaires d’une entreprise par le nombre d’actions en circulation. Dans le livre «The Intelligent Investor», publié en 1949 et dont l’auteur est Benjamin Graham, considéré comme «le père de l’analyse fondamentale», Graham énumère sept critères pour dénicher des aubaines en Bourse, dont un est le ratio cours-valeur comptable.

J’estime que ce ratio fonctionnait probablement très bien à l’époque, mais je crois qu’il est devenu désuet au cours des quelque 30 dernières années. Le ratio a d’ailleurs été retiré du Système COTE 100 en 2000.

C’est que jusqu’aux années 1980, de nombreuses sociétés nord-américaines étaient des entreprises manufacturières ou avaient des modèles d’affaires nécessitant beaucoup de capital. La plupart devaient investir massivement dans des immobilisations : terrains, usines, équipements, réseaux de distribution, etc. Dans un blogue récent, j’ai écrit sur l’évolution de la composition des marchés boursiers par secteur industriel au cours du 20e siècle. On constate ainsi que les chemins de fer représentaient 62,8% du marché boursier américain en 1900; en 2000, le poids de ce secteur était de 0,2%. Même constat pour le secteur du fer, charbon et acier: il pesait pour 5,2% du marché boursier en 1900 et ne comptait plus que pour 0,3% en 2000. Ces deux industries utilisent énormément de capital.

Mais plus important encore, les secteurs qui étaient peu importants (ou inexistants) dans le marché boursier de 1900 ont pris énormément d’importance au cours du 20e siècle. Ces secteurs, qui ne représentaient que 4,8% du marché boursier en 1900, valaient 62,4% du marché boursier américain en 2000. Selon les auteurs du livre «Triumph of the Optimists», la source de toutes les statistiques présentées ici, les deux industries qui ont pris le plus d’importance au 20e siècle sont les technologies de l’information et la pharmaceutique (respectivement 23,1% et 12,1%, pour un total de 34,3% du marché).

Or, ces deux industries nécessitent généralement peu de capital. Des sociétés comme Microsoft ou Apple, par exemple, ne sont pas des entreprises manufacturières (elles font généralement fabriquer leurs produits par des tiers) et leurs principaux actifs sont des brevets, des marques de commerce et l’expertise de développer de nouveaux produits, logiciels et services. Ces actifs ont une grande valeur monétaire, mais on peut difficilement les déceler aux bilans de ces entreprises.

Par exemple, le titre d’Apple s’échange présentement à près de 122$ alors que sa valeur comptable se chiffre à 4,22$, pour un ratio de 28,8. Quant à Microsoft, le titre s’échange à 14,2 fois sa valeur comptable la plus récente. Devrait-on automatiquement conclure que ces titres sont trop chers? Non. Dans ces deux cas, comme pour la majorité des entreprises de la nouvelle économie, la valeur comptable a perdu pratiquement toute signification. Ces entreprises peuvent poursuivre leur croissance sans avoir à investir des sommes substantielles en immobilisations.

Les investisseurs peuvent encore se servir de la valeur comptable comme repère d’évaluation pour les titres de certaines entreprises qui nécessitent beaucoup de capital. C’est le cas notamment des banques et des sociétés d’assurance. C’est le cas aussi des titres de services publics et de certaines entreprises manufacturières. Mais pour la majorité des autres entreprises, le ratio cours-valeur comptable a perdu toute signification.

Je lisais récemment dans un article du Globe & Mail que le ratio cours-valeur comptable des titres du S&P 500 depuis 1973 était de 3,9, alors qu’il serait présentement de 12,6. On ne devrait pas en conclure que le marché boursier est cher, mais bien que la nature des entreprises inscrites en Bourse a complètement changé au cours des dernières décennies. À mon avis, ce changement est pour le mieux.

Philippe Le Blanc, CFA, MBA

Chef des placements, COTE 100

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