La résilience de l'industrie pétrolière subit son pire test

Publié le 06/04/2020 à 15:00

La résilience de l'industrie pétrolière subit son pire test

Publié le 06/04/2020 à 15:00

pétrole

L’industrie pétrolière est dépositaire d’un grand savoir technologique et de vastes ressources financières. Si elle s’implique dans la transition énergétique, tout le monde en bénéficiera, estime Yvan Cliche. (Photo: Moritz Kindler pour Unsplash)

BLOGUE INVITÉ. Prix anémique du baril de brut, deux tiers des milliards de dollars d’investissements annuels retenus et dizaine de milliers d’emplois supprimés: les experts s’accordent pour dire que le coronavirus inflige à l’industrie du pétrole la pire crise de son histoire. Quels sont ses ressorts? Quelles sont ses perspectives?

Réponses d’Yvan Cliche, fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal. Il a été délégué commercial chez Hydro-Québec International et conseiller spécial auprès du Conseil mondial de l’énergie et de la Banque africaine de développement.

 

JFLT:  La crise du coronavirus jette la consommation mondiale de pétrole et son prix à des planchers inaperçus depuis deux décennies. Quelles sont les perspectives pour l’année 2020 ?

YC: Comme pour toutes les prévisions économiques faites en début 2020, celles effectuées pour le marché du pétrole doivent être jetées aux orties. Plus aucune prévision ne tient. L’industrie pétrolière connaîtra une année très difficile. Le gros de la croissance de la demande des dernières années venait de Chine, qui a été fortement ralentie par la COVID-19. Le pays tente de redécoller, mais cette fois, c’est la zone OCDE qui subit un ralentissement économique majeur, réduisant fortement les besoins en pétrole.

Tout cela contribue à faire baisser la demande pour la première fois en 10 ans. Les conséquences sont très lourdes pour les pays producteurs, comme on le voit en Alberta et à Terre-Neuve.

Par ailleurs, on ignore si le bras de fer entre l’Arabie saoudite et la Russie (les deux principaux producteurs mondiaux après les États-Unis) pour maintenir ou augmenter leur part de marché respective en inondant le marché de leur pétrole va se poursuivre sur une longue période.

Tout cela est impossible à prévoir. On ne peut que bâtir des scénarios. Le slogan le plus utilisé dans l’industrie pétrolière est « naviguer dans un avenir incertain ». Il n’y a guère besoin de le changer en 2020!

 

JFLT: L’industrie pétrolière peut-elle se relever à court terme de ce coup dur et imprévu? Si oui, comment?

YC: L’industrie du pétrole est probablement celle qui inclut le plus d’incertitudes de toutes sortes dans sa gestion des risques. Il y a peu d’industries qui intègrent dans son analyse de risques le terrorisme, les coups d’État, les bouleversements économiques et j’en passe. Depuis ses débuts, l’industrie pétrolière est passée à travers un nombre incalculable de crises géopolitiques et économiques, et elle vit toujours. Plusieurs ont prévu sa fin — qu’on pense au peak oil —, mais le contraire s’est produit. Les réserves restent encore importantes.

Reste que plusieurs experts disent qu’elle traverse la pire crise de son histoire. Son principal défi à plus long terme est du côté de la demande. L’enjeu des changements climatiques réduit son attractivité, notamment dans les pays occidentaux, et, plus inquiétant encore pour l’industrie, auprès des investisseurs. On entend parler de transition énergétique vers les énergies renouvelables et on attend encore de voir si l’industrie sera un acteur ou non de cette transition.

L’acceptabilité sociale de l’activité pétrolière se réduit dans la zone de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), celle des pays riches. Les efforts déployés par de nombreux grands joueurs afin de devenir des acteurs de la transition énergétique semblent encore bien modestes, pour le moment, mais on voit poindre un intérêt à se sortir de sa zone de confort avec des investissements dans des filières comme l’hydrogène, les biométhanes, les biocarburants et les énergies renouvelables classiques tels le solaire et l’éolien.

 

JFLT: Les énergies renouvelables sont-elles disponibles et suffisamment fiables pour remplacer à courte échéance le pétrole, au Canada et ailleurs dans le monde?

YC: La transition énergétique dont tout le monde parle se fera de manière graduelle. Pensons à « décarboniser » les pays, dont le Canada, mais de manière à permettre aux pays producteurs de pétrole, à l’industrie, de faire une transition ordonnée. Cela prendra de longues années: le monde de l’énergie en est un de temps long. L’industrie pétrolière est dépositaire d’un grand savoir technologique et de vastes ressources financières. Si elle s’implique dans la transition énergétique, avec sa présence mondiale, tout le monde en bénéficiera.

Du côté des énergies renouvelables, après des décennies d’essais et erreurs, on assiste à leur croissance fulgurante. Ce secteur offre maintenant des prix compétitifs par rapport aux autres filières. C’est une révolution dans le secteur de l’énergie. N’oublions pas toutefois qu’aucune source d’énergie n’est parfaite. L’éolien et le solaire accaparent beaucoup de territoire. Et ce n’est pas une énergie stable : on ne peut produire que s’il y a du vent et du soleil. C’est pourquoi l’emmagasinage d’énergie, d’électricité en fait, par le stockage, les batteries, devient une technologie cruciale pour assurer le développement viable et la fiabilité des énergies renouvelables. De ce côté, les développements technologiques, ailleurs comme ici, au Québec, augurent bien.

À propos de ce blogue

Fellow et responsable de communications au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CÉRIUM), Jean-Frédéric Légaré-Tremblay (JFLT) retourne ici à ses anciennes amours. Jadis reporter international pour plusieurs médias, cofondateur du Fonds québécois en journalisme international, il a posé son regard et ses questions dans les mines du désert de Gobi, dans les écoles de Corée du Sud, dans les champs pétrolifères du Dakota du Nord et chez les réformateurs d'Ukraine. Dans ce blogue, JFLT adresse ses questions à des experts des enjeux géopolitiques, afin de cerner les risques (et les occasions) d'affaires que génèrent les mouvements du monde.

Jean-Frédéric Légaré-Tremblay

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