C'est votre plus grand risque d'affaires, mais vous refusez de le voir (2)

Publié le 18/09/2021 à 09:00

C'est votre plus grand risque d'affaires, mais vous refusez de le voir (2)

Publié le 18/09/2021 à 09:00

Une voiture est coincée dans le canal situé dans la zone piétonne de Bad Muenstereifel, le 16 juillet 2021, dans l'ouest de l'Allemagne, après de fortes pluies qui ont frappé certaines parties du pays, provoquant des inondations généralisées. (Photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. Le risque climatique n’est pas un risque d’affaires comme les autres, et ce, de la rupture de la chaîne d’approvisionnement à une hausse des taux d’intérêt en passant par le protectionnisme. C’est en fait —et de loin— votre plus grand risque, car tous les autres deviendront en quelque sorte caducs si l’environnement de votre entreprise et celui de vos partenaires se détériore graduellement.

C’est une logique physique, écologique et économique indéniable que trop d’entreprises et d’investisseurs ne voient pas ou refusent de voir, probablement en raison du changement de cap majeur en termes de planification stratégique ou d’allocation d’actifs qu’une telle prise de conscience impliquerait.

Pour autant, des entreprises et des investisseurs en sont de plus en plus conscients.

Je me souviens d’une conversation, il y a quelques années, avec des représentants d’un grand investisseur institutionnel canadien présent aux quatre coins de la planète —que je ne mentionne pas ici le nom, car il s'agissait d'une conversation de nature privée.

Nous discutions justement à propos du plus grand risque d’affaires, toutes catégories confondues, pour cette organisation. Eh bien, l’un d’entre eux a dit sans hésiter et spontanément: les changements climatiques!

Son raisonnement était grosso modo le suivant.

Les risques d’affaires classiques d’une entreprise (de taux d’intérêt, de liquidité, de logistique, etc.) deviennent dérisoires si ses locaux sont momentanément paralysés, gravement endommagés ou carrément rasés par un ouragan, un incendie ou un glissement de terrain.

Cette semaine, c’était au tour de Patrick Decostre, président et chef de la direction de la québécoise Boralex, un producteur d’énergie renouvelable présent au Canada, aux États-Unis, en France et au Royaume-Uni, d’avoir le même discours lors de la Conférence de Montréal.

 

Le risque climatique est un risque économique

Le risque d’affaires fondamental est le climat, «car c’est un risque économique», a-t-il insisté dans une séance plénière (Repenser l'énergie) à laquelle les grands patrons de Siemens Energy et d’Énergie de France (EDF) ont participé.

Un risque économique parce que les catastrophes naturelles provoquées par les changements climatiques peuvent entraîner par exemple des pertes de production ou réduire l’accès à des sites.

D’aucuns pourraient dire que Patrick Decostre prêche pour sa paroisse, puisque Boralex produit de l’énergie verte qui contribue à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) et à combattre ainsi les changements climatiques.

Si cette multinationale fait effectivement partie de la «solution», elle pâtit en revanche elle aussi de l’impact du bouleversement du climat, ce qui a déjà du reste forcé l'entreprise à modifier sa planification stratégique.

En entrevue à Les Affaires en marge de la Conférence de Montréal, Patrick Decostre a donné deux exemples concrets.

À la mi-juillet, des pluies diluviennes ont provoqué des crues historiques en Europe.

Cette catastrophe naturelle —directement liée aux changements climatiques, selon le World Weather Attribution— a dévasté l’ouest de l’Allemagne et le sud de la Belgique, faisant plus de 200 morts.

Eh bien, des équipements de Boralex embarqués sur des camions ont été paralysés pendant plusieurs jours entre deux segments d'une route détruite dans cette région d’Europe. Et l'entreprise a dû trouver des routes alternatives par la suite.

Cette catastrophe naturelle a donc eu un impact direct sur la chaîne logistique de Boralex, et celle de ses clients qui attendaient les équipements.

Le second exemple est au niveau de la planification stratégique de Boralex pour la localisation de ses parcs solaires, à commencer par ceux en Californie, un État américain de plus en plus dévasté par des feux de forêt.

 

À l'été 2020, la Californie étouffait en raison des feux de forêt, à commencer par San Francisco. (Photo: Getty Images)

 

Dans le Golden State, Boralex y exploite actuellement cinq parcs de production d’énergie solaire, d’une puissance installée totalisant 121 mégawatts. Ils sont situés dans la Central Valley, dans l’axe San José-Fresno-Los Angeles.

Eh bien, avant de faire l’acquisition de ces parcs solaires, Boralex s’est assurée qu’ils n’étaient pas situés dans une zone à risque d’être dévastée un jour par des incendies.

Bref, la gestion du risque climatique a été intégrée à la gestion des opérations du producteur québécois d’énergie verte.

 

Une vision globale pour la chaîne logistique

Si ce n’est pas déjà le cas, la gestion du risque climatique doit devenir une priorité dans vos organisations, sans pour autant négliger bien entendu les autres risques financiers classiques.

Après tout, si votre entreprise n’a plus de liquidités en raison de la faillite d’un client stratégique, vous aurez également de la difficulté à fonctionner normalement.

En fait, il faut développer une vision globale à long terme de sa chaîne logistique (approvisionnement, production, commercialisation).

Par exemple, si l’un de vos fournisseurs stratégiques est situé dans une zone inondable ou propice aux feux de forêt, il serait sans doute avisé d’en avoir au moins un autre situé dans une zone sécuritaire.

Si vous avez vous-même une usine non loin de la mer, au Québec ou à l’étranger, il faudrait peut-être envisager de trouver un autre site dans les prochaines années et décennies.

Dans un article publié en 2018, le magazine Québec Science rapportait que le niveau des mers pourrait augmenter de deux mètres d’ici 2100.

Oui, oui, vu avez bien lu: de deux mètres

Enfin, si l’un de vos principaux clients est lui-même situé dans une zone à risque (une entreprise qui achète par exemple vos équipements ou vos composants), la diversification de votre risque géographique au chapitre de la commercialisation ne serait sans doute pas à terme une mauvaise idée.

On pourrait certes qualifier ces précautions d’exagérées, d’alarmistes, voire d’excessives.

Pour autant, le fait que des financiers et des entreprises comme Boralex ont fait du risque climatique leur risque d’affaires numéro un devrait tous nous faire réfléchir.

Comme dit l'adage, mieux vaut prévenir que guérir.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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