Petit manuel de l'investisseur engagé

Publié le 26/01/2018 à 14:15

Petit manuel de l'investisseur engagé

Publié le 26/01/2018 à 14:15

147 investisseurs institutionnels, dont 3 Québécois, demandent aux détaillants du vêtement de renouveler le Bangladesh Accord on Fire and Building Safety

24 avril 2013, l’immeuble Rana Plaza du quartier ouest de Dacca, au Bangladesh, s’écroule. Bilan: 1135 morts. Dans les jours précédents, l’immeuble avait été déclaré dangereux et son évacuation recommandée.

Le Bangladesh Accord on Fire and Building Safety: une initiative créative

Une initiative hors-norme est née de ce drame: le Bangladesh Accord on Fire and Building Safety. Cette entente lie 220 marques internationales de vêtements ayant des activités au Bangladesh et des syndicats locaux. Elle vise à mettre à niveau les usines locales et former des comités de travailleurs. «C’est une entente créative, on voit rarement ce type de collaboration, commente François Meloche, directeur de l’engagement actionnarial chez Aequo. (cette firme québécoise accompagne et conseille les gestionnaires d'actifs en matière d'investissement responsable). De plus, elle est légalement contraignante pour les signataires.» Une autre initiative a été développée en même temps par Walmart. Mais celle-ci n’inclut pas les syndicats et elle n’impose aucune contrainte légale aux signataires.

Si vous avez le coeur solide, voici un documentaire sur les conditions de travail dans les usines du Bangladesh. Il a été réalisé suite à la tragédie Rana Plaza.

Le Bangladesh Accord on Fire and Building Safety se termine en mai 2018.

147 investisseurs institutionnels, représentant 3700G$US d'actifs, à la défense des travailleurs bangladais

Hier, 147 investisseurs institutionnels nord-américains et européens représentant 3700G$US d’actifs ont envoyé une déclaration enjoignant les 220 marques signataires de l’Accord à renouveler leur engagement. À ce jour, seules 60 d’entre elles l’ont fait. La déclaration d’hier incite aussi les marques de l’Alliance (qui se termine aussi cette année) à joindre l’Accord.

Deux investisseurs institutionnels québécois, Bâtirente et le Regroupement pour la responsabilité sociale des entreprises (RRSE), et une firme de gestion de portefeuille pour investisseurs institutionnels, Hexavest, ont signé la déclaration d'hier.

«L’Accord a permis de former 500000 employés bangladais en santé et sécurité et des correctifs ont été apportés sur 79% des risques identifiés lors des audits, mais seuls 36% des 1600 usines identifiées comme étant à risque ont installé des systèmes de détection de feu, souligne François Meloche. L’enjeu de la sécurité des travailleurs du vêtement du Bangladesh est loin d’être réglé. Il faut poursuivre le travail, pour éviter que les gains soient perdus.»

Loblaw a renouvelé sa participation à l’Accord. Canadian Tire (Sports Experts) avait choisi de se joindre à l’Alliance créée par Walmart. Elle sera sollicitée pour joindre l’Accord, tout comme La Baie.

La déclaration des 147 investisseurs institutionnels, dont les trois Québécois, est une démarche d’engagement actionnarial collaboratif. Des investisseurs, préoccupés par un enjeu spécifique, s’allient pour amorcer une discussion avec les entreprises concernées. Tout cela se fait de façon très polie et diplomate, mais le but est clair: réclamer des correctifs.

Les investisseurs réclament des correctifs pour de nombreuses raisons, qui vont de la pure gestion du risque à des préoccupations éthiques en passant par une combinaison des deux.

Deux exemples d'engagement actionnarial

Voici deux dossiers impliquant, entre autres, des investisseurs québécois. Vous verrez que les investisseurs font appel à des stratégies différentes pour parvenir à leurs fins.

Le dossier des droits humains dans la chaîne d’approvisionnement agricole

Étapes 1: les membres de PRI international (Principles for Responsible Investment) concernés par cet enjeu mandatent la firme américaine Verité Reseach pour qu’elle identifie les bonnes pratiques en matière de respect des droits humains dans ce secteur.

Étape 2: les investisseurs contactent ensuite les entreprises concernées dans leur pays respectif pour manifester amorcer la discussion. Ils en profitent pour communiquer des extraits de l’étude de Vérité. Ceci permet à l’entreprise de se situer par rapport au comportement de son secteur.

Étape 3:  on commence à jaser.

Pour ce dossier, il est question de sensibiliser les détaillants au traitement des employés de leurs fournisseurs.

Au Québec, c’est Aequo qui mène la discussion pour les investisseurs qu’elle représente. À ce jour, Metro et Loblaw ont été rencontrés. Pour Couche-Tard, ça reste à faire.

Le dossier de la fiscalité responsable

Cette fois, il faut y aller avec des pincettes!

Étape 1: voilà plus de trois ans que des investisseurs signataires des PRI explorent la question avec les entreprises de différents pays. Au Canada, Aequo a surtout rencontré des banques et des sociétés minières. «C’est un dossier délicat, reconnaît François Meloche. Il faut se montrer diplomate lorsqu’on aborde la question avec les entreprises. Sinon, elles vont se braquer. On a évité d’aborder la question de l’optimisation fiscale. On s’est contenté d’écouter les entreprises nous expliquer leurs enjeux fiscaux. »

Étape 2:  cet exercice d’écoute active a permis de développer un guide des signes indiquant que le comportement fiscal d’une entreprise la met à risque. « Dans ce type de dossier délicat, le défi pour un investisseur consiste à trouver la bonne question qui lui permettra d’obtenir l’information dont il a besoin», souligne François Meloche.

Étape 3: dans ce dossier, les investisseurs sont prêts à passer à l’étape suivante. «On poursuit le dialogue en nous inspirant du contenu du guide. On s’attend à ce que les entreprises aient des politiques qui clarifient leur position par rapport à la planification fiscale et à l’optimisation fiscale. À quelles pratiques recourent-ils et lesquelles éviteront-ils?», poursuit le directeur de l’engagement actionnarial d’Aequo.

Ce sont là trois exemples parmi d’autres illustrant comment des investisseurs peuvent, à travers un dialogue constructif, faire progresser les entreprises. À ne pas confondre avec une démarche d’actionnaire activiste visant généralement à faire grimper le prix de l’action rapidement pour permettre un enrichissement et une sortie rapides.

Ce dont je vous parle c’est un travail qui s’accomplit généralement dans l’ombre. C’est moins glamour que les coups de gueule des investisseurs activistes. L'engagement actionnarial vise des changements structurels qui assurent la pérennité de l’entreprise en ayant un effet positif durable sur la vie des employés, des fournisseurs, des clients et de la communauté.

 

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueur et journaliste de solutions pour la marque Les Affaires. Elle contribue à l’édition papier, au contenu web et à l’animation des événements. Elle pratique le journalisme de solutions qui consiste à présenter, avec un regard critique, des initiatives qui tentent de résoudre des problèmes sociétaux. Ses champs d’intérêt sont le nouveau capitalisme, l’innovation sociale, l’éthique, la gouvernance et la finance socialement responsable. Elle est régulièrement invitée à commenter ces enjeux dans les médias. Elle a coécrit quatre best-sellers (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi, J’ai perdu ma montre au fond du lac, La chaise rouge devant le fleuve). Son blogue, «Le fil de Diane» aide le lecteur à trouver le chemin vers une économie à impact sociétal positif.

Diane Bérard

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