Les travaux de Véronique Proulx

Offert par Les Affaires


Édition du 13 Janvier 2018

Les travaux de Véronique Proulx

Offert par Les Affaires


Édition du 13 Janvier 2018

Par François Normand

Photo : Christian Blais

Si Obélix est tombé dans la marmite de potion magique quand il était petit, Véronique Proulx, elle, est tombée dans celle des exportations dès ses premiers pas sur le marché du travail. À défaut d'avoir hérité d'une force surhumaine, celle qui dirige Manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ) depuis septembre a acquis une expérience et une expertise uniques qui l'aideront à relever les défis de son industrie.

Ceux-ci sont nombreux et majeurs : faible productivité, pénurie de main-d'oeuvre, besoin d'innovation, sous-représentation des femmes... Sans parler de la renégociation de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) et d'un possible libre-échange avec la Chine dans les années 2020, deux discussions qui risquent de bouleverser de fond en comble l'économie canadienne.

Expérimentée, ambitieuse et disponible

Néanmoins, il n'y a pas matière à s'inquiéter : elle a le profil de l'emploi. C'est du moins ce qu'affirment des personnalités du monde des affaires que nous avons contactées pour en savoir plus à son sujet. «C'est une femme très brillante, qui possède un bagage important en commerce international, explique Martine Hébert, vice-présidente pour le Québec de la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante. Elle sera une excellente dirigeante.»

Le PDG du Conseil du patronat du Québec, Yves-Thomas Dorval, souligne pour sa part ses capacités à bien communiquer ses idées. «C'est une personne très posée et très calme. Elle prend le temps d'observer et d'analyser les choses.» Deux personnes qui l'ont côtoyée quand elle était directrice des affaires internationales chez Laval Technopole (aujourd'hui Développement économique Laval, DEL) vantent son leadership. «Elle apprend vite et elle pose les bonnes questions», confie Guy Jobin, aujourd'hui vice-président, Services aux entreprises, Chambre de commerce du Montréal métropolitain.

«J'ai adoré travailler avec elle, même si elle était plus jeune que moi», dit pour sa part en riant Frédérique Boissier, conseillère aux affaires internationales chez DEL. Elle se souvient d'une personne toujours à l'écoute et disponible pour ses employés. «S'il y avait un problème, elle nous aidait toujours à trouver des solutions.»

Pénurie de main-d'oeuvre, femmes et robots

Présentement, l'enjeu de la pénurie de main-d'oeuvre est sur le dessus de la pile des priorités de Véronique Proulx. «Cela dure depuis longtemps et, en plus, on voit que ce phénomène s'accentue», s'inquiète-t-elle en entretien. Selon elle, il n'y a pas une solution, mais plusieurs choses à faire pour tenter de combattre la pénurie qui mine le potentiel de croissance des entreprises. Cela passe par une immigration plus spécialisée, qui comprend des travailleurs capables d'occuper des postes techniques dans les usines. Il faut aussi redorer l'image du manufacturier afin de convaincre les jeunes que ce secteur peut être aussi cool que celui du jeu vidéo. En Allemagne, ce secteur occupe non seulement une plus grande part dans le PIB, mais les jeunes y sont aussi plus présents qu'ici.

Les femmes doivent également travailler davantage dans les usines - et pas seulement à l'administration ou aux ressources humaines - et occuper des emplois traditionnellement masculin, comme ceux liés à la soudure. «Ce filon d'amener plus de femmes dans le secteur manufacturier est peu exploité au Québec», insiste la PDG. Au Canada, les femmes représentent 48 % de la population active. Or, dans le secteur manufacturier, on n'en compte que 28 %, selon MEQ. Pis encore, la part des emplois occupés par des femmes dans ce secteur stagne depuis 15 ans.

Pour tenter de corriger le tir, Mme Proulx entend s'appuyer sur le groupe de travail «Women in Manufacturing-Femmes dans le secteur manufacturier», lancé à l'initiative de Rhonda Barnet, présidente du conseil d'administration de Manufacturiers et exportateurs du Canada (MEC). «On veut définir quels sont les obstacles à la progression professionnelle des femmes au sein du secteur manufacturier», explique-t-elle.

Même si les causes précises ne sont pas encore connues, MEQ a déjà ciblé cinq champs d'action pour accroître la représentation des femmes dans le secteur manufacturier (voir encadré).

En parallèle, la robotisation des procédés doit aussi devenir une obsession pour les entreprises manufacturières, affirme Véronique Proulx. «C'est une des façons de régler le problème de la pénurie de main-d'oeuvre. Auparavant, on entendait souvent dire que la robotisation enlevait des emplois. Maintenant, on se retrouve dans une situation où personne ne veut même plus occuper des postes !» Cette vision est de plus en plus adoptée, renchérit-elle. «Récemment, j'ai visité une usine qui avait un projet d'automatisation. Quand j'ai demandé au patron pourquoi il avait ce projet, il m'a répondu : parce que je n'arrivais pas à trouver de main-d'oeuvre.»

Innovation et productivité

Véronique Proulx voit aussi l'innovation dans sa soupe. Elle souhaite que le secteur en fasse beaucoup plus. «Personne ne va se dire qu'il a un problème d'innovation, confie-t-elle. Quand on regarde les statistiques, on voit toutefois clairement que les manufacturiers ont un retard de productivité par rapport aux autres provinces canadiennes et aux pays de l'OCDE.»

En 2015, le Québec occupait le septième rang des provinces quant à la productivité du travail (la valeur de PIB produite par heure travaillée), affichant un résultat de 56,84 $ de l'heure, selon le plus récent classement du Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal.

Comparé aux 35 pays de l'OCDE, le Québec arrive au 18e rang, et ce, loin derrière la Belgique (90,34 $), la France (84,67 $), l'Allemagne (83,44 $), les États-Unis (78,11 $) ou le Canada (63,64 $).

Selon la patronne de MEQ, innover est d'autant plus une nécessité que la concurrence étrangère est de plus en plus féroce, ici et à l'international.

Le Canada multiplie en effet les accords de libre-échange, et les économies émergentes, et la Chine, fabriquent de plus en plus de produits de haute technologie. Depuis le 21 septembre, les exportateurs québécois peuvent vendre sans payer de tarifs douaniers leurs produits dans l'Union européenne. En revanche, les manufacturiers européens - parmi les plus dynamiques au monde - peuvent inonder le marché canadien de leurs produits sans payer de tarifs douaniers. Nous sommes aussi à l'aube d'une concurrence chinoise plus sophistiquée, disent les spécialistes en commerce international. Dans les prochaines années, la Chine inondera le marché mondial de produits à grande valeur ajoutée en raison de sa politique Made in China 2025.

Dans ce contexte, les manufacturiers québécois doivent investir davantage et miser sur les nouvelles technologies 4.0 : puces intelligentes, capteurs GPS, données massives, Internet des objets, etc.

«Il y a toute une panoplie de choses qu'on regroupe sous l'innovation. Ce qui est important de comprendre, c'est que les manufacturiers doivent investir davantage pour s'automatiser, pour se robotiser, peu importe où ils en sont dans leur progression, afin qu'ils puissent justement continuer de progresser.», dit Véronique Proulx.

Préserver l'accès au marché américain

Au chapitre des exportations, il va sans dire que l'accès au marché américain est la priorité des exportateurs québécois, affirme Véronique Proulx.

«Nos membres ne sont pas alarmistes, dit-elle. Ce n'est pas la première fois qu'un président américain veut renégocier l'ALÉNA. Cette question occupe cependant une place de plus en plus importante dans leur esprit.»

Les entreprises ont, du reste, raison de s'inquiéter. Le président Donald Trump souffle le chaud et le froid sur le processus de renégociation entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, une situation qui crée de l'incertitude en Amérique du Nord.

Les statistiques du commerce extérieur du Québec sont en outre préoccupantes. Non seulement les exportations québécoises dans le monde ont-elles chuté en 2016, mais elles ont aussi reculé aux États-Unis.

Cette année-là, elles ont baissé de 4 %, à 57,1 milliards de dollars canadiens, selon l'Institut de la statistique du Québec. Or, il s'agit du premier repli de nos expéditions de marchandises aux États-Unis depuis 2010.

Donald Trump a été élu en novembre 2016 et il est entré en fonction en janvier 2017. Par conséquent, sa présidence n'explique pas la contreperformance. D'autres facteurs sont donc à l'oeuvre, qui risquent de s'accentuer en raison des politiques protectionnistes de Washington.

Les manufacturiers ont deux priorités dans la renégociation de l'ALÉNA : la mobilité de la main-d'oeuvre (ils veulent pouvoir dépêcher sans problème des employés canadiens pour installer un équipement chez un client américain) et la fluidité à la frontière (ils veulent éviter que des camions soient bloqués à la douane pour des raisons administratives, un cauchemar pour les transformateurs agroalimentaires).

Véronique Proulx est bien consciente que MEQ a peu d'influence sur la renégociation de l'ALÉNA. En revanche, elle dit être en contact avec le gouvernement canadien pour faire valoir les intérêts de l'industrie québécoise.

Comme tous ses prédécesseurs, la patronne de MEQ souhaite aussi accroître les exportations des entreprises québécoises, qui pourraient vendre davantage leurs produits sur les marchés internationaux. «Le tissu industriel au Québec est en grande partie formé de PME, rappelle-t-elle. Ce sont des entreprises qui exportent peu, de façon ponctuelle.»

À ses yeux, l'exportation n'est pas nécessairement à la portée de toutes les entreprises, c'est une question de temps, d'argent et d'expertise. C'est pourquoi la stratégie de MEQ est d'appuyer celles qui ont réellement l'intérêt et la volonté d'exporter.»Ce sont vraiment elles qu'on doit pousser, encourager, soutenir pour qu'elles se déploient sur les marchés internationaux de façon importante.»

L'augmentation des exportations du Québec passera aussi par la nouvelle génération d'entrepreneurs, qui reprennent des entreprises, qui se lancent en affaires. «Ils sont plus portés à aller sur les marchés internationaux, à vouloir prendre le risque de s'investir.»

De nature optimiste, Véronique Proulx a donc bon espoir que le Québec réussira à accroître sa proportion d'entreprises exportatrices. Cela passera par une volonté plus forte de conquérir de nouveaux marchés, mais ce ne sera pas suffisant. Pour y arriver, il faudra aussi des entreprises qui soient plus innovantes, plus productives, et qui ne manquent surtout pas de main-d'oeuvre qualifiée.

Les chantiers qui attendent la nouvelle patronne de MEQ dans les prochaines années sont indissociables les uns des autres. Pour réussir à amener le secteur manufacturier plus loin, elle devra faire des avancées dans chacun d'eux. Heureusement, Véronique Proulx est tombée dans la marmite de potion magique.

CV
Véronique ­Proulx
PDG de ­Manufacturiers et exportateurs du ­Québec

Détentrice d’un ­MBA, ­celle qui est la première femme à diriger cette association est entrée dans l’équipe en mars 2015 à titre de directrice des communications, ­Affaires publiques et stratégie, et a rapidement gravi les échelons. En janvier 2016, elle est ­vice-présidente, ­Affaires corporatives et stratégie. Un an et demi plus tard, en juillet 2017, Véronique Proulx se voit confier la ­vice-présidence ­Québec, où elle est notamment responsable de développer et de déployer la stratégie d’affaires. Elle n’a pas chômé non plus de 2001 à 2015, alors qu’elle travaille chez ­Laval ­Technopole, qui assure la promotion et le développement économique des entreprises à ­Laval. Pendant 14 ans, elle y est successivement conseillère à l’exportation, puis directrice du ­Centre des affaires internationales de l’organisation. Elle trouve aussi le temps de présider le conseil d’administration de ­Commerce international ­Québec, le réseau des ­Organismes régionaux de promotion des exportations (ORPEX), de 2010 à 2014.

Cinq champs d’action pour accroître la représentation des femmes dans le secteur manufacturier :

- Augmenter le nombre de modèles féminins inspirants

- Permettre aux jeunes femmes d’apprendre à connaître les usines modernes

- Déployer des efforts pour encourager les jeunes femmes à poursuivre leurs études en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques ou à apprendre un métier spécialisé

- Veiller à ce que les entreprises soient à l’écoute des préoccupations des femmes afin de rendre la culture d’entreprise plus inclusive

- Inciter les entreprises à améliorer la conciliation ­travail-famille

Source : ­MEQ 

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