Voici venue la première pandémie suite aux changements climatiques!

Publié le 24/01/2019 à 06:06

Voici venue la première pandémie suite aux changements climatiques!

Publié le 24/01/2019 à 06:06

Tiques tiques tiques, nos heures sont-elles comptées? Photo: DR

Les révélations découlent toujours du choc de deux idées discordantes. De deux images venues de nulle part. Ou encore, si vous préférez, de deux signaux faibles. Et c’est justement ce qui m’a permis de découvrir rien de moins que la venue – ici même, au Québec – de la toute première pandémie attribuable aux changements climatiques! Explication.


Le premier signal faible est venu d’une chronique parue la fin de semaine dernière dans le journal Métro, signée par Maïtée Labrecque-Saganash. La militante crie y indiquait que les changements climatiques favorisaient la prolifération de la tique d’hiver, «un réel danger pour les orignaux».


Le second, d’un souvenir marquant : la vision d’un orignal mort, solidement attaché à l’arrière d’un pick-up stationné à l’entrée d’une école primaire… du Plateau! Sa tête reposait sur le toit de l’habitacle du conducteur, du sang coagulé sortait de ses naseaux et sa fourrure – par endroits gravement endommagée – semblait tembloter. Intrigué, je me suis approché : d’énormes tiques grouillaient sur le cadavre.


Ainsi, il y aurait un lien entre les orignaux à la fourrure dévastée, les tiques et les changements climatiques? Ni une ni deux, je me suis dit qu’il fallait creuser ça.


D’après les données du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec (MFFP), nous connaissons aujourd’hui une infestation sans précédent des tiques d’hiver : au sud du fleuve Saint-Laurent, la quasi-totalité – entre 92 et 97%, selon les années – des orignaux échantillonnés de 2012 à 2017 était parasitée par la tique d’hiver. Les régions les plus touchées sont le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie. Le nombre de parasites présent sur chaque animal peut varier, allant de quelques centaines à plusieurs dizaines de milliers.


Là où ça devient franchement horrible, c’est que les tiques d’hiver peuvent saigner à blanc les animaux. Oui, elles sont capables de pomper leur sang jusqu’à ce que mort s’ensuive. Voici ce qu’en dit le ministère :


«Lorsqu’elles sont en grand nombre, les tiques contribuent à affaiblir les orignaux. Des signes cliniques apparaissent à la fin de l’hiver et au printemps, alors que les tiques adultes prennent leurs derniers repas de sang :


– Perte de poils et formation de plaies. Chaque fois que les tiques se nourrissent, elles provoquent des démangeaisons chez l’orignal. Pour se soulager et tenter de se débarrasser des tiques, l’orignal se frotte aux arbres et se gratte avec ses sabots et sa gueule. Ce faisant, il abîme son pelage et irrite sa peau.


– Perte de sang. Les orignaux infestés doivent compenser le volume de sang perdu. Chez un veau fortement infesté, c’est plus de la moitié du volume de sang de l’animal qui peut être ingérée par les tiques en l’espace d’un mois.


– Perte de poids et diminution de la condition physique. En plus d’entraîner une dépense énergétique supplémentaire, le grattage excessif empiète sur le temps normalement alloué à l’alimentation et au repos. Le pelage endommagé, pour sa part, entraîne des pertes de chaleur, et donc une demande accrue en termes de thermorégulation.


– Comportement anormal. Certains orignaux semblent perdus, confus, ou s’aventurent hors de leur habitat naturel.


«Les effets cumulatifs de ces ennuis de santé peuvent entraîner la mort des orignaux les plus faibles, en particulier les veaux. À cela s’ajoute le fait qu’ils peuvent être plus aisément affectés par la maladie, par la prédation et par les accidents routiers.»


C’est comme ça qu’il est devenu de plus en plus fréquent de croiser le chemin de ce qu’on appelle des «orignaux fantômes». Mal en point, squelettiques, ces géants de nos forêts ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, semblant errer au hasard sur leurs pattes tremblotantes au lieu de poser fièrement, impériaux, en défiant du regard le promeneur.


La question saute aux yeux : comment avons-nous pu en arriver là? La réponse se trouve, semble-t-il, de l’autre côté de la frontière…


Lee Kantar est le biologiste spécialisé dans les chevreuils et les orignaux du département de la Faune de l’État du Maine. À ce titre, il doit avoir un œil sur l’évolution des bêtes, ce qui l’a amené en janvier 2014 à installer un GPS autour du cou de 60 orignaux vivant aux alentours du Moosehead Lake. À la fin de l’année, 12 adultes et 22 veaux avaient été retrouvés morts – 57% du cheptel. La cause était unique : la tique d’hiver. La plupart des veaux morts en avaient plus de 60.000 sur eux.


Au Vermont, on assiste au même drame : les orignaux morts portent, en général, plus de 100.000 tiques sur eux, selon les données recueillies par la journaliste américaine Mary Beth Pfeiffer dans le cadre de ses reportages sur le sujet. Idem, au New Hampshire, la population d’orignaux a chuté de 7.500 à 4.500 en l’espace de deux décennies; et ce, toujours en raison de la tique d’hiver.


Bref, c’est une véritable hécatombe!


Oui, une hécatombe dont les prémisses se sont fait sentir au début des années 1990. Il faut savoir que la tique d’hiver n’est pas une nouveauté pour les orignaux – des manuels datant des années 1800 en parlaient déjà –, mais qu’elle n’était pour eux, jusqu’à présent, qu’un simple «irritant» : quelques centaines, voire un millier, cela ne les affectait guère. Et voilà que quelque chose s’est produit qui a fait en sorte que les tiques d’hiver se sont mises à pulluler. Quelque chose de majeur, survenu un peu avant le tournant du millénaire.


Quoi donc? Les changements climatiques.


«Les analyses effectuées dans d’autres provinces canadiennes et aux États-Unis semblent indiquer que les conditions climatiques jouent un rôle important dans l’évolution des populations de tiques, indique le MFFP. Des printemps hâtifs ou sans neige favorisent la survie des femelles qui vont pondre au sol. Par la suite, les températures estivales chaudes permettent à un plus grand nombre d’œufs d’atteindre le stade larvaire. L’automne, des températures clémentes prolongent la période durant laquelle les tiques peuvent s’agripper à leurs hôtes avant d’être paralysées par le froid ou ensevelies sous la neige»


Et de souligner, laconique : «De façon générale, le réchauffement climatique risque de favoriser la présence des tiques dans plusieurs secteurs du Québec».


Bon. Les chasseurs doivent-ils s’inquiéter pour leur propre santé? Leur faudra-t-il, comme le recommande le MFFP, porter des gants chaque fois qu’ils touchent une carcasse d’orignal? Et les promeneurs, qui, sans le savoir, passeraient en short dans les herbes hautes où un orignal est passé peu de temps auparavant?


La bonne nouvelle, c’est que la tique d’hiver n’apprécie que les orignaux. Elle semble même dédaigner les autres cervidés. Par conséquent, l’être humain est tranquille à ce sujet.


Mais, ne parlons pas trop vite! Car, si la tique d’hiver ne peut pas nous causer du tort, d’autres sortes de tiques, elles, le peuvent. Comme la tique à pattes noires, souvent porteuse de la maladie de Lyme…


Ça commence par une rougeur sur la peau, qui peut atteindre plus de 5 centimètres à l’endroit de la piqûre. Puis, dans les jours, voire le mois, qui suit, d’autres symptômes apparaissent : fièvre, maux de tête, fatigue, douleurs musculaires at articulaires. Cette maladie se traite aisément avec des antibiotiques, mais non traitée, des complications aux articulations, au système nerveux ou au cœur peuvent survenir.


«Au Québec, la maladie de Lyme est de plus en plus répandue chez les adultes et les enfants. Elle est particulièrement présente dans les régions de la Montérégie et de l’Estrie», note le MFFP.


Alors, risquons-nous, après les orignaux, d’assister au même phénomène pour les êtres humains? Les tiques, qui ne sont aujourd’hui qu’un simple «irritant», pourraient-elles devenir un véritable fléau pour l’humanité? À force de se multiplier grâce aux changements climatiques, ces minuscules arachnides acariens pourraient-ils bel et bien représenter une grave menace?


Nicholas Ogden est professeur à la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, attaché au département de pathologie et microbiologie. Il est devenu l’un des grands spécialistes de la maladie de Lyme, après avoir étudié pendant deux décennies la tique à pattes noires. Et lui a assisté à la conquête silencieuse du Canada menée par cette dernière…


La tique à pattes noires nous vient des États-Unis. En 1990, elle n’a été repérée qu’à un seul et unique endroit au Canada, une petite ville du nom de Long Point, en Ontario, située à proximité de l’État de New York. Une trentaine d’années plus tard, on la trouve un peu partout dans l’est du pays, cela va du Manitoba à la Nouvelle-Écosse en passant par le Nouveau-Brunswick et, bien entendu, le Québec.


Dès 2008, M. Ogden avait publié des travaux montrant qu’il y avait un risque réel «d’invasion» du sud-est du Canada. En 2015, de nouveaux travaux avaient indiqué que toutes les terres canadiennes, ou presque, seraient envahies par la tique à pattes noires d’ici 2050. Ce qui propagerait du même coup la maladie de Lyme.


«Le Canada a vu le nombre de cas de maladie de Lyme multipliés par 12 entre 2009 et 2013. Un rythme qui correspond à celui d’une pandémie émergente. C’est bien simple, nous sommes confrontés à un sérieux problème de santé publique», a confié le scientifique montréalais en marge de ses travaux.


Avec ses étudiants, M. Ogden a tenté de mettre au point un moyen fiable d’alerter la population locale, si jamais la maladie de Lyme se mettait à soudainement proliférer en un endroit précis du territoire canadien. C’est ainsi que Marion Ripoche a récemment présenté, dans le cadre d’une thèse, une solution intéressante : la «surveillance passive».


De quoi s’agit-il? C’est assez simple. La surveillance passive, ça revient à demander aux médecins et aux vétérinaires qui trouvent des tiques sur des êtres humains de les envoyer à un laboratoire, histoire de vérifier si celles-ci sont porteuses de la maladie, ou pas.


Or, l’un des graphiques de la thèse montre quelque chose de troublant : à partir du moment où le nombre de tiques contaminées prélevées grâce à la surveillance passive dépasse le nombre de 40 dans une municipalité du Québec (pour être très précis, dans une «subdivision de recensement») sur une période de deux ans, le nombre d’êtres humains affectés localement par la maladie de Lyme se met à progresser de manière… exponentielle!


Autrement dit, il y a dès lors pandémie. Rien de moins.


On le voit bien, l’heure est grave. Il suffit qu’une quarantaine de tiques contaminées aient fait l’objet d’une surveillance passive dans votre municipalité ces deux dernières années pour que le risque soit réel d’assister à une pandémie dans les environs. Cela surviendra-t-il cet été? Le prochain? D’ici 5 ou 10 ans? Nul ne peut le dire avec certitude. En revanche, il semble évident que cela finira par se produire. Inéluctablement.


À cela s’ajoute le fait que de toutes nouvelles sortes de tiques sont en train de pénétrer au Canada, toujours à partir des États-Unis. La dernière en date? La tique asiatique, qui a été repérée en Estrie et dont personne ne sait au juste si elle est porteuse de maladie, ou pas. Et la prochaine? Il se pourrait que ce soit la tique étoilée, dont on parle de plus en plus aux États-Unis, compte tenu du fait que sa piqûre a la particularité de rendre son hôte allergique à la viande, le forçant à adopter une alimentation végétarienne.


Maintenant, que pouvons-nous faire collectivement pour éviter la catastrophe? Pour faire en sorte que le Québec ne soit pas le terrain de jeu de la toute première pandémie due aux changements climatiques?


Revenons à l’orignal pour nous en faire une juste idée… Aux yeux du MFFP, il n’y a pas de véritable solution. Il est impensable d’envisager d’éradiquer la tique d’hiver en aspergeant les animaux de produits antiparasitaires, et surtout, de renouveler cette opération gigantesque des années durant. Rien à faire, la tique est là pour rester à tout jamais.


Cela étant, un étrange phénomène se produit en Alberta… Là-bas, presque tous les orignaux sont porteurs de la tique d’hiver. Il y a des territoires où la population d’orignaux est plus dense que les autres, et il se trouve que plus la densité est élevée, plus la mortalité provoquée par la tique d’hiver est, elle aussi, élevée (surtout lorsqu’elle dépasse les 30 individus par 10 km2).


Or, que se passe-t-il après une hécatombe brutale? La densité chute à son tour, bien entendu. Et la pandémie s’arrête! Les populations d’orignaux prennent alors deux à trois années à se rétablir : la nourriture est plus abondante et les tiques sont beaucoup moins nombreuses, faute d’orignaux à infester.


Bref, un cycle se met naturellement en place. Sans qu’il y ait besoin d’intervention humaine.


Passons maintenant à nous autres, les êtres humains… Pouvons-nous tolérer qu’un tel genre de cycle se mette en place naturellement? Que des populations soient localement décimées? Non, ça va de soi.


Alors? Convient-il de nous résigner? De nous avouer vaincus? Non, mille fois non. Car il existe une solution. À la fois simple et complexe. Il suffit de mettre fin aux conditions propices à la prolifération des tiques. Et donc, d’enrayer les changements climatiques. CQFD.


À votre avis, avons-nous à présent d’autres choix que de mettre collectivement l’épaule à la roue pour sauver la planète? Pour éviter que le Québec ne devienne la source d’un mal sans nom? Pour extirper nos enfants et nos petits-enfants d’un cauchemar environnemental? Hein? À votre avis?


Laissez-moi finir par cette pensée du père de Paul Dixon, coordinateur de la Cree Trappers Association de Waswanipi, citée par Maïtée Labrecque-Saganash : «C’est comme si nous avions maintenant la météo de quelqu’un d’autre».


C'est dit, nous avons saboté le climat, et les autochtones s’en sont rendu compte depuis des générations. À nous, maintenant, d’apprendre à mieux les écouter, puis de corriger le tir. Tous ensemble.


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