Mais à qui appartient vraiment Huawei?

Publié le 14/05/2019 à 06:06

Mais à qui appartient vraiment Huawei?

Publié le 14/05/2019 à 06:06

Officiellement, l'entreprise appartient à ses employés... (Photo: DR)

C’est à croire que pas un jour ne passe sans qu’un scandale d’espionnage n’éclate à propos de Huawei... Aux États-Unis, la start-up américaine CNEX vient de porter officiellement plainte contre le géant technologique chinois pour «s’être emparé d’informations confidentielles de CNEX et les avoir partagées avec son personnel développant les SSD» : un certain Bo Mao, professeur à l’Université de Xiamen, aurait demandé à CNEX de lui prêter un circuit imprimé pour l’aider dans un projet de recherche, ce que la start-up a accepté de faire en échange de la signature d’un contrat de confidentialité; mais voilà, les détails techniques du composant auraient été retrouvés depuis chez Huawei.


Sur l’île Maurice, le gouvernement est actuellement dans l’eau chaude parce que son projet Safe City de caméras de surveillance policière des rues de la capitale Port-Louis a retenu les services de Huawei pour héberger dans l’infonuagique toutes les données ainsi recueillies. Ce que craignent les opposants au projet? «Cette technologie permettra d’identifier n’importe qui, et pourrait servir un jour – qui sait? – à exercer une forme de répression politique», lance l’économiste Kugan Parapen, membre de l’organisme Rezistans ek Alternativ, inquiet que toutes ces informations sur les citoyens soient glanées par le géant technologique chinois.


Ce n’est pas tout. L’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Vietnam et le Japon ont maintenant rejoint les États-Unis pour interdire l’accès de Huawei à leurs projets de technologie 5G, laquelle promet de révolutionner les télécommunications mobiles dans les prochaines années (ex.: la possibilité de télécharger un film entier en une poignée de secondes). La raison invoquée est simple : «Le risque élevé de bris de sécurité». Le Canada n’a pas encore tranché sur ce point, la décision étant en suspens jusqu’aux élections fédérales d’octobre prochain; c’est que le gouvernement Trudeau marche sur des œufs depuis qu’il a procédé à l’arrestation de Meng Whanzhou, la directrice financière de Huawei Technologies et fille du fondateur Ren Zhengfei, le 1er décembre dernier, à Vancouver, les États-Unis réclamant son extradiction afin qu’elle réponde de quatre accusations de fraude.


Ces soupçons d’espionnage sont-ils fondés? Huawei ne poursuit-il pas que des buts commerciaux en vendant ses appareils technologiques à l’étranger? Sert-il, en vérité, des «intérêts supérieurs» chers à la République populaire de Chine et à son président Xi Jinping?


Christopher Balding est professeur d’économie à l’Université Fulbright du Vietnam, à Hô-Chi-Minh-Ville. Donald Clarke est, lui, professeur de droit à l’Université George-Washington, à Washington. Ensemble, ils ont tenu à y voir plus clair concernant les zones d’ombre de Huawei, et en particulier celles qui ont trait à sa propriété et à sa gouvernance.


Car la question est aussi simple que cruciale : à qui appartient vraiment Huawei? Oui, qui en détient les rênes?


Officiellement, Huawei appartient à ses employés, son haut dirigeant étant Ren Zhengfei. Mais le média économique chinois Caixin reconnaît lui-même que ce n’est pas si simple que ça : «Les employés de longue date le disent eux-mêmes, le système de propriété en vigueur est si complexe que personne n’y comprend rien», a-t-il récemment indiqué dans l’une de ses chroniques.


Alors? MM. Balding et Clarke se sont plongés dans tous les documents chinois sur lesquels ils ont pu mettre la main pour éclairer le plus de zones d’ombre possible. Ce qui leur a permis, dans un premier temps, de mieux saisir la structure organisationnelle de Huawei :


– Quand on parle de Huawei, il s’agit, en fait, de Huawei Technologies. Cette entité est en charge des opérations. C’est elle qui emploie quelque 188.000 employés, qui conçoit et fabrique ses appareils technogiques et qui vend le plus de cellulaires dans le monde, juste après Samsung.


– Or, Huawei Technologies est détenue à 100% par un seul actionnaire : Huawei Investment & Holding.


– Et il se trouve que Huawei Investment & Holding est elle-même détenue par deux actionnaires : d’une part, Ren Zhengfei, le fondateur, qui possède «1,14%» des actions ; d’autre part, une entité dénommée Huawei Investment & Holding Company Trade Union Commitee, qui possède «98,86%» des actions.


Quelle est cette dernière entité, au juste ? Oui, quel est ce mystérieux Huawei Investment & Holding Company Trade Union Committee, qui chapeaute l’ensemble de la structure organisationnelle?


Pour s’en faire une idée, il faut remonter un peu dans le temps, comme l’ont fait, dans un second temps, les deux chercheurs…

Ren Zhengfei est le fondateur de Huawei. (Photo: DR)


En 1987, l’ingénieur militaire Ren Zhengfei quitte les rangs de l’Armée populaire de libération pour devenir entrepreneur, et il fonde la start-up Shenzhen Huawei avec l’aide de quatre partenaires d’affaires. En 1990, des parts de l’entreprise commencent à être distribuées aux employés.


Sept années plus tard, une vaste restructuration se produit. Il semble que toutes les parts détenues par les employés sont mises dans un fond commun, lequel est accaparé par un syndicat dénommé Huawei Tech Trade Union. Puis, en 2000, l’ensemble des parts sont redistribuées, si bien que Ren Zhengfei se retrouve avec environ 1% des parts et le syndicat, avec près de 99% d’entre elles.


L’année suivante, une mesure spéciale est adoptée. Les parts des employés, qui pouvaient jusqu’alors exercer leurs prérogatives d’actionnaires, deviennent des «parts virtuelles» : les employés n’ont dès lors plus le droit de vendre leurs actions quand bon leur semble, ni même de les transférer à autrui.


En 2003 est créé Huawei Investment & Holding, et dans la foulée l’entité Huawei Investment & Holding Company Trade Union Committee, qui met la main sur les parts du syndicat. Que deviennent dès lors les parts virtuelles des employés ? Elles sont transformées en une sorte de contrat conservé par Huawei, lequel indique qu’ils pourront toucher un montant donné le jour où ils quitteront l’entreprise ; autrement dit, elles ne sont plus qu’une forme d’intéressement aux profits de Huawei, selon les deux chercheurs. Par voie de conséquence, les parts demeurent désormais à tout jamais sous le contrôle du Huawei Investment & Holding Company Trade Union Committee.


Bref, le pouvoir a été progressivement accaparé par le mystérieux Huawei Investment & Holding Company Trade Union Committee.


Qu’est donc celui-ci ? Pas vraiment un syndicat, mais un «comité» d’un syndicat. Un «comité» dont les documents officiels divulgués par Huawei ne font aucunement mention...


D’après le rapport annuel de Huawei datant de 2018, les employés élisent leurs 115 représentants pour un mandat de cinq ans. Ceux-ci siègent dans ce qui s’appelle la Commission des représentants, qui se réunit deux fois par an.


Que fait cette Commission ? L’une de ses tâches principales consiste à élire le Bureau des directeurs, composé de 17 membres. La fonction de celui-ci ? Superviser les opérations de Huawei, notamment en nommant les trois PDG – actuellement, il s’agit de Xu Zhijun, Gou Ping et Hu Houkun –, lesquels se doivent de diriger l’entreprise en effectuant des rotations tous les six mois.


Mais attention, le résultat du vote des employés doit impérativement être «approuvé par le Groupe des actionnaires». Or, ce Groupe est formé, toujours selon les documents officiels de Huawei, de Ren Zhengfei et du «Syndicat», ce qui correspond, au fond, à l'entité Huawei Investment & Holding.


À cela s’ajoute le fait que, «par obligation légale», un Bureau de supervision a été également créé, lequel émane et relève directement du Groupe des actionnaires. Ce Bureau est composé de 10 membres dont la responsabilité principale consiste à «superviser les membres du Bureau des directeurs, la haute-direction ainsi que toutes les opérations et les finances de l’entreprise», et ce, «en assistant à toutes les réunions jugées intéressantes à cet égard, sans avoir toutefois de droit de vote lors de celles-ci».


Que note-t-on ici ? Que les employés élisent, certes, leurs représentants, mais que la structure organisationnelle fait en sorte que le pouvoir revient, en bout de ligne, au Groupe des actionnaires, et donc, à ce qui est laconiquement présenté comme le «Syndicat».


«Selon toute vraisemblance, les membres du «comité» [le mystérieux Huawei Investment & Holding Company Trade Union Committee] sont nommés par le Syndicat. Or, ce n’est un secret pour personne qu’en Chine tout syndicat a l’obligation de se rapporter à la Fédération nationale des syndicats de Chine, laquelle est sous la houlette du Parti…», notent les deux chercheurs dans leur étude.


«Voilà pourquoi on peut raisonnablement affirmer que Huawei est sous le contrôle de l’État chinois, et peut-être même détenu par celui-ci. D’ailleurs, si jamais Huawei tenait à infirmer cela, il lui suffirait de nous communiquer les preuves qu’il en va tout autrement», résument-ils en guise de conclusion.


Comment a réagi le principal intéressé ? Huawei a aussitôt convoqué une poignée de journalistes occidentaux établis en Chine, histoire de répondre aux deux chercheurs. Jiang Xisheng, secrétaire principal, Bureau des directeurs, de Huawei, leur a confié que, certes, sur le papier, Huawei était la propriété du Syndicat, mais que «dans les faits, le Syndicat ne se mêlait en rien des opérations de Huawei». «Sa seule intervention consiste à solliciter des dons auprès des employés lorsque l’un d‘eux a de graves soucis de santé nécessitant des coûts médicaux élevés, ou toute autre difficulté financière particulière, a-t-il affirmé, selon ce qu’en rapporte le correspondant du New York Times. Ah, et puis, oui, c’est vrai, il intervient aussi pour une autre chose : il supervise l’équipe de basketball de l’entreprise. Et c’est tout.»


Voilà. Qui, par conséquent, détient vraiment les rênes de Huawei, à votre avis ? Certainement pas Ren Zhengfei. Encore moins les employés de Huawei. Mais bel et bien un mystérieux comité syndical, lequel répond devant la Fédération nationale des syndicats de Chine, et donc devant le Parti de Xi Jinping. À moins que vous n’accordiez du crédit aux dénégations du porte-parole de Huawei…


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