COP15: protéger l'environnement, c’est payant

Publié le 02/12/2022 à 18:00

COP15: protéger l'environnement, c’est payant

Publié le 02/12/2022 à 18:00

Selon une étude publiée en 2015 par le magazine médical The Lancet, la disparition des abeilles pourrait provoquer jusqu'à 1,4 million de morts supplémentaires par année dans le monde (représentant une hausse de la mortalité mondiale de près de 3 %). (Photo: 123RF)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. N’importe quel entrepreneur qui achète des équipements sait qu’il doit en prendre soin afin de maximiser le rendement de son capital de production. C’est la même chose avec la biodiversité: il faut en prendre soin pour améliorer le rendement de notre capital naturel qui produit des services écologiques inestimables à notre bien-être, à notre prospérité et à la stabilité géopolitique mondiale.

Cette réalité méconnue est importante à rappeler, alors que débute à Montréal ce 7 décembre (et jusqu’au 19 décembre) la COP15 ou la Conférence des Nations Unies sur la biodiversité, c’est-à-dire le tissu vivant de la Terre, dont nous faisons partie.

Aussi, à Montréal, les gouvernements de la planète tenteront de s’entendre sur de nouveaux objectifs pour guider leurs actions mondiales jusqu’en 2040, et ce, afin de protéger et restaurer ce tissu vivant, animal et végétal.

En 2019, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) — qu’on associe rarement à la protection de la nature — a publié un rapport alarmant à ce sujet, préparé à l’attention des ministres de l’Environnement du G7.

«La perte de biodiversité est l’un des principaux risques mondiaux pour la société. La planète est maintenant confrontée à sa sixième extinction massive, avec des conséquences qui affecteront toute la vie sur Terre, à la fois maintenant et pour des millions d’années à venir», peut-on lire dans ce rapport intitulé Financer la biodiversité, agir pour l’économie et les entreprises.

Le déclin de la biodiversité est particulièrement dangereux pour une évidence matérielle. Si l’humanité continue de détruire la biodiversité, il sera de plus en plus difficile de vivre sur la Terre, à commencer par nourrir huit milliards d’humains.

 

Les services essentiels que nous fournit la nature

De plus, les écosystèmes nous fournissent aussi des services écologiques essentiels que nous avons donc intérêt à préserver.

L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) les regroupe en quatre catégories:

1. Les services d’approvisionnement: les avantages matériels que les gens retirent des écosystèmes, par exemple l’approvisionnement en nourriture, en eau, en fibres, en bois et en combustibles.

2. Les services de régulation: les avantages obtenus de la régulation des processus écosystémiques, dont la régulation de la qualité de l’air et de la fertilité des sols, le contrôle des inondations ou la pollinisation des cultures.

3. Les services de soutien: ils sont nécessaires à la production de tous les autres services écosystémiques, notamment en offrant aux plantes et aux animaux des espaces de vie, en permettant la diversité des espèces et en maintenant la diversité génétique.

4. Les services culturels: les avantages immatériels que les gens tirent des écosystèmes, comme l’inspiration esthétique et technique, l’identité culturelle et le bien-être spirituel.

On peut même quantifier l’utilité économique des services écologiques que nous rend la nature.

Par exemple, les terres humides dans le sud de l’Ontario fournissent chaque année pour une valeur de 4,2 milliards de dollars (G$) de services de filtration des sédiments et d’élimination du phosphore, selon une étude publiée en janvier par l’Université de Waterloo.

Concrètement, ces terres humides gardent les sources d’eau potable propres et aident à atténuer les proliférations d’algues nuisibles dans les lacs et les rivières. Bref, sans ces écosystèmes, l’Ontario devrait payer 4,2G$ par année pour assurer les services équivalents.

Comme quoi protéger l’environnement, ça peut être payant.

 

La perte de biodiversité est liée à des problèmes environnementaux comme la pollution, la dégradation des terres, le changement climatique. (Photo: 123RF)

Plusieurs entreprises et organisations l’ont compris depuis longtemps aux quatre coins de la planète. Au Québec, par exemple, Fondaction CSN, un investisseur institutionnel, réalise depuis des années des investissements axés sur la protection de la biodiversité.

«La protection de la nature est une tendance de fond», souligne à Les Affaires la PDG du fonds des travailleurs, Geneviève Morin, que nous avons interviewée en prévision de la COP 15.

Fondaction investit par exemple dans l’agriculture régénératrice, une approche qui consiste à cultiver des végétaux tout en préservant la qualité et la biodiversité des sols — en n’étendant pas par exemple des pesticides.

L’investisseur institutionnel investit aussi dans des entreprises qui ont développé des technologies pour réduire le taux de mortalité des abeilles, un insecte indispensable afin de polliniser les fruits.

Essayez d’imaginer les coûts pour les producteurs et, surtout, l’impact sur la santé humaine si jamais les abeilles disparaissaient complètement de la surface de la Terre, et avec elles, certains fruits.

Selon une étude publiée en 2015 par le magazine médical The Lancet, cette situation pourrait provoquer jusqu’à 1,4 million de morts supplémentaires par année dans le monde soit une hausse de la mortalité mondiale de près de 3%.

Cette augmentation de la mortalité serait le résultat combiné d’une augmentation des carences en vitamine A et en vitamine B9, ainsi que d’une hausse des maladies cardiaques, des ACV et de certains cancers.

 

Protéger des forêts pour vendre des crédits carbone

Des fonds investissent aussi dans la protection de la forêt, afin de protéger la biodiversité, mais aussi des puits naturels de carbone — pour lutter contre les changements climatiques.

C’est par exemple le cas de la Woodbury Mountain Wilderness Preserve, au Vermont.

En février, le fonds québécois Inlandsis (soutenu par Fondaction CSN) et les organisations américaines Bluesource et Northeast Wilderness Trust ont conclu une entente à long terme pour développer un projet de carbone dans cette forêt.

Le Fonds Inlandsis réalisera à terme un rendement sur son investissement en revendant des crédits carbone — de plus en plus recherchés — qui seront générés par cet actif naturel, explique Geneviève Morin.

Il y a une vingtaine d’années, les organisations qui investissaient ou qui développaient des technologies pour lutter contre les changements climatiques étaient des précurseurs, souvent méconnus.

Aujourd’hui, plusieurs d’entre elles sont devenues des leaders pour tenter de limiter le réchauffement de la planète.

C’est un peu la même chose aujourd’hui avec la biodiversité, estime Geneviève Morin.

Malgré un intérêt grandissant, la protection de la biodiversité demeure en grande partie sous le radar des décideurs économiques et politiques.

Or, cet enjeu est non seulement important pour notre bien-être et notre prospérité, mais il regorge aussi d’innombrables occasions d’affaires et d’investissement pour ceux et celles qui sauront proposer des solutions concrètes pour protéger le tissu vivant de la planète.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Il détient aussi un MBA de l'Université de Sherbrooke. Depuis 25 ans, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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