À quoi tient le succès d'un capital risqueur?

Publié le 07/09/2018 à 06:06

À quoi tient le succès d'un capital risqueur?

Publié le 07/09/2018 à 06:06

La chance, avant tout... Photo: DR

Vu de loin, on a souvent l’impression que certains capital risqueurs volent de succès en succès tandis que d’autres, nettement plus nombreux, vont de déconvenue en déconvenue après avoir effectué un bon coup. Et on se dit tout naturellement que les uns sont doués tandis que les autres sont, disons, moins doués.


Mais cette impression est-elle la bonne? Le talent permet-il, seul, de faire la différence en matière de capital de risque, c’est-à-dire dans l’art d’identifier les start-ups promises à un avenir florissant et de les soutenir – financièrement et humainement – jusqu’à ce qu’elles atteignent leur point d’équilibre?


C’est justement ce qu’ont tenu à vérifier trois chercheurs d’éminentes universités : Ramana Nanda, professeur de gestion des affaires à la Harvard Business School de Boston (Etats-Unis); Sampsa Samila, professeur de management stratégique à l’École de commerce IESE de Barcelone (Espagne); et Olav Sorenson, professeur de management à l’École de management Yale de New Haven (Etats-Unis). Dans leur étude intitulée The persistent effect of initial success : Evidence from venture capital, ils ont regardé si les capital risqueurs couronnés de succès des années durant présentaient des caractéristiques particulières, ou pas. Et ce qu’ils ont ainsi découvert est carrément renversant!


MM. Nanda, Samila et Sorenson se sont plongé dans un océan de données concernant le capital de risque, à savoir toutes celles stockées dans la base de données VentureXpert de Thomson Reuters, de 1961 à 2008. Leur objectif? Trouver les facteurs déterminants de la persistence des bons résultats des firmes de capital de risque couronnées de succès. Ce qu’ils ont réussi à faire, même si les prises de leur pêche n’ont pas du tout été celles qu’ils avaient imaginées a priori


> La chance, pas le talent. Tout se joue dans les 10 premiers investissements du capital risqueur : s’il se trouve parmi eux une start-up qui finira par entrer en Bourse (ou, disons, par connaître une croissance rapide et saine), alors le capital risqueur a de fortes chances de voler de succès en succès des années durant; en revanche, si aucune perle rare ne figure parmi ses tout premiers investissements, le capital risqueur n’aura guère de chances de voir ses affaires fructifier dans les années à venir.


En revanche, le talent du capital risqueur ne permet aucunement de faire une différence durable. Et c’est là l’une des grandes surprises de cette étude. Il se trouve en effet que les compétences en matière de coaching (finance, management,…) n’ont que «peu, voire pas du tout», d’incidence sur la performance dans le temps des investissements du capital risqueur. Idem pour ses compétences en matière d’identification de segments de marchés porteurs, autrement dit de «flair» : la plupart du temps, ceux qui ont connu un premier succès dans une niche précise font l’erreur de persévérer dans celle-ci, y compris lorsqu’elle ne porte plus fruit; par ailleurs, dès qu’ils s’aventurent à investir dans des niches qu’ils affectionnent moins, leur performance s’apparente à celle des autres investisseurs, n’étant plus vraiment en mesure de dénicher de nouvelles perles rares, et leurs affaires se mettent à péricliter.


«La clé, c’est tout simplement d’être au bon endroit et au bon moment dès le départ de ses activités en capital de risque. Et rien d’autre», résument les chercheurs dans leur étude.


> La réputation, pas que la chance. Comment se fait-il que ceux qui connaissent le succès d’emblée voient leur performance perdurer dans le temps? Ont-ils continuellement de la chance? Non, bien entendu.


Sans en avoir vraiment conscience, ceux qui ont de la chance dès le départ se retrouvent avec deux précieux atouts en main. D’une part, ils ont soudain accès à davantage de start-ups en quête de financement, en tous cas davantage que les autres. D’autre part, ils ont accès à de plus importantes rondes de financement, en tous cas plus importantes que celels des autres.


Comment cela se fait-il? Tout simplement au fait que le succès appelle le succès : les jeunes entrepreneurs entendent parler d’eux et ont le réflexe d’aller frapper à leur porte ; même chose concernant les capital risqueurs d’envergure, qui se mettent à les contacter pour embarquer ensemble dans des projets de plus en plus gros (souvent, cela correspond à l’accès privilégié à des deuxièmes, troisièmes ou encore quatrièmes rondes de financement de start-ups à qui le futur semble sourire).


«Entrepreneurs comme capital risqueurs se mettent dès lors à croire en la capacité du capital risqueur à faire grandir les start-ups qu’il soutient, et font des pieds et des mains pour devenir leur partenaire. Ce qui lui ouvre des possibilités de croissance que les autres n’ont pas», notent les trois chercheurs.


La chance. Et la réputation. Certainement pas le talent, ni le flair. Voilà à quoi tient le succès en matière de capital de risque. Incroyable, n’est-ce pas? Mais c’est pourtant bel et bien le cas…


Chris Dixon, un investisseur vedette de la firme californienne de capital de risque Andreessen Horowitz connu pour avoir misé tôt, entre autres, sur BuzzFeed, Uber et Coinbase, l’avait reconnu en 2014 dans une entrevue : «Le succès en capital de risque, c’est 10% de flair et 90% le fait d’être présent à la bonne ronde de financement, grâce aux contacts noués auprès des entrepreneurs et des autres capital risqueurs». À l’époque, tout le monde avait crû qu’il s’agissait là de fausse modestie, mais non, c’était juste la pure vérité…


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Un rendez-vous hebdomadaire dans Les affaires et Lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui, quitte à renverser quelques idées reçues.


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ESPRESSONOMIE est le blogue économique d'Olivier Schmouker. Sa mission : éclairer l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui. Ce blogue hebdomadaire présente la particularité d'être publié en alternance dans le journal Les affaires (papier/iPad) et sur Lesaffaires.com. Olivier Schmouker est chroniqueur pour Les affaires et conférencier.

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