L'ère de la fin du pétrole a débuté

Publié le 16/12/2017 à 13:52

L'ère de la fin du pétrole a débuté

Publié le 16/12/2017 à 13:52

Source photo: Shutterstock

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – Même si la demande est toujours forte et que ce carburant pèsera lourdement pendant encore des décennies dans le bilan énergétique mondial, le pétrole est de moins en moins populaire comme source d’énergie. Bien entendu, il y aura des soubresauts. Mais la tendance est claire : nous assistons au début de l’ère de la fin du pétrole, disent les spécialistes.


Ces dernières années, plusieurs organisations -et on ne parle pas ici de groupes environnementalistes comme Greenpeace- ont indiqué qu’elles utiliseraient moins de carburants fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel), sans parler de celles qui veulent cesser de financer des projets d’énergies fossiles comme la Banque Mondiale.


Symbole fort s’il en est un, le 12 décembre, l’institution multilatérale a indiqué qu’elle ne financera plus l’exploration et l’exploitation de pétrole et de gaz naturel après 2019, dans le cadre du One Planet Summit organisé à l’initiative de la France.


La banque a pris cette décision alors que l’on assiste à la montée en puissance des technologies propres, et ce, de l’énergie solaire aux technologies de stockage d’électricité en passant par la géothermie.


«Nous devons essayer de regarder ce que sera la production énergétique dans le monde à l’avenir», a déclaré le président de la Banque Mondiale, Jim Young Kim.


Et cet avenir comptera moins d’énergies fossiles. Tous les scénarios (de base, optimiste, très optimiste) pointent en direction d’un déclin des trois énergies fossiles d’ici 2035.



Pendant ce temps, on assiste de plus en plus à l’installation d’équipements de production d’énergie renouvelable, notamment dans l’éolien.



Au niveau des transports, on assiste aussi à une explosion des ventes de véhicules électriques, surtout en Chine.



Tranquillement, mais sûrement, la décarbonisation de l’économie est donc bien enclenchée. De grands investisseurs institutionnels ont aussi pris ce virage. Comme la Banque Mondiale, plusieurs ont décidé ces dernières années de réduire leurs placements dans les énergies fossiles :


- le Rockfeller Brothers Fund


- le California Public Employees' Retirement System (CalPERS) et le California State Teachers' Retirement System (CalSTRS)


- le Norwegian Pension Fund Global


Au Québec, la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) a récemment annoncé qu’elle réduira l’empreinte carbone de son portefeuille global, en incluant le facteur climatique dans ses décisions d’investissement.


Les actifs bloqués


D’un strict point de vue financier, investir dans les énergies fossiles à long terme devient de plus en plus risqué. Pourquoi? Parce que la lutte aux changements climatiques risque de marginaliser les énergies fossiles.


Les scientifiques le disent, mais aussi des banquiers influents comme le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney. En 2015, dans d’un discours prononcé à Londres devant des assureurs, il a déclaré que cette lutte pourrait entraîner des pertes «potentielles énormes» pour les investisseurs exposés à ce secteur.


Son discours a créé une onde de choc mondiale dans le secteur de la finance, sans parler des producteurs d'énergies fossiles.


Décrié par les uns, salué par les autres, l'appel de Mark Carney à une plus grande transparence à propos des risques financiers encourus par ceux qui investissent dans les énergies fossiles n'est pas passé inaperçu.


Philip Lambert, le fondateur de Lambert Energy Advisory, s'est demandé comment on pouvait ainsi évoquer la possible marginalisation des énergies fossiles, alors qu'elles représentent aujourd'hui environ 85% de la production mondiale, que la demande énergétique augmente, et qu'il n'y a pas encore d'alternative suffisante au charbon et au pétrole.


Stephanie Pfeifer, chef de la direction de l'Institutional Investors Group on Climate change (IIGCC), a pour sa part indiqué que Mark Carney a tout à fait raison de soulever cet enjeu fondamental. Car, selon elle, cela permettra aux investisseurs de faire une meilleure estimation des risques associés aux changements climatiques dans leurs portefeuilles.


Pourquoi les changements climatiques représentent-ils un risque pour les investisseurs? La logique est simple:


- la Terre se réchauffe graduellement depuis le début de l'ère industrielle.


- l'humanité est responsable de ce réchauffement en raison de l'augmentation des émissions de gaz à effet de serre (GES) produites par la combustion des énergies fossiles, affirment la plupart des scientifiques.


- comme les changements climatiques entraînent déjà et entraîneront des coûts socio-économiques majeurs pour les sociétés (inondations, tempêtes, destruction d'infrastructures et d'écosystèmes, etc.), il faut stopper le réchauffement de la planète.


- pour y arriver, il faut brûler moins d'énergies fossiles et utiliser davantage d'énergies renouvelables.


Résultat? Des réserves d'énergies fossiles ne pourront pas à terme être exploitées.


80% des réserves d'énergies fossiles pourraient demeurer inexploitées


La température moyenne de la Terre a augmenté de 1 degré Celsius depuis le début de l'ère industrielle. En 2010, les leaders mondiaux prenant part aux négociations sur les changements climatiques ont convenu que le réchauffement ne devait pas dépasser 2 degrés.


Car, au-delà de ce seuil, les scientifiques craignent une accélération des changements climatiques en raison de la libération du méthane contenu dans le pergélisol, qui recouvre le cinquième de la surface terrestre.


Le pergélisol a du reste déjà commencé à fondre. C'est pourquoi il faut arrêter le réchauffement de la planète le plus vite possible, affirment les spécialistes.


Pour y arriver, seulement 565 gigatonnes de CO2 (ou 565 milliards de tonnes) pourront être émises dans l'atmosphère d'ici 2050, selon le consensus scientifique.


Le hic, c'est que les réserves actuelles d'énergies fossiles des entreprises dans le monde en 2015 étaient équivalentes à l'émission de 2 795 gigatonnes, selon le Financial Times.


Par conséquent, si les dirigeants de la planète prennent un jour des mesures sérieuses pour ne pas dépasser le seuil de 2 degrés Celsius, cela signifie qu’environ 80% des réserves d'énergies fossiles devront demeurer dans le sol.


C’est ce qu’on appelle en finance des actifs bloqués (ou des stranded asset, en anglais), c’est-à-dire des actifs qui perdent de la valeur en raison de l’évolution du marché. Dans le cas des énergies fossiles, il s’agit de la lutte aux changements climatiques.


Dans ce contexte, quelles sont les meilleures stratégies offensives et défensives pour les investisseurs?


Nous avons posé la question à deux spécialistes, Luc Vallée, stratège en chef chez Valeurs mobilières Banque Laurentienne, et Cimon Plante, gestionnaire de portefeuille et vice-président à la Financière Banque Nationale.


Les stratégies offensives 


Comme la demande de pétrole augmente toujours dans le monde pour les automobiles et que les politiques publiques «s’attaquent» à l’offre (la production pétrolière), cette situation fera augmenter les prix du pétrole, fait remarquer Luc Vallée.


«Cela peut paraître paradoxal, mais la meilleure stratégie offensive serait alors d’investir dans les producteurs de pétrole qui ont une structure de coût concurrentiel», dit-il.


Selon le stratège, tant qu’on ne s’attaquera pas à la consommation, il est «inéluctable» que le prix du pétrole augmentera, d’autant plus si l’on freine sa production.


Pour sa part, Cimon Plante suggère d’investir dans les entreprises du secteur des énergies vertes, en s’exposant par exemple à l’indice américain PowerShares Global Clean Energy (PBD, 12,91$). «Ce produit donne une excellente couverture aux alternatives d’énergies propres», dit-il.


Pour les investisseurs plus audacieux, le portefeuilliste recommande le fonds négocié en Bourse Powershare Cleantech (PZD, 42,11$). Il permet la sélection de titres technologiques qui ont la mission de réduire l’empreinte carbone dans le monde.


Les stratégies défensives


Selon Luc Vallée, une stratégie d’investissement défensive dans le secteur pétrolier serait de mise si les gouvernements imposaient un jour une «taxe importante» afin de réduire la consommation de carbone. Or, ce n’est pas le cas actuellement.


Dans ce contexte, le stratège suggère plutôt aux investisseurs exposés aux producteurs de pétrole de faire migrer leurs placements vers les producteurs de gaz naturel. Le gaz est la moins polluante des énergies fossiles. Il n’émet presque pas de rejets quand il sert à produire de la chaleur.


Mais pour les investisseurs qui veulent éviter d’investir dans les hydrocarbures, Luc Vallée recommande d’investir dans les secteurs qui «profiteront» du réchauffement climatique. «Les secteurs de l’eau, de l’irrigation, de l’agriculture et des infrastructures par exemple sont appelés à profiter des changements dramatiques du climat qui nous attendent», dit-il


Cimon Plante souligne que l’impact du désinvestissement du secteur pétrolier se fera ressentir à long terme. À ses yeux, il n’y a donc pas urgence pour un investisseur de modifier son portefeuille du jour au lendemain s’il détient des actions dans le secteur des hydrocarbures.


Par contre, pour les investisseurs qui veulent réduire leur risque à long terme, il recommande d’ajouter l’indice PowerShares Global Clean Energy à leur portefeuille. «Cette stratégie de couverture de risque vous permettra de subir un impact moins important si le secteur des titres pétroliers baisse et que le secteur des énergies propres gagne en popularité», dit-il.


«Les énergies fossiles sont le problème»


À moyen terme, la consommation de pétrole dans le monde demeurera importante, principalement en raison de la croissance économique des pays émergents comme l’Inde. Mais à long terme, ce carburant (et les deux autres énergies fossiles) est appelé à décliner dans la foulée de la lutte aux changements climatiques.


Les investisseurs doivent donc en tenir compte dans leur gestion des risques financiers à long terme, et ce, même s’il y a encore des occasions d’affaires dans les énergies fossiles à court et à moyen terme, selon les stratèges et gestionnaires de portefeuille.


Toutefois, la tendance est lourde et sans appel : les énergies fossiles sont en déclin. Et on ne les mettra pas au rancart à terme parce qu’il en manquera, mais bien parce qu’on aura pris la décision de les abandonner.


«Les énergies fossiles appartiennent au modèle économique du passé. Elles ne sont plus la solution, elles sont le problème», a d’ailleurs déclaré cette semaine le ministre français de la Transition écologique, Nicolas Hulot, lors du One Planet Summit.

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en affaires internationales, en énergie & ressources naturelles, et en analyse géopolitique. Ce passionné de relations internationales écrit actuellement un livre sur l’économie chinoise. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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