Quand un investisseur valeur achète Amazon, Facebook et Google

Offert par Les Affaires


Édition du 15 Octobre 2016

Quand un investisseur valeur achète Amazon, Facebook et Google

Offert par Les Affaires


Édition du 15 Octobre 2016

[Photo : Bloomberg]

Lorsqu'on pense à la philosophie de placement valeur inspirée par Benjamin Graham, on l'associe à bien des titres avant ceux d'Amazon, d'Alphabet (Google) ou de Facebook. Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce sont ces entreprises qu'un des investisseurs valeur les plus reconnus du pays, Irwin Michael, a privilégiées ces dernières années.


L'incursion du président des fonds ABC dans les titres vedettes de la technologie a piqué ma curiosité, car de mémoire, M. Michael s'est toujours concentré sur des titres très bon marché, qui possèdent un actif dont la valeur est sous-estimée et qui sont souvent méconnus du grand public investisseur.


Irwin Michael a été un des premiers gestionnaires de portefeuille que j'ai eu l'occasion d'interviewer à mes débuts au journal Les Affaires, il y a 14 ans. À l'époque, ce natif de l'arrondissement Saint-Laurent suivait un code de conduite composé de 10 commandements.


Parmi ceux-ci, le titre devait se négocier à un ratio cours/bénéfice inférieur à 10, à moins de 5 fois les flux monétaires que l'entreprise dégage, et devait être peu ou pas suivi par les analystes. Industries Lassonde (LAS.A, 219 $), qui reste sous l'écran radar d'un grand nombre d'investisseurs malgré son appréciation de plus de 1 000 %, figurait à ce moment parmi ses titres de prédilection.


Amazon (AMZN, 841,66 $ US) est loin d'être l'aubaine typique que M. Michael ciblait à l'époque. L'action se négocie à 84 fois le bénéfice prévu dans 12 mois et à 21,9 fois les flux monétaires anticipés. Son succès retentissant depuis trois ans est également connu de tous, même de ceux qui ne s'intéressent pas à la Bourse. Facebook (FB, 128,74 $ US), pour sa part, commande un ratio cours/bénéfice de 25,7 et un ratio de 21,6 fois les flux monétaires prévus. À l'instar d'Amazon, l'aura qui entoure le réseau social va bien au-delà des marchés.


En entrevue, M. Michael m'a expliqué que son approche avait évolué ces dernières années. «Le changement est la loi de la vie», m'a dit le gestionnaire, reprenant la citation célèbre de John F. Kennedy.


Dans une lettre aux investisseurs publiée en janvier, il a détaillé les facteurs qui redéfinissent le monde du placement. Les innovations technologiques, l'omniprésence du mobile et les nouvelles habitudes de vie contribuent à métamorphoser l'économie. Voilà pourquoi le gestionnaire torontois a élargi son champ d'action et ne vise plus uniquement des diamants à l'état brut boudés par la majorité des investisseurs.


«Le monde se transforme. Mes enfants réalisent la majeure partie de leurs achats en ligne», illustre le sexagénaire. À preuve, dit-il, Amazon revendique une valeur supérieure à celle du principal détaillant traditionnel du monde, Wal-Mart Stores (WMT, 69,36 $ US). La première a une capitalisation boursière de 214 milliards de dollars américains, la seconde, de 399 G$ US.


Autre exemple donné par Irwin Michael : les milléniaux, nés de 1982 à 1998, délaissent les câblodistributeurs traditionnels, au détriment d'entreprises telles que Disney (DIS, 92,83 $ US), pour des diffuseurs en continu comme Netflix (NFLX, 105,07 $ US). Cette tendance de fond vers le divertissement numérique profite aussi à des sociétés comme Electronic Arts (EA, 84,58 $ US), selon lui.


À l'inverse, certains titres qui auraient autrefois suscité son intérêt, dont le détaillant Reitmans (RET.A, 6,89 $) et son encaisse nette qui représente plus du tiers de sa valeur boursière, lui semblent des trappes de valeur. Ces entreprises se négociant à de faibles multiples sont considérées à tort comme de bonnes occasions d'investissement, puisque leur sort ne s'améliore jamais.


M. Michael n'est pas le seul gestionnaire à étirer l'élastique du concept valeur et à se tourner vers les coqueluches de la techno. Il y a quelques jours, l'hebdomadaire Barron's expliquait pourquoi les gestionnaires de cette école faisaient le plein de titres technologiques. «Au cours des cinq dernières années, j'ai trouvé plus d'occasions dans le secteur technologique que je n'en ai jamais vu», a notamment dit Michael Liss, gestionnaire de plusieurs fonds valeur.


L'obligation de se remettre en question


La semaine dernière, je vous conseillais de rester fidèle à votre approche, même si votre style de placement ne produit pas de bons rendements pendant un certain temps. En tant qu'investisseur individuel, vous jouissez d'un grand luxe que les professionnels ne peuvent s'offrir : le temps. Ce n'est pas un drame si votre portefeuille fait du surplace pendant quelques années parce que vos titres ne sont pas la saveur du moment.


Il en va tout autrement pour les portefeuillistes. Soumis à la pression constante de leurs clients, ils peuvent rarement se permettre une longue disette.


Comme je l'écrivais dans une chronique publiée en mars dernier, les fidèles de l'approche valeur ont connu une traversée du désert au cours de la dernière décennie. Un contexte qui a incité certains gestionnaires à capituler et à se tourner vers les titres de croissance.


C'est peut-être ce qui a incité M. Michael à faire évoluer son approche. Les cinq fonds ABC qu'il gère ont connu une performance relative décevante au cours des périodes de 3, 5 et 10 ans. Un investissement de 10 000 $ réalisé il y a 10 ans dans son principal fonds, ABC valeur essentielle, vaut aujourd'hui 8 680 $, par rapport à 16 693 $ pour l'indice de sa catégorie, selon les données de Morningstar.


Un autre gestionnaire valeur réputé, l'Ontarien Francis Chou, reste quant à lui fidèle à sa stratégie, bien que ses deux principaux fonds (Chou Associates Can et Chou Associates US) aient affiché une performance nettement inférieure aux indices sur les périodes de 1, 3, 5 et 10 ans. Comme il l'écrivait dans sa lettre annuelle en mars dernier, il demeure convaincu que Sears Holdings (SHLD, 11,95 $ US) vaut nettement plus que son cours de 15 $ US de l'époque. Au moment d'écrire ces lignes, l'action du détaillant se négociait à moins de 12 $ US.


Entre un Irwin Michael qui a fait évoluer sa stratégie vers les Amazon de ce monde et un Francis Chou qui reste fidèle à sa stratégie et attend que la réelle valeur de Sears émerge, lequel aura raison ? Si on se fie aux récents commentaires de plusieurs observateurs, un cycle favorable au style classique de l'approche valeur s'est amorcé depuis quelques mois. Chose certaine, MM. Michael et Chou n'auront pas 10 autres années pour se faire valoir.

À propos de ce blogue

Après près de 16 années passées au journal Les Affaires, dernièrement en tant que chef de publication pour lesaffaires.com, Yannick Clérouin a rejoint en mars 2018 la société de gestion de portefeuilles Medici.

Yannick Clérouin

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