«Nous sommes d'insatiables fétichistes du travail»

Offert par Les Affaires


Édition du 12 Novembre 2016

«Nous sommes d'insatiables fétichistes du travail»

Offert par Les Affaires


Édition du 12 Novembre 2016

Par Diane Bérard

«Le travail rémunéré disparaît. Il faut nous définir par autre chose que celui-ci.» - James Livingston, historien et auteur de No More Work: Why Full Employment Is a Bad Idea.

James Livingston enseigne à l'université Rutgers, au New Jersey. Ce professeur est un contrarien. Son livre Against Thrift: Why Consumer Culture Is Good for the Economy, the Environment, and Your Soul, par exemple, prône le consumérisme pour relancer l'économie. Son récent ouvrage, No More Work: Why Full Employement Is a Bad Idea, publié en octobre 2016, prône la dissociation du travail et du revenu et l'allocation d'un revenu minimum de base. 


Diane Bérard - Dans votre sixième livre, No more work, vous affirmez que nous sommes devenus des fétichistes du travail. Dites-nous en plus...


James Livingston - Pour les tenants de la gauche autant que pour ceux de la droite, le travail est devenu la seule et unique façon de développer sa personnalité et de s'accomplir. Le travail est aussi considéré comme l'ultime mécanisme de redistribution de la richesse. D'où l'obsession généralisée des statistiques concernant le chômage. Et celle du plein emploi. Tout le monde attend le retour du plein emploi.


D.B. - En quoi ce fétichisme nous fait-il souffrir ?


J.L. - Il nous fait souffrir parce qu'il devient de plus en plus difficile à assouvir. Le travail, au sens de travail rémunéré, disparaît. Et lorsqu'il s'en crée, il contribue rarement à l'épanouissement personnel. Soit qu'il est aliénant - pensez au travail dans des cubicules. Soit qu'il est si mal payé qu'il ne donne même pas accès à un niveau de vie décent. Soit qu'il est précaire et discriminatoire envers les travailleurs autonomes de l'économie de plateforme.


D.B. - Vous affirmez que le marché du travail est «cassé». Cela signifie qu'il a déjà fonctionné.


J.L. - En effet, au début du capitalisme, le marché du travail fonctionnait mieux. Il a déjà créé des emplois. Et il y avait une certaine logique dans la rémunération accordée aux travailleurs. En général, si votre travail produisait quelque chose qui avait de la valeur pour la société, vous étiez rémunéré. Ce n'est plus vrai. Prenez le cas de l'information. On ne cesse de parler de la valeur de l'information dans notre société contemporaine. Pourtant, personne n'est prêt à payer l'information qu'il consomme.


D.B. - La crise financière de 2008 marque-t-elle le point de rupture du marché du travail ?


J.L. - Pas du tout, la cassure est amorcée depuis longtemps. On assiste à une destruction lente des emplois rémunérés depuis les années 1920. De 1920 à 1930, par exemple, la productivité a augmenté de 43 %, alors que deux millions d'emplois ont été éliminés. Et cela s'est poursuivi d'une décennie à l'autre. La crise financière de 2008 ne marque pas un tournant pour le marché du travail. Elle a poursuivi le processus amorcé depuis plus d'un siècle. Le capitalisme a si bien fonctionné qu'il a atteint sa limite.


D.B. - Faut-il faire notre deuil d'un emploi rémunéré parce qu'il n'y en aura plus ou parce que ceux qu'on crée sont aliénants ou de mauvaise qualité ?


J.L. - En fait, la destruction d'une grande partie du travail rémunéré doit être une occasion de réfléchir à l'importance que nous lui attribuons dans nos vies. Nous sommes devenus ce que faisons. Pire, nous sommes devenus ce que nous fabriquons. Il faut être efficace, productif. Nous devrions prendre conscience que notre valeur dépasse ce que nous produisons contre rémunération. Et tirer un sentiment d'accomplissement d'autre chose que de notre travail. Ultimement, la destruction du travail rémunéré remet en question l'essence de l'être humain. Quand deux personnes se rencontrent pour la première fois, chacune demande à l'autre : «Que fais-tu dans la vie ?». Peut-être en arriverons-nous à demander plutôt :«Qui es-tu ?».


D.B. - Vous faites une nuance entre le travail nécessaire à la société (socially necessary work) et celui qui est bénéfique à la société (socially beneficial work). Quelle est-elle ?


J.L. - Le travail nécessaire à la société est en déclin. Il disparaît à la suite des gains attribuables à l'automatisation. On a de moins en moins besoin de main-d'oeuvre pour remplir les besoins courants de la société. Le travail bénéfique à la société est quant à lui lié, par exemple, à la façon dont on prend soin les uns des autres et à la façon dont on s'éduque. Ce travail-là paie mal. Ou il ne paie pas. Et il ne disparaît pas. Au contraire, il est en hausse. Il faut donner aux gens les moyens d'accomplir davantage de travail socialement bénéfique.


D.B. - Votre solution à la destruction du travail rémunéré consiste à dissocier travail et revenu. Expliquez-nous.


J.L. - Cela signifie que vous ne tirez pas nécessairement votre revenu, ou la totalité de votre revenu, du travail. C'est déjà amorcé aux États-Unis, 20 % des foyers américains subsistent grâce aux paiements de transfert qu'ils reçoivent du gouvernement. Sans ces sommes, ces foyers vivraient sous le seuil de pauvreté. Nos choix de travail seraient fort différents si travail et revenu étaient en partie ou totalement dissociés.


D.B. - On en arrive à la notion de revenu universel minimum...


J.L. - C'est incontournable. En versant un revenu minimum à tous les adultes, on introduit la notion de choix. Le choix de combiner un travail nécessaire à la société à un travail bénéfique à la société. Le choix de retourner aux études. Celui de faire du bénévolat à temps plein.


D.B. - Le Québec, comme de nombreux États partout dans le monde, étudie le concept de revenu de base. Cette idée était à la mode dans les années 1970 ; pourquoi a-t-elle perdu de son attrait et pourquoi revient-elle ?


J.L. - L'expérience pionnière du revenu de base s'est déroulée dans la localité rurale de Dauphin, au Manitoba. De 1974 à 1978, les habitants les plus pauvres de Dauphin ont reçu un chèque équivalant à 60 % du seuil de pauvreté établi par Statistique Canada. Aucune discrimination n'était faite entre ceux qui étaient aptes au travail et ceux qui ne l'étaient pas. Cette expérience a ensuite été abandonnée dans la foulée de changements gouvernementaux au Manitoba et au Canada, et de choix budgétaires. Cet abandon s'inscrit dans le rejet des idées keynésiennes au cours des années 1970 et 1980. L'économiste John Maynard Keynes défendait, entre autres, la nécessité de l'intervention de l'État pour stimuler la demande et corriger les imperfections du marché. En rejetant les idées de Keynes, les politiciens se sont tournés vers l'entreprise privée et l'investissement privé comme source de création d'emplois. Quelques décennies plus tard, on se rend compte que le secteur privé crée de moins en moins d'emplois et qu'il génère de moins en moins de revenus. Au cours des années 1950 et 1960, le gouvernement fédéral américain tirait 38 % de ses revenus de l'impôt des entreprises. Aujourd'hui, il en tire à peine 11 %. Ces deux facteurs combinés expliquent probablement pourquoi le concept de revenu minimum garanti revient dans les conversations.


D.B. - Le revenu minimum universel ne sera-t-il pas une incitation à l'oisiveté ?


J.L. - C'est une idée reçue que tout le monde répète en ne citant que des preuves anecdotiques ! Les études démontrent le contraire. La disparition du travail rémunéré ne marque ni la disparition du travail ni celle de l'éthique de travail. Demandez à vos enfants ce qu'ils feraient si on dissociait travail et revenu. Très peu répondront qu'ils ne travailleraient pas.


D.B. - La fin du travail salarié exige deux types d'adaptations. L'une est psychologique, soit se définir autrement que par ce que nous produisons. L'autre est économique. Il faut financer le revenu de base universel. Laquelle pose le défi le plus important ?


J.L. - L'adaptation psychologique, de loin.

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