Autochtones: des entreprises s'engagent dans la réconciliation

Offert par Les Affaires


Édition du 25 Août 2018

Autochtones: des entreprises s'engagent dans la réconciliation

Offert par Les Affaires


Édition du 25 Août 2018

Par Julie Cailliau

Pourquoi nos entreprises devraient-elles répondre à l’appel ? Il y a plusieurs bonnes raisons. [Photo: 123RF]

Depuis un an et demi, une dizaine de grands employeurs québécois se rencontrent, de façon informelle mais régulière, pour parler d’affaires autochtones. « Une fois par trimestre, nous discutons des enjeux liés aux relations avec les communautés. L’objectif est de bâtir des relations d’égal à égal », explique Mihaela Stefanov, cadre chez EY, qui a eu l’initiative de créer ce regroupement. Les entreprises qui participent viennent des secteurs du transport, du droit, de l’énergie ou encore des ressources naturelles .


L’heure est à la réconciliation, Indian Time, et ce processus en branle dans tout le pays depuis le dépôt du rapport de la commission Vérité et réconciliation gagne maintenant le monde des entreprises.


C’est un vent nouveau, et il vient de l’ouest. Je l’ai senti souffler pour la première fois en mai 2017. J’étais à Toronto pour ouvrir le gala de remise des Prix du magazine canadien et j’avais pratiqué longuement mon script pour m’assurer de prononcer correctement ces quelques lignes : « Nous sommes réunis ce soir sur des territoires traditionnels de peuples autochtones, y compris des premières nations wendates, de la première nation Anishinabek, des cinq nations de la confédération des Haudenosaunee et la première nation des Mississaugas de New Credit ». C’était la première fois que je voyais un tel préambule, mais j’ai compris que c’était la norme depuis quelques temps déjà dans la Ville-Reine. 


Quelques jours plus tard, Denis Coderre déclenchait une polémique en faisant à son tour une déclaration de territoire lors de son allocution devant la Chambre de commerce du Grand Montréal métropolitaine, en juin 2017. Comme Toronto, Montréal est construite sur un territoire non cédé.


À l’époque, j’ai appelé Marie-Josée Parent, directrice générale de DestiNations (aujourd’hui élue dans Verdun, la première élue autochtone dans l’histoire de Montréal) pour mieux comprendre ce phénomène. « Au Québec, c’est tout nouveau, m’a-t-elle confirmé à l’époque. Le processus de réconciliation [officialisé à la Ville de Montréal en septembre 2017] implique notamment de reconnaître le territoire, sans avoir peur. Parce que la réalité autochtone n’est pas juste ancestrale, elle est contemporaine. Ce mouvement vient de la commission Vérité et réconciliation. Elle a permis une prise de conscience et un désir de corriger le tir. »


Quel rôle pour les entreprises


La Commission a même donné la marche à suivre. Son rapport déposé en décembre 2015 comportait pas moins de 94 appels à l’action, le 92e s’adressant directement aux entreprises : « Nous demandons au secteur des entreprises du Canada d’adopter la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones en tant que cadre de réconciliation. » Les principales mesures réclamées des entreprises par la Commission sont de consulter les communautés avant de lancer des projets de développement économique sur leur territoire; de favoriser l’accès à l’emploi des autochtones; et de former les la population générale au sujet de la réalité autochtone.


Pourquoi nos entreprises devraient-elles répondre à l’appel ? Il y a plusieurs bonnes raisons, mais pour qui fonctionne aux arguments chiffrés, prenez celui-ci : le National Aboriginal Economic Development Board a évalué en 2016 que la faiblesse des échanges entre les communautés autochtones et non autochtones cause un manque à gagner qui se chiffre à 27,7 milliards de dollars par an (soit 1,5% du PIB), dont 1,7 G$ rien qu’au Québec. Pour débloquer cette richesse, il faut commencer par réduire la pauvreté des Autochtones, par l’éducation et l’emploi, explique le NAEDB.


Accès à l’emploi et financement des entrepreneurs


Mark Shadeed se consacre à mettre en œuvre de telles mesures depuis sa nomination au poste de directeur Financement autochtone pour le Québec et les provinces Atlantiques de BMO, il y a un an. « Mais BMO comporte un département autochtone depuis 1992 », précise le financier, ajoutant que la banque a reçu en 2017 sa 5e certification Or du programme Progressive aboriginal Relations (PAR). Cette estampille est décernée par le Conseil canadien pour le commerce autochtone (Canadian council for aboriginal business) en reconnaissance des efforts d’une organisation pour être un partenaire d’affaires et un employeur engagé dans la prospérité des communautés indigènes. 


C’est pour partager ces bonnes pratiques que Mark Shadeed représente BMO au sein du comité d’employeurs dont je vous parlais au tout début de cet article, celui qui n’a pas encore de nom tant il est récent et informel. « Les membres de ce comité n’ont pas encore de but commun, parce qu’ils sont tous à des stades d’avancement variés, explique M. Shadeed. Je présente ce que fait BMO pour que d’autres puissent progresser vers la certification PAR. »


Il demeure ambitieux pour sa propre entreprise également. À la banque, il a la responsabilité de trouver des ressources financières pour les autochtones, mais aussi de former les gestionnaires de la banque pour qu’ils sachent embaucher les membres des communautés. « Actuellement, 1,4% de nos 35 000 employés se déclarent autochtones (Ils sont probablement plus nombreux dans les faits.) On vise atteindre 1,9% ».


Au plan de l’emploi, tous les membres du comité n’ont d’ailleurs pas la même approche. Pour Mihaela Stefanov, d’EY, il s’agit « d’élargir le bassin de main-d’œuvre, sans nécessairement fixer des quotas. Ouvrir de nouveaux canaux de recrutement en fréquentant par exemple les associations étudiantes autochtones, c’est simplement se permettre de découvrir des candidats qui n’auraient pas pensé à se manifester sous prétexte, par exemple, qu’ils ne parlent pas français.


Les Autochtones représentent environ 4% de la population canadienne, une statistique toutefois basée sur la définition de la Loi sur les Indiens, non reconnue par les communautés autochtones. À Montréal, ils représentent 26 000 personnes selon le recensement, voire 40 000 si on fait plutôt appel au principe d’auto-identification, m’avait d’ailleurs expliqué Marie-Josée Parent.


Mark Shadeed veut faire bouger l’aiguille du côté de l’accès à l’emploi, mais également celle de la prospérité des entrepreneurs autochtones. À ce chapitre, les barrières sont nombreuses, mais la principale est le financement. « Ils ne sont pas bien entourés et ils manquent généralement d’équité », explique Mark Shadeed. Pour contourner cet obstacle, les institutions financières se montrent créatives. Par exemple, BMO a mis en place un programme qui permet la création de fonds d’investissement gérés par les conseils de bande pour financer des entreprises sur leur réserve. « Utilisé en Colombie-Britannique, il a été offert plusieurs fois au Québec, c’est en cours », assure Mark Shadeed.


Et d’affirmer : « Notre perte en 26 ans avec les Premières nations est nulle ».


De nouvelles relations diplomatiques


Accès à l’emploi et maillage B2B sont au cœur du mandat de Marie-Ève Bordeleau, Commissaire aux relations avec les peuples autochtones à la Ville de Montréal. Elle est la première à occuper ce poste, ouvert en janvier cette année. Un autre signe de cet Indian Time salutaire, finalement.


Chargée de mission, elle a trois ans pour développer une stratégie de réconciliation sur le territoire de Montréal, former les employés de la Ville à la réalité autochtone, conseiller l’exécutif municipal sur la question et promouvoir la déclaration des Nations-Unis. Son levier : les relations diplomatiques avec les gouvernements autochtones, tels que la société Makivik, le Grand conseil des Cris, l’Association des Premières nations du Québec et du Labrador et les trois communautés mohawk limitrophes de la municipalité.


Pour concevoir la stratégie de réconciliation, elle a commencé par consulter cet été une cinquantaine d’organisations représentant les communautés autochtones concernées. Fin septembre, elle se tournera vers les services de la Ville, les autres paliers de gouvernement, les universités, et toutes sortes d’autres interlocuteurs, en particulier les entreprises du secteur privé.


A priori, sa stratégie recommandera d’inclure des mesures spéciales (« dédiées ») aux autochtones dans les programme de financement ou de fiscalité existants. « Si c’est effectivement une attente exprimée par les communautés concernées lors de nos consultations », précise-t-elle.


Un univers complètement différent


Originaire de la Nation Crie de Waswanipi, Marie-Ève Bordeleau fait partie des nouveaux modèles inspirants issus des communautés autochtones. On peut citer également Marie-Josée Parent, ou encore l’entrepreneure Mélanie Paul, présidente d’Inukshuk Synergie et vice-présidente de Granules LG, installée à Mashteuiatsh, au Saguenay. « Oui, il y a un momentum depuis quelques temps, confirme Mihaela Stefanov, d’EY. Et j’espère qu’il va grandir. »


Également membre du comité d’employeurs lancé par Mme Stefanov, Éric Cardinal l’espère lui aussi. Il bâtit depuis plus de 4 ans des ponts entre des organisations non-autochtones (municipalités, entreprises) et autochtones (conseils de bande). 


Avec le recul, qu’est-ce que ça prend pour que ces ponts soient solides ? « Les Blancs doivent faire preuve d’ouverture, de patience et de flexibilité, répond le directeur, Affaires autochtones et Acceptabilité sociale, au cabinet de relations publiques National. Il faut s’instruire sur le contexte, l’histoire, le pourquoi. Et puis juste reconnaître que c’est un univers complètement différent du nôtre. »

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