Pourquoi le World Wildlife Fund se félicite d'investir dans les énergies fossiles

Offert par Les Affaires


Édition du 27 Août 2015

Pourquoi le World Wildlife Fund se félicite d'investir dans les énergies fossiles

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Édition du 27 Août 2015

Par Julien Abadie

[Photo : Bloomberg]

L'organisme bien connu World Wildlife Fund (WWF) spécule sur les énergies fossiles. Dis aussi brutalement, on se retient d'hurler à l'hypocrisie. Mais quand on prend un peu de recul, il y aurait presque de quoi crier au génie. Explications.


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Une organisation non gouvernementale (ONG) peut-elle lutter contre le réchauffement climatique tout en investissant dans les énergies fossiles ? Éthiquement, cette position paraît intenable. Les militants et donateurs de l'organisation en question se chargeraient de le lui faire comprendre.


Dans la pratique, comme l'a montré une enquête de la journaliste Naomi Klein parue en 2013 sur le site du magazine The Nation, les ONG environnementales n'hésitent pas à placer leurs fonds dans ce secteur. En toute discrétion, bien sûr. Pour elles, la gestion de la cause et la gestion des actifs sont deux activités autonomes comportant des contraintes différentes. Et dans la mesure où ils servent la cause, les gains potentiels liés aux énergies fossiles sont tout simplement trop importants pour être ignorés.


Le WWF fait partie de ces ONG qui jouent à ce double jeu. Mais depuis janvier 2014, grâce à son administrateur Robert Litterman, il est parvenu à résoudre le paradoxe éthique qui l'encombrait.


Si le nom de l'Américain Robert Litterman ne vous dit rien, peut-être connaissez-vous mieux le modèle d'optimisation de portefeuille Black-Litterman qu'il avait cocréé en 1992 lorsqu'il travaillait chez Goldman Sachs. Dans le petit monde de la mathématique financière et de la gestion de risque, il a sa place au temple de la renommée. Catégorie superstar. Depuis son départ de Goldman Sachs en 2009, après 23 ans de services, Bob Litterman consacre son énergie à la préservation de l'environnement. Comment ? En faisant ce qu'il sait faire de mieux : optimiser les investissements.


Nommé au conseil d'administration de la WWF en 2007, responsable de la gestion des fonds de la fondation depuis 2013, M. Litterman a refusé, comme d'autres, de désinvestir du secteur des énergies fossiles. Pourtant, il est convaincu depuis des lustres de l'impact de ce secteur sur le réchauffement de la planète.


Lorsqu'il prend la plume et le micro, c'est même souvent pour appeler les marchés à fixer un prix du carbone plus élevé à l'échelle mondiale ou mettre en garde contre la sous-estimation du risque financier représenté par les changements climatiques. Sa position : «Investir seulement de manière éthique est difficilement compatible avec une gestion responsable et prudente des dons», concédait-il à la fin de 2013 au magazine écologique Ensia, avant d'ajouter : «Mais on ne peut pas en rester là».


Parier sur la baisse des actions des grands pollueurs


Dans son blogue «La Finance expliquée» hébergé par Alternatives Économiques, l'économiste Fabien Hassan décortiquait le 21 juillet la stratégie de l'investisseur. Selon lui, la décision de Robert Litterman de ne pas désinvestir est en partie liée aux frais de gestion.


«En se contentant de reproduire un indice financier, son fonds pratique une gestion passive relativement peu onéreuse. Revendre certains titres selon des critères environnementaux imposerait de passer à une gestion active» et plus coûteuse, écrit M. Hassan. Mais, ajoute-t-il, l'essentiel n'est pas là. En réalité, M Litterman a surtout élaboré une stratégie pour que la morale soit sauve : s'il continue de spéculer sur les énergies fossiles, il le fait seulement à la baisse.


Au prix d'un montage assez complexe - basé sur les réserves de combustibles fossiles inutilisables -, M. Litterman a superposé au portefeuille classique du WWF des produits dérivés financiers dont la valeur est inversement indexée sur les performances du secteur des énergies fossiles. Autrement dit : lorsque la valeur des entreprises qui émettent le plus de gaz à effet de serre baisse, celle de ces produits dérivés grimpe.


«Ce swap produit les mêmes bénéfices économiques que ceux qu'on obtient lorsqu'on vend les actifs bloqués des énergies fossiles à leur valeur actuelle et qu'on investit la somme recueillie dans l'ensemble du marché boursier», explique M. Hassan dans Ensia. En d'autres termes, «c'est parier que les actifs bloqués vont sous-performer par rapport au reste du marché».


À ce mécanisme, le financier a ajouté quelques investissements dans l'économie verte. Cependant, comme il le reconnaît lui-même dans le magazine économique torontois Corporate Knights, ce calcul est plus aléatoire : «C'est plus facile de deviner les secteurs qui sous-performeront en Bourse que ceux qui surperformeront».


Pacte faustien


Grâce à ce contrat dérivé baptisé WWF Stranded Assets Total Return Swap, l'ONG de Washington peut non seulement conserver ses actifs «sales» en gardant les mains propres, mais engranger des bénéfices faramineux lorsque la valeur du secteur des énergies fossiles baisse.


Et ça marche : d'après Corporate Knights, le rendement du fonds de placement de la WWF sur les 18 derniers mois atteindrait les 40 % !



Selon Fabien Hassan, cette performance serait pour partie liée à l'effondrement de la capitalisation boursière du charbon américain. «Ce secteur étant l'un des plus émetteurs de CO2, il est fort probable qu'il fasse partie des secteurs contre lesquels WWF a parié.»


Dans le Financial Times, M. Litterman pousse le raisonnement plus loin : «Ce que les résultats du swap reflètent, c'est que le marché s'attend désormais à ce que le prix des émissions de carbone augmente beaucoup plus vite qu'il ne le prévoyait il y a six mois».


Alors qu'au même moment, le mouvement du désinvestissement reçoit de plus en plus d'échos dans la société civile, la stratégie de M. Litterman paraît aussi brillante qu'iconoclaste. À tous ceux qui exigent qu'on arrête immédiatement d'investir dans les énergies fossiles sous prétexte qu'elles sont nuisibles, Robert Litterman oppose une sorte de pragmatisme moral : «Ça réduit le risque financier, ça accroît le rendement et, dans le cas de la WWF, ça répond à notre mission : protéger les écosystèmes de la planète, affirme-t-il dans Corporate Knights. D'un point de vue fiduciaire, il n'y a aucune raison de ne pas le faire».


Il y a quelque chose du pacte de Faust dans cette manière d'utiliser un mécanisme décrié du capitalisme financier pour tirer profit des déboires de son adversaire. À une grosse différence près : grâce à Robert Litterman, l'âme de la WWF ne craint rien du tout.


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