Comment remettre les pieds sur terre après C2 Montréal

Publié le 26/05/2017 à 07:50

Comment remettre les pieds sur terre après C2 Montréal

Publié le 26/05/2017 à 07:50

Neri Oxman est professeure au MIT Media Lab. Photo: DR

Vous le savez sûrement, C2 Montréal, c'est en ce moment-même que ça se passe. Cet événement exceptionnel vise à marier commerce et créativité, mais, en vérité, il va bien au-delà : il est le point de rencontre de cerveaux plus survoltés les uns que les autres, il est le point d'incandescence d'idées plus flyées les unes que les autres, oui, il est le point de départ de projets plus tripants les uns que les autres.


Le hic? C'est la chute. Celle qui survient chaque fois qu'un trip intense s'achève. Celle qui nous fait dire, après coup, qu'on a certes vécu quelque chose d'intense, mais surtout de vain, pour ne pas dire de faux : on peine à recoller les morceaux, et on ne discerne plus vraiment ce qui nous faisait croire, sur le moment, que nos pensées étaient alors plus géniales les unes que les autres. Puis, on soupire, et on se résout à reprendre le train-train quotidien, les épaules voûtées, la tête basse...


Tout ça pour ça? Non, mille fois non!


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C'est que j'ai pour vous un truc incroyable pour ne pas (re)vivre cette terrible chute et pour, bien au contraire, remettre les pieds sur terre sans heurt; mieux, pour avoir alors la tête haute, le cerveau gonflé à bloc et le corps bourré d'une énergie nouvelle! Si, si... Ce truc renversant, je l'ai déniché en creusant dans les travaux d'une des plus brillantes conférencières qu'il m'ait été donné de voir à C2 Montréal, Neri Oxman.


Neri Oxman? Il s'agit d'une professeure de science et d'art du MIT Media Lab à Cambridge (États-Unis) qui aime à combiner design, biologie, data et ingénierie (excusez du peu). Elle a fait plusieurs fois la couverture des magazines Fast Company et Wired; et ce, grâce à ses innovations en matière de design. Elle a collaboré avec Björk pour la conception et la fabrication des «masques organiques» imprimés en 3D que la chanteuse islandaise porte en tournée. Elle a, encore, contribué à la mise au point de la toute première imprimante 3D capable d'utiliser du verre.


Autrement dit, Neri Oxman est à la fois une scientifique et une artiste, ce qui l'amène à prendre du recul sur tout ce qu'elle entreprend. Elle épluche, elle inspecte, elle analyse chacune de ses trouvailles, voire chacune de ses pensées. Résultat? Il lui est venu une idée géniale, le jour où elle s'est penchée sur son propre processus créatif. Une idée carrément géniale, je le souligne, que je vais me faire un plaisir de partager avec vous, convaincu que je suis que cela peut vous permettre d'éviter à tout jamais la méchante chute d'après C2 Montréal, mais surtout, que cela peut vous aider à pousser votre créativité plus loin que vous ne l'avez jamais imaginé. Une idée qu'elle a intitulée le «cycle de créativité de Krebs». Regardons ça ensemble...


Un beau jour, Neri Oxman est tombée sur une réflexion d'un designer qu'elle admire et qui a été, avant elle, enseignant au MIT Media Lab, John Maeda. Cette réflexion disait grosso modo que la plupart des innovations actuelles résultaient du fruit du travail commun de quatre disciplines : l'art, la science, le design et l'ingénierie. D'après lui, c'est lorsque les quatre sont mises à contribution avec ingéniosité que se produit le fameux «Eurêka!» des découvertes qui changent la donne (ex.: l'iPhone, etc.).


Cette réflexion a, bien entendu, attiré son attention puisqu'elle-même recourt à ces disciplines-là chaque fois qu'elle s'évertue d'innover. Cela la confortait de noter que l'un des grands designers de notre époque en était arrivé au même constat qu'elle.


Mais voilà, John Maeda n'était pas allé au-delà de cette réflexion. Il n'avait pas, entre autres, indiqué comment on devait s'y prendre pour combiner au mieux les quatre disciplines en question afin d'optimiser ses chances de faire une véritable trouvaille.


La chance a voulu que Neri Oxman soit ensuite tombée sur un autre document qui l'a interpellée, à savoir le cycle de Krebs. De quoi s'agit-il? C'est très simple...


Le cycle de Krebs correspond à une découverte faite dans les années 1930 par le biochimiste allemand Hans Adolf Krebs. Ce dernier a mis au jour la série de réactions en chaîne qui se produit lorsqu'un organisme vivant dégrade des glucides, des graisses ou des protéines pour en récupérer l'énergie. Cette série est à la fois complexe, logique et nécessaire; et c'est justement en cela qu'elle est fondamentale – elle est ni plus ni moins à la base de la vie.


La réflexion de Maeda et la découverte de Krebs se sont aussitôt téléscopées dans la tête de Neri Oxman : «Et si je mixais les deux...», s'est-elle dit, comme un défi des plus audacieux.


Elle a repris le schéma de Krebs – un cercle qui montre, étape par étape, comment, par exemple, des glucides deviennent de l'énergie au sein d'un organisme vivant –, en remplaçant d'une part, les différents acteurs qui entrent en jeu dans ce processus par les quatre que sont, selon Maeda, l'art, la science, le design et l'ingénierie, et d'autre part, les glucides par une idée neuve. Autrement dit, elle a regardé si le cycle de Krebs pouvait permettre d'indiquer quand et comment l'art, la science, le design et l'ingénierie devaient être mis à contribution pour passer d'une idée neuve à une véritable innovation.


Vous savez quoi? Ce travail s'est traduit par un schéma d'un simplicité incroyable, oui, d'une simplicité lumineuse. Digne du fameux «E=MC2», à mes yeux.



Le principe est simple... Partons du terme qui figure en haut à droit, Science, et tournons autour du cercle dans le sens des aiguilles d'une montre :


> Science. Le rôle de la science est d'expliquer et de prévoir les événements qui se produisent dans notre environnement; c'est-à-dire qu'elle convertit l'information en connaissance.


> Ingénierie. Le rôle de l'ingénierie est de recourir à la connaissance scientifique pour identifier des solutions à des problèmes empiriques; c'est-à-dire qu'elle convertit la connaissance en utilité.


> Design. Le rôle du design est de concrétiser des solutions de manière à en maximiser la fonction et à en accroître l'expérience humaine; c'est-à-dire qu'il convertit l'utilité en comportement.


> Art. Le rôle de l'art est de questionner notre comportement et d'éveiller la conscience que nous avons de notre environnement; c'est-à-dire qu'il convertit le comportement en une toute nouvelle perception de l'information.


C'est ainsi qu'une idée neuve qui chemine de la science à l'art, en passant par respectivement l'ingénierie et le design, peut parvenir à se transformer en projet prometteur. À chaque étape, elle gagne en énergie; ou sinon, disparaît d'elle-même, n'étant pas assez bonne pour poursuivre sa voie. Et à chaque étape, elle se transforme un peu, voire beaucoup, pour muer en ébauche d'innovation susceptible de changer la donne dans son secteur.


Maintenant, je sais que vous brûlez d'envie de me poser une question : «OK, c'est très beau tout ça, mais comment puis-je me servir de ce cycle-là?» Et vous avez raison. Neri Oxman, bien entendu, y a songé. Ce qui lui a permis d'identifier – tenez-vous bien – quatre façons différentes de s'en servir :


1. Montre. On peut lire le cycle de créativité de Krebs comme le cadran d'une montre à aiguilles.


Imaginez que vous placiez votre idée neuve sur le marqueur Science. Vous sauriez dès lors qu'il convient de la passer à travers le prisme de l'ingénierie, et donc de faire appel à des ingénieurs pour en tirer la substantifique moelle; etc. Du coup, vous savez toujours où vous en êtes, et si votre idée neuve vaut vraiment la peine d'être transformée jusqu'au bout, ou pas.


2. Microscope. On peut également se servir du cycle de créativité de Krebs comme d'un microscope. Il suffit, pour ce faire, de considérer les quatre disciplines comme autant de lentilles à même de scruter dans les moindres détails l'idée neuve en question.


Imaginez que vous placiez votre idée neuve en plein centre du cercle, puis que vous demandiez simultanément à quatre experts (un designer, un artiste,...) de vous indiquer ce qu'ils voient, au juste, une fois pris le temps de la considérer comme il faut. Vous sauriez dès lors si cette idée-là a un réel potentiel, ou pas.


3. Boussole. On peut encore percevoir le cycle de créativité de Krebs comme une boussole. Il convient à ce moment-là de considérer l'ensemble des indications figurant sur le schéma, en particulier celles comme «Philosophie», «Économie» et autres «Perception & Nature».


Imaginez que vous vous demandiez ce que votre idée neuve pourrait bel et bien changer dans votre secteur d'activité. Pour vous en faire une idée juste, il vous suffirait d'identifier son orientation, comme si vous teniez en main une boussole qui indique le Nord, l'Est, le Sud et l'Ouest. Par exemple, votre idée neuve présente-t-elle surtout un enjeu philosophique (Nord), ou plutôt économique (Sud)? Puis, présente-t-elle surtout un enjeu utilitaire (Sud/Sud), ou plutôt comportemental (Est/Est), voire un peu des deux ((Sud/Est)? Etc.


Une fois l'orientation précise identifiée, vous saurez quelle discipline sera plus importante que les autres pour parvenir à en faire un vrai projet. Autrement dit, vous ne serez plus perdu avec cette idée neuve qui vous trotte dans la tête, sans savoir comment vous y prendre pour communiquer aux autres son importance et son potentiel.


4. Gyroscope. On peut enfin voir le cycle de créativité de Krebs comme non pas un cercle, en deux dimensions, mais un globe, en trois dimensions. Ce qui, je le reconnais, demande une certaine capacité de visualisation dans l'espace...


L'intérêt? C'est qu'il vous faut dès lors voir le projet vers lequel vous tendez comme l'axe autour duquel doit finir par tourner le globe, cet axe unique qui fait en sorte que le mouvement est harmonieux. Du coup, l'objectif est de transformer le point de départ qu'est votre idée neuve en axe (série de points en ligne droite). Ce qui nécessite de trouver par où doit passer cette ligne droite à travers le globe, en se posant des questions du genre «Doit-elle passer davantage par l'informationnel ou par le comportemental?». Pas évident, je le répète, mais une fois bien maîtrisé, cette utilisation-là du cycle peut se révéler prodigieuse...


Voilà. Neri Oxman a identifié quatre usages distincts du cycle de créativité de Krebs. Peut-être en trouverez-vous encore un autre, voire plusieurs autres. Qui sait?


En tout cas, l'important est que vous disposez à présent d'un outil pouvant vous permettre de ne plus être déboussolés à l'issue de C2 Montréal, et de manière général, dès lors que vous êtes confrontés à une idée neuve qui vous interpelle. Il vous suffit désormais de prendre le temps de bien formuler l'idée en question – de manière simple et concise –, puis de vous pencher sur le cercle magique, histoire de découvrir ce qu'il vous dira de l'avenir à lui donner et, le cas échéant, de savoir où vous en êtes au juste dans sa transformation en projet révolutionnaire. À vous de jouer, maintenant!


En passant, le philosophe français Gaston Berger a dit dans Phénoménologie du temps et prospective : «Demain est moins à découvrir qu'à inventer».


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À propos de ce blogue

EN TËTE est le blogue management d'Olivier Schmouker. Sa mission : aider chacun à s'épanouir dans son travail. Olivier Schmouker est chroniqueur pour le journal Les affaires, conférencier et auteur du bestseller «Le Cheval et l'Äne au bureau» (Éd. Transcontinental), qui montre comment combiner plaisir et performance au travail. Il a été le rédacteur en chef du magazine Premium, la référence au management au Québec.

Olivier Schmouker

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