Bon. Maintenant, réinventons le capitalisme!

Publié le 18/01/2017 à 06:30

Bon. Maintenant, réinventons le capitalisme!

Publié le 18/01/2017 à 06:30

Mariana Mazzucato est co-auteure du livre «Rethinking capitalism». Photo: DR

J'ai assisté l'automne dernier à une conférence d'Alexandre Taillefer, l'ex-Dragon devenu propriétaire de Téo Taxi, durant laquelle il a jeté un froid. Il a en effet avoué que s'il rémunérait ses chauffeurs nettement mieux que la concurrence et prônait même le salaire horaire minimum de 15 dollars, ce n'était pas par bonté, mais par nécessité. «Je sens la tempête populaire gronder de plus en plus fort, et je ne veux pas me retrouver parmi ceux qu'elle menace de guillotiner», a-t-il expliqué. L'homme d'affaires assis à ma gauche a tressailli, puis m'a glissé à l'oreille : «Le pire, c'est qu'il a raison. La révolution est à nos portes et elle va tous nous renverser si on ne fait rien...»


M. Taillefer crie-t-il au loup dans l'espoir de mieux faire passer ses idées à résonance politique? Ou bien, dévoile-t-il crûment une vérité que personne n'ose regarder en face, même si elle ne cesse de sauter au visage des élites ces derniers temps, ici et là (Brexit en Grande-Bretagne, Trump aux États-Unis et autres votes populaires qu'aucun institut de sondage n'avait vu venir)?


La réponse se trouve dans un graphique lumineux (voir ci-dessous) signé par l'économiste serbo-américain Branko Milanovic, réputé pour ses travaux sur les inégalités, et connu sous le nom de «L'Éléphant» (en regardant bien la forme de la courbe, on devine la silhouette du pachyderme). Celui-ci montre l'évolution du revenu réel de l'ensemble des foyers du monde entier (des plus pauvres aux plus riches), entre 1989 et 2008, soit durant la période de temps où le capitalisme s'est montré le plus prolifique de son Histoire. Qu'y voit-on? Deux choses primordiales :


> Les grands gagnants. Cette période de capitalisme débridé a permis à deux catégories de personnes de s'enrichir plus que jamais. D'une part, les ultra-riches, à savoir les 12% des Américains les plus riches, les 3 à 6% des Britanniques, des Japonais, des Français et des Allemands les plus riches ainsi que les 1% des Brésiliens, des Russes et des Sud-africains les plus riches. D'autre part, la classe moyenne des pays en émergence sur le plan économique, en particulier celle de la Chine et de l'Inde.


> Les grands perdants. Cette même période a également tiré vers le bas deux autres catégories de personnes. D'une part les plus pauvres, qui n'ont pas vu leur situation changer d'un iota, notamment en Afrique sub-saharienne. D'autre part – c'est là un point crucial –, la grande majorité des citoyens des pays riches et des ex-pays communistes d'Europe de l'Est, qui ont vu leur revenu réel... reculer!



Par conséquent, le capitalisme de ces dernières décennies a fait d'innombrables victimes, qui en ont maintenant assez de ne plus avoir le moindre espoir d'amélioration, ni pour eux ni pour leurs enfants. Si bien que la rébellion gronde à présent de toutes parts : les pays pauvres comme les pays riches sont devenus des viviers de terroristes en herbe, qui prennent les armes pour renverser l'ordre établi; idem, le populisme gagne en puissance, élection après élection, la majorité des électeurs préférant se jeter dans l'inconnu (Brexit, Trump,...) plutôt que de demeurer dans un statu quo dont ils ne cessent de faire les frais.


Bref, il semble bien que M. Taillefer ait vu juste...


Que faire, donc? C'est simple, corriger le tir sans tarder. Et carrément réinventer le capitalisme.


Comment, au juste? Peut-être bien en s'inspirant des travaux d'une économiste de renom, qui a eu le cran de prendre le problème à bras le corps. Mariana Mazzucato est professeure d'économie de l'innovation à l'Université du Sussex à Falmer (Grande-Bretagne) et est à l'origine d'un ouvrage collectif intitulé Rethinking capitalism (Wiley Blackwell, 2016) auquel ont contribué, entre autres, Joseph Stiglitz, professeur à Columbia et "Prix Nobel" d'économie en 2001, et Andrew Haldane, économiste en chef et directeur de la statistique et de l'analyse monétaire de la Banque d'Angleterre, qui a été désigné en 2014 par le magazine américain Time comme l'une des 100 personnes les plus influentes du monde. (Excusez du peu.)


Mme Mazzucato, donc, considère qu'il est grand temps de réinventer le capitalisme, en veillant à ce que tout un chacun en bénéficie, et non plus une infime partie des gens au détriment de la majorité des autres. Ce qui ne pourra se faire qu'en dépassant «la fausse alternative entre l'austérité et l'investissement dans les infrastructures, qui ne mène, de toutes façons, qu'à l'appauvrissement des plus défavorisés des pays pauvres ainsi que de la classe moyenne des pays riches».


Qu'est-ce à dire? Eh bien, qu'il nous faut trouver une nouvelle voie. Et ce, en procédant à quatre étapes, d'après l'économiste italo-américaine :


1. Identifier de toutes nouvelles missions


«La création de richesses doit devenir un processus véritablement collectif. Il convient dès lors d'instaurer un juste partage des risques et des récompenses; et ce, tant pour les entreprises privées que pour les institutions publiques, ou encore tant pour les dirigeants que pour les employés», dit Mariana Mazzacuto.


En conséquence, l'un des grands changements à amorcer consiste à donner une dimension entrepreneuriale à l'État, «à l'aide d'une politique axée sur des missions». «Prenons l'exemple de la décision de JFK de conquérir la Lune en moins d'une décennie, illustre-t-elle. Le gouvernement américain s'était alors donné une mission audacieuse, qui impliquait l'ensemble des Américains, et donc, de l'économie des États-Unis. Résultat? Des avancées technologiques prodigieuses, que l'on ne pouvait même pas imaginer au moment de l'annonce du président américain. Et surtout, la création de tout nouveaux marchés au potentiel phénoménal : informatique, télécommunications, etc.»


Autrement dit, les pays occidentaux empêtrés dans la stagnation économique depuis la crise de 2007 gagneraient à se fixer de toutes nouvelles missions ambitieuses, à même de stimuler l'ensemble de leurs acteurs économiques. «De nos jours, on pourrait imaginer la mission de décarboniser l'économie», suggère-t-elle.


2. Arrêter de paniquer face à la dette


Se lancer dans une mission hardie nécessite, bien entendu, de lourds investissements. Ce qui fait aujourd'hui tiquer plus d'un gouvernement : c'est bien simple, dès qu'un grand projet est lancé, la critique fuse, toujours la même, à savoir qu'il est facile de claquer de l'argent, sans se soucier du fait que ce sont les générations futures qui trinqueront.


Mais une telle approche de la dette publique est simpliste, aux yeux de l'économiste de l'Université du Sussex. «Le montant de la dette n'est pas vraiment ce qui importe, explique-t-elle. Ce qui compte, en vérité, c'est dans quoi l'argent a été investi, et en quoi la dépense affecte le ratio dette publique/PIB à moyen et long terme.»


Prenons l'exemple de l'Italie pour bien saisir. Son économie se porte moins bien que celle de l'Allemagne, et pourtant son endettement est similaire. «Le problème de l'Italie, ce n'est pas son niveau de dette, mais la faiblesse de la croissance de son produit intérieur brut (PIB), explique Mme Mazzacuto. À cela s'ajoute le fait qu'elle souffre, comme nombre d'autres pays occidentaux, d'un sous-investissement dans les secteurs économiques à fort capital humain et R&D, ceux-là mêmes qui peuvent permettre au pays de renouer avec la croissance de manière durable.»


Bref, figer face au montant d'une dette, aussi élevé soit-il, n'est pas la bonne solution. Mieux vaut se montrer mobile face à elle, et oser miser sur des missions appelées à un bel avenir.


3. Sympathiser avec les esprits animaux


Les esprits animaux? Il s'agit d'un concept peaufiné par l'économiste britannique John Maynard Keynes pour illustrer le fait que la nature humaine (nos sentiments, nos émotions, etc.) influence directement les décisions économiques individuelles et collectives. Les esprits animaux sont, en quelque sorte, ces petites voix qui nous glissent à l'oreille, tantôt de faire une chose audacieuse (optimisme), tantôt de faire une chose prudente (pessimisme), en fonction de notre humeur du moment.


«Nos décisions de faire quelque chose de positif doivent être considérées, la plupart du temps, comme une manifestation de notre enthousiasme naturel (l'expression de nos esprits animaux), comme l'effet d'un besoin instinctif d'agir plutôt que de ne rien faire, et non comme le résultat d'une moyenne pondérée de bénéfices numériques multipliés par des probabilités numériques», indique d'ailleurs M. Keynes dans son livre Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie.


Mariana Mazzucato estime qu'il importe de renouer avec ce concept keynésien, et mieux, de sympathiser avec les esprits animaux, si l'on entend remplir aujourd'hui de toutes nouvelles missions audacieuses. «Les entreprises privées sont naturellement enclines à investir, mais elles ne passent à l'acte que si le feu passe au vert pour elles, c'est-à-dire si l'incitatif est suffisant à leurs yeux, dit-elle. Le hic, c'est que les gouvernements instaurent trop souvent des incitatifs basés sur la raison, et trop peu sur les esprits animaux : on allège les charges fiscales, ou encore on accorde de larges subventions, alors qu'en réalité on devrait plutôt encourager les entrepreneurs à contribuer à remplir une mission nationale ambitieuse, propice à leur ouvrir toutes grandes les portes de la croissance.»


Et d'ajouter : «Historiquement, de telles occasions d'affaires sont étroitement liées à des missions d'envergure diligentées par l'État, des missions qui créent et façonnent de tout nouveaux marchés. Pour le gouvernement, l'idée est alors non pas d'agir sur des marchés, mais de favoriser la création de marchés.»


4. Lancer un New Deal d'un nouveau genre


«Tout cela nous amène à conclure que les pays occidentaux empêtrés dans la crise ne doivent pas se contenter d'une nouvelle approche de l'investissement, mais aller plus loin en terme de réinvestissement dans l'économie, et ce, sous la forme d'un New Deal d'un nouveau genre, dit Mme Mazzucato. Celui-ci doit reposer sur une nouvelle connexion entre le privé et le public, où l'État n'intervient plus en simple appui au privé, mais bel et bien en acteur économique à l'origine du processus décisionnel. Celui-ci doit, de surcroît, accorder la priorité à une croissance inclusive, c'est-à-dire bénéfique à tous, vraiment tous, pas seulement une poignée de privilégiés.»


Petit retour en arrière, en 1821. L'économiste britannique David Ricardo s'inquiète à l'époque des conséquences de la mécanisation sur la force de travail : la plupart des ouvriers sont-ils voués à perdre leur emploi sans jamais pouvoir en retrouver un par la suite? Il en est venu à la conclusion que la parade consistait à réinvestir les profits dégagés par la mécanisation dans la production elle-même, si bien que les emplois devenus obsolètes soient remplacés par d'autres, d'un nouveau genre (ex.: réparation des machines, amélioration des machines, etc.).


«Nous gagnerions de toute évidence à nous inspirer de l'approche positive de Ricardo face au changement de paradigme, dit la co-auteure de Rethinking capitalism. C'est que son idée de réinvestissement dans des secteurs nés du bouleversement économique présentait l'avantage de lutter contre les inégalités. Ce qui est aujourd'hui la priorité des priorités.»


Voilà. Nous n'avons pas d'autre choix que de nous atteler à la tâche herculéenne de réinventer le capitalisme. Fort heureusement, de brillants penseurs comme Mariana Mazzucato, Joseph Stiglitz et autres Andrew Haldane sont là pour tracer la voie. Et des entrepreneurs comme Alexandre Taillefer sont là aussi pour leur prêter une oreille attentive. Reste, donc, à convaincre les politiciens, et à travers eux l'ensemble de la société. Ce qui, je pense, est tout à fait envisageable : les résultats des dernières élections, ici et là, n'expriment-ils pas l'envie folle d'un changement, oui, d'un changement pour le meilleur – au risque de quelques dérapages, bien entendu (suivez mon regard...) –, tant pour nous-mêmes que pour les générations futures?


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À propos de ce blogue

ESPRESSONOMIE est le blogue économique d'Olivier Schmouker. Sa mission : éclairer l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui. Ce blogue hebdomadaire présente la particularité d'être publié en alternance dans le journal Les affaires (papier/iPad) et sur Lesaffaires.com. Olivier Schmouker est chroniqueur pour Les affaires et conférencier.

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