Nous ne sommes pas dans les années 1930

Publié le 03/11/2018 à 08:37

Nous ne sommes pas dans les années 1930

Publié le 03/11/2018 à 08:37

Le nouveau président du Brésil, Jair Bolsonaro (source photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – Élection de leaders populistes d’extrême droite ou d’extrême gauche, montée de la xénophobie, poussée du protectionnisme… Nous vivons une période difficile et incertaine. Mais l’histoire ne se répète pas : nous ne revivons pas les sombres années 1930, comme l’affirment certains analystes.


La nuance est cruciale. Car poser un mauvais diagnostic historique est l’équivalent de poser un mauvais diagnostic médical à une personne malade : on prescrit le mauvais traitement et on provoque des craintes non fondées, voire exagérées.


Or, c’est ce à quoi on assiste actuellement en consultant certains médias.


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On brandit des épouvantails comme le retour du fascisme, alors qu’on assiste plutôt à l’élection de politiciens autoritaires, élus par des citoyens inquiets, anxieux et frustrés, comme aux États-Unis avec Donald Trump.


Le Brésil est aussi un bel exemple.


Les Brésiliens viennent d’élire un président d’extrême droite, Jair Bolsonaro, un ancien militaire, qui s’est toutefois engagé à respecter la constitution du pays, affecté par la corruption des élites politiques et une violence endémique.


«Les Brésiliens n’ont pas voté pour le fascisme ou un coup militaire. Ils ont voté pour l’espoir et le changement», souligne avec raison en éditorial le Wall Street Journal.


Or, quand on pose un mauvais diagnostic, on propose aussi souvent des solutions inappropriées.


Par exemple, pour contrer la montée des leaders populistes, des analystes proposent d’augmenter le niveau d’éducation ou les salaires, alors que des hausses d’impôt et la bonification des programmes sociaux seraient beaucoup plus efficaces pour combattre l’insécurité et les inégalités.


Revenons maintenant aux années 1930 et aux odeurs de «peste brune» qui semblent tant inquiéter certains observateurs.


Dans la mémoire collective, les années 1930 correspondent à la montée du fascisme (un régime antidémocratique, anticapitaliste, collectiviste et militariste) en Allemagne et au déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945).


Et c’est effectivement ce qui s’est passé.


Le problème, c’est que ceux qui essaient de faire un lien entre cette période et aujourd’hui font deux erreurs : ils associent à tort fascisme et autoritarisme (dans l’histoire, la plupart des régimes autoritaires n’étaient pas fascistes) et ne tiennent pas compte du contexte historique.


Or, la compréhension de ces deux enjeux est fondamentale.


Trois cataclysmes qui ont changé le monde


Trois cataclysmes ont favorisé la montée du fascisme et des dictatures militaires (tout régime fasciste est une dictature, mais toute dictature n’est pas du fascisme) dans les années 1930.


Le premier est le déclenchement de la Première Guerre mondiale (1914 à 1918).


Ce confit a provoqué la chute de quatre empires (allemand, austro-hongrois, russe, et ottoman), sans parler du déplacement de millions de personnes au sein des nouveaux États créés par le Traité de Versailles.


On imagine mal encore le traumatisme créé par ce conflit en Europe.


La Première Guerre mondiale est aussi le théâtre d’un deuxième séisme : la révolution communiste en Russie de 1917. L’onde de choc est majeure, suscitant à la fois l’espoir du prolétariat et le pire cauchemar de la bourgeoisie.


Un troisième cataclysme ébranle le monde : le krach à la Bourse de New York en 1929 et la dépression économique des années 1930. Le commerce international est paralysé et la misère sociale est généralisée en l’absence de programmes sociaux tels que l’assurance-chômage ou l’aide sociale.


C’est la combinaison de ces trois événements -en moins de 20 ans- qui est à l’origine des turbulences des années 1930, disent les historiens.


Pendant la Première Guerre mondiale, des millions d’hommes ont combattu dans les tranchées en Europe. La paix revenue, la majorité d’entre eux sont retournés vivre au sein de nouveaux États démocratiques instables comme l’Allemagne.


Pour sa part, la révolution russe a provoqué une contre-attaque de la bourgeoisie. Elle s’allie alors aux forces politiques capables de barrer la route aux communistes, c’est-à-dire les fascistes, en Italie, et les nazis, en Allemagne.


La dépression économique crée quant à elles des millions de chômeurs. Une partie d’entre eux accordent alors leurs appuis aux fascistes et aux nazis, qui relancent l’économie en faisant de grands travaux et en augmentant les dépenses militaires.


On connaît la suite…


Source photo (Getty Images)

Mais que se passe-t-il aujourd’hui?


Vous trouvez qu’il y a des similitudes entre les années 1930 et notre actualité de la fin des années 2010?


Nous ne sortons pas d’une guerre mondiale. Aucune révolution politique de l’ampleur de la révolution russe ne pointe à l’horizon. Et l’économie mondiale se porte bien, à commencer par les États-Unis.


L’élection de leaders populistes, la montée de la xénophobie et la poussée du protectionnisme sont préoccupantes; personne ne peut le nier.


Mais pour proposer des solutions concrètes et efficaces, encore faut-il comprendre pourquoi on assiste à ces phénomènes.


Plusieurs facteurs sont à considérer, affirment les spécialistes.


Le premier est l’éléphant dans la pièce que personne ou presque ne semble voir : le déclin de l’État-providence, mis en place après la Deuxième Guerre mondiale.


En 1945, alors que l’Europe était en ruine, les gouvernements occidentaux ont créé des programmes sociaux et des institutions publiques. L’objectif était de stabiliser les sociétés en réduisant les inégalités et l’insécurité économique.


Or, depuis la révolution néolibérale des années 1980, la réduction de la taille de l’État et de l’universalité des programmes sociaux ont favorisé le retour des inégalités et de l’insécurité économique, soulignent les spécialistes.


Depuis une vingtaine d’années s’ajoutent aussi les pertes d’emplois manufacturiers en raison de la délocalisation d’emplois dans les pays émergents et des progrès technologiques (automatisation, robotisation, etc.).


Autre facteur à considérer : depuis la chute du communisme en 1989, les partis de gauche et de centre gauche (socialistes en France, démocrates aux États-Unis, péquistes au Québec) ont délaissé les classes ouvrières pour se recentrer sur les classes moyennes éduquées et les entrepreneurs.


Par conséquent, les travailleurs et les cols bleus sont devenus en grande partie des «orphelins politiques», car les libéraux et les conservateurs ne les courtisent pas.


C’est pourquoi les ouvriers votent de plus en plus pour des leaders populistes comme Marine Le Pen, en France, ou Donald Trump, aux États-Unis, qui proposent différentes mesures pour les aider.


Enfin, la crise des migrants -qui a culminé en Europe en 2015, avec l’arrivée d’un million de personnes en Allemagne seulement- explique aussi la montée des partis populistes anti-immigration, disent les spécialistes.


Certes, l’Europe ne pouvait pas rejeter à la mer tous ces immigrants fuyant la guerre et la misère. Mais l’ampleur du phénomène a provoqué un ressac contre l’immigration en Europe, à commencer par l’Allemagne.


La chancelière Angela Merkel en paie d’ailleurs aujourd’hui le prix politique, avec la dégringolade de sa popularité et de son parti conservateur (CDU).


Comment renverser la vapeur ? En gros, il faut reconstruire ce que les élites politiques et économiques ont déconstruit ces dernières décennies, à commencer par l’État-providence qui a avait pourtant fait ses preuves après la guerre.


Les partis politiques modérés, de gauche et de droite, doivent aussi écouter et s’occuper vraiment des pauvres et des personnes les plus vulnérables. Car, s’ils ne le font pas, les partis populistes, eux, s’en chargeront.


Le monde change vite sous nos yeux.


Un nouvel ordre international est en train de naître.


Pas facile de s’y retrouver si l'on ne prend pas le recul nécessaire afin de voir la forêt, et pas seulement les arbres. Dans ce contexte, votre meilleur outil intellectuel est l’histoire.


Non seulement vous permettra-t-elle de décoder le monde, mais elle vous permettra aussi d’identifier les vraies menaces.


Mais surtout les fausses.


 


 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand