Tout ce que vous ignorez sur Louis Roy, PDG canadien 2017

Publié le 08/12/2017 à 12:48

Tout ce que vous ignorez sur Louis Roy, PDG canadien 2017

Publié le 08/12/2017 à 12:48

Optel croît à un rythme débridé. De quoi clouer le bec aux sceptiques de la rentabilité des valeurs sociétales.


«Louis Roy s’est démarqué par la mission qu’il s’est donné
de bâtir un monde viable pour la prochaine génération
en déployant des solutions technologiques
qui résolvent des problèmes collectifs.»

Jury du prix E&Y 2017


Louis Roy est l’entrepreneur canadien de l’année 2017. Il a fondé Optel, une société de Québec qui conçoit des solutions de traçabilité pour injecter de la transparence dans les chaînes de production et de distribution.


C’est la deuxième année que le jury du prix E&Y couronne un entrepreneur qui s’attaque à un enjeu social ou environnemental. L’an dernier, les honneurs sont allés au Saskatchewanais Murad Al-Katib, président et chef de la direction d’AGT Food and Ingredients. Sa mission: subvenir de façon soutenable et durable aux besoins alimentaires des 9G d’humains en produisant de légumineuses et des semences de légumineuses.


Depuis son couronnement, Louis Roy fait l’objet de nombreux reportages. Ceux-ci s’intéressent surtout à la croissance phénoménale d’Optel, sa percée du côté de l’intelligence artificielle, les centaines d’emplois créés et le succès international. On parle peu de son statut B Corp ou des préoccupations sociétales du fondateur. Pourtant, l’entrepreneur y voit son facteur de succès le plus important. J’en ai discuté avec lui ce matin, alors qu’il attendait son vol à l’aéroport de Washington.


- Vous dites qu’il faut trois rencontres avant que vos interlocuteurs prennent au sérieux votre double mission, économique et sociétale …


La première fois que je rencontre un journaliste, son texte ne porte que sur notre performance financière. J’ai beau lui parler de l’importance qu’Optel accorde à sa responsabilité sociétale, environnementale et fiscale, il ne l’écrit pas. À la seconde entrevue, son texte porte à 75% sur notre performance financière. Le reste évoque notre vision sociétale. À la troisième rencontre, la discussion sur la performance financière n’occupe que la moitié du temps. Trois rencontres, c’est le temps nécessaire pour que de nouveaux chemins se créent dans le cerveau de mes interlocuteurs. Au début, ile entendent mon discours sociétal, mais ils ne l’assimilent pas.


Ils ne voient devant eux qu’un entrepreneur capitaliste dont l’entreprise est très rentable. J’ai vécu la même situation à la Caisse de dépôt et de placement du Québec. Il a fallu plusieurs rencontres avant que la dame devant moi s’exclame, «Tu es sérieux? Tu es vraiment fou à ce point? J’embarque!»


- C’est la seconde année qu’un entrepreneur à mission sociétale est sacré entrepreneur de l’année. Vous sentez-vous moins marginal ?


Non. Mon discours demeure atypique parmi la communauté d’affaires. Pour l’instant, ce sont plutôt les concours qui reconnaissent l’action d’entreprises comme la mienne. C’est pourquoi que nous nous y inscrivons. Nous cherchons toutes les tribunes pour passer notre message. Les entreprises ont le devoir de contribuer, à travers leurs activités quotidiennes et non simplement par le biais de la philanthropie, à une société plus juste.


- Pour implanter un changement durable, il faut que 16% à 20% de la population y croît. Dites-nous-en plus…


Les changements sociaux proviennent de citoyens qui vivent un stress par rapport à une situation précise. Ils cherchent d’abord des solutions dans leur coin et deviennent les champions d’une cause. Puis, ils partent en quête d’autres champions qui partagent leurs préoccupations. Le jour où le groupe atteint 16% à 20%, le gouvernement se sent interpellé et estime qu’il doit agir.


- C’est le cas des impôts des entreprises…


C’est un bon exemple. Dans ma ville, à Québec, nous sommes quelques entrepreneurs à militer pour la responsabilité fiscale des entreprises: Peter Simons, Louis Têtu, moi, etc. Nous répéterons ce discours chaque fois que nous aurons une tribune, jusqu’à ce qu’on atteigne le point de bascule parmi la communauté. Alors, les gouvernements devront agir.


- En quoi votre parcours explique-t-il vos préoccupations sociétales?


Mon père était agronome pour l’Agence canadienne de développement international (ACDI). Ma famille a séjourné deux fois à l’étranger, en Tunisie et au Maroc. J’avais 5 et 6 ans, puis 12 et 13 ans. J’ai vécu le choc entre l’opulence et le dénuement. À 15 ans, je savais que je voulais contribuer à un monde meilleur.


- Si vous vouliez changer le monde, vous auriez pu travailler pour une ONG, pourquoi avoir lancé une entreprise?


Pour la liberté et l’influence. Nous collaborons beaucoup avec des ONG. Je vois leur combat quotidien pour trouver du financement. Il en va de même pour les chercheurs, avec qui nous collaborons aussi. L’entrepreneur qui bâtit une entreprise rentable à des ailes. À condition, bien sûr, de ne pas être à la merci de la bourse ni des capitaux de risque. C’est le cas d’Optel. Nous avons la totale liberté de l’utilisation de nos revenus et du choix de nos projets.


- Septembre 2015 a marqué un tournant dans votre vie et celle de votre entreprise, racontez-nous…


Optel sortait de deux décennies de croissance effrénée, j’ai senti le besoin de prendre du recul. J’ai réduit mes responsabilités de 50%. Je suis parti à la rencontre de sociologues, psychologues, démographes, économistes, technologues, et autres experts pour comprendre les tendances et les enjeux planétaires. Je voulais identifier comment notre technologie et notre expertise pouvaient contribuer concrètement à les résoudre. Je me suis aussi familiarisé avec les 17 buts de développement durable des Nations-Unis. J’ai réalisé qu’Optel peut intervenir sur la moitié. Les résultats de ma recherche m’ont permis de dessiner notre plan de développement des prochaines années. Nous allons travailler avec l’Organisation mondiale de la santé, les Nations-Unies et les ONG.


- Une entreprise cotée en bourse pourrait-elle afficher une double mission comme Optel?


Je crois que non. Prenons les deux entreprises à capital ouvert les plus progressistes à ce sujet, Danone et Unilever. Elles se font constamment attaquer par les investisseurs.


- Votre double mission et votre certification B Corp, vous obligent forcément à faire des choix. Avez-vous déjà refusé des contrats?


Oui. Il y a trois ans, l’industrie du tabac nous a proposé un contrat. Je les ai référés à un concurrent. Ces temps-ci, l’industrie de la marijuana cogne à notre porte tout le temps. Je ne veux pas aller de ce côté. J’ai trop peur que la marijuana soit le prochain tabac, aussi nuisible à la santé de la population.


- Et vos fournisseurs?


On ne peut pas exiger qu’ils obtiennent une certification B Corp. Mais nous les avons prévenus que nous allions utiliser la grille d’analyse B Corp pour élaborer nos exigences et nos audits.


- Vous dites équilibrer l’impact social et la rentabilité, pourtant Optel vient de procéder à 200 mises à pied. Ne pouviez-vous pas conserver ces employés et réduire vos revenus?


Non, ça aurait été irresponsable. Nous aurions compromis notre avenir. Mais il y a une façon B Corp de licencier. Ainsi, nous avons trouvé un emploi à 70% des employés licenciés. Et nous contactons régulièrement les autres pour s’enquérir de leur santé physique et mentale. Ils continuent de faire partie de notre famille. On les invite, par exemple, au party de Noël.


- On mise beaucoup sur la prochaine génération pour humaniser le monde des affaires et le capitalisme, y croyez-vous ?


Non. C’est lâche et pathétique de la part de ceux qui sont au pouvoir et qui profitent du système et pelleter la responsabilité dans la cour de leurs enfants. Changer le monde incombe à deux groupes. D’abord, ceux qui ont le pouvoir et l’influence. Ensuite, ceux qui ont le temps et l’argent, les retraités. Ils ont profité de l’exploitation des ressources. C’est honteux de penser qu’ils ferment les yeux et se contentent de mettre de la pression sur leurs gestionnaires de fonds pour de rendements toujours plus élevés. Peu en importe le prix.


 

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueuse au journal Les Affaires et a dirigé le magazine Commerce pendant sept ans. Elle est régulièrement invitée à commenter l'actualité économique dans les médias. Auteure de trois livres (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi et J'ai perdu ma montre au fond du lac), elle emploie son énergie débordante à transmettre sa passion du monde des affaires et de l'économie. «Le fil de Diane» vous aidera à trouver votre chemin à travers la masse d'informations économiques disponibles sur Internet.

Diane Bérard

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