Le philanthrope: une espèce en voie de disparition

Publié le 14/02/2017 à 12:38

Le philanthrope: une espèce en voie de disparition

Publié le 14/02/2017 à 12:38

Tout comme le panda, le philanthrope est une espèce en voie de disparition.

«Il n’y a plus de philanthropie pure. Le mécénat a disparu. On parle désormais de développement des affaires plutôt que de dons. Les entreprises veulent nous faire un don en échange de relations d’affaires. Lorsque nous rencontrons une organisation, nous cherchons comment l’aider à remplir ses objectifs d’affaires à travers la philanthropie.» Pascal Duquette, directeur de la fondation HEC Montréal


Hier, j’ai assisté à la conférence «La philanthropie: un nouveau modèle d’affaires», à HEC Montréal (une collaboration de François Dassault, Naomie Ananou, le Pöle Ideos, l'association de marketing HEC et le département de management). Si je travaillais dans le secteur philanthropique, je serais rentrée chez moi perplexe. Avec en tête davantage de questions que de réponses. Et beaucoup de devoirs. Comme bien d’autres industries, le secteur philanthropique est à réinventer.


Trois raisons pour lesquelles le secteur philanthropique doit se réinventer


1-le financement traditionnel diminue: il faut lire ici le financement gouvernemental dédié aux organismes communautaires;


2-les attentes - exigences - des autres bailleurs de fonds ont changé: on parle de dons dirigés, de mesures d’impact, d’investissement social plutôt que de dons purs. Et ce, tant du côté des bailleurs de fonds corporatifs que des donateurs individuels ;


3-la concurrence se multiplie: il est ici question des entreprises sociales, celles qui ciblent un enjeu social ou environnemental. Ces entreprises s’appuient sur des solutions de marchés et elles visent généralement l’autonomie financière. Ou elles s’appuient sur des modèles hybrides mariant activités génératrices de revenus et OBNL.


Compte tenu de ce qui précède, on peut imaginer l'inconfort des organisations philanthropique traditionnelles. Elles doivent se réinventer, mais comment?


Regardons les avenues proposées hier sur la scène.


Imiter les fonds d’investissement


La fondation new-yorkaise Epic (financée par l'entrepreneur Alexande Mars) s’est donnée comme mission de lutter contre les inégalités touchant les jeunes. Mais elle ne fait aucune intervention sur le terrain. Elle a plutôt monté un portefeuille de 20 OBNL et entreprises sociales qu’elle propose aux grands donateurs et aux donateurs individuels. «Chaque année, nous recevons des centaines de candidatures, explique Njara Zahimehy, chef du développement mondial d’Epic. Nous choisissons les meilleures organisations en fonction de trois critères: l’impact social, le mode de gouvernance et les finances.» Ces trois critères de sélections sont déclinés en 45 points. Ces mêmes 45 points sont utilisés pour faire le suivi des organisations de notre portefeuille.» Il poursuit, «Ce modèle fait migrer la philanthropie de la charité à l’impact social.»


Faire du développement économique à impact social


Joanne Maislin travaille en Haïti depuis sept ans. Elle a fondé le cabinet boutique C432 qui aide les organisations désireuses d’avoir un impact social à travers leurs investissements. Cet impact s'incarne principalement à travers la création d’emplois. «On ne parle jamais des cinq parcs industriels construits en Haïti depuis le tremblement de terre, ni du nouvel aéroport. Il y a tant d’autres histoires à raconter à propos de ce pays.» La philanthropie de Joanne Maislin est économique. Les investissements auxquels elle contribue depuis sept ans couvrent des secteurs aussi variés que l’énergie, l’agriculture, la mode, l’immobilier et l’hôtellerie. «J’adore faire des affaires. Et j’adore l’idée que les affaires peuvent soutenir des enjeux importants et faire le bien.»


Prendre un enjeu social et bâtir un modèle de revenu pour le régler


«La modernité a créé une nouvelle classe de citoyen : le travailleur autonome qui vit sous les conditions du marché. Les chauffeurs de taxi appartiennent à cette catégorie, dit Alexandre Taillefer, fondateur de Teo Taxi. Nous leur offrons un salaire de 15$ l’heure. Pour cela, nos taxis doivent générer 31$/l’heure. Pour l’instant, nous en sommes à 24,50$/l’heure. Quand nous aurons atteint ce rendement, nous allons appliquer notre modèle ailleurs.»


Conclusions et mise en garde


Voilà les modèles d’affaires qu’on nous a proposés hier soir pour réinventer la philanthropie. Ce sont des pistes pertinentes pour certaines organisations, plus solides, plus «professionnalisées», plus «professionnalisables». Mais je ne crois que cela règle les enjeux fondamentaux de ce secteur. Comment tous les petits organismes communautaires qui peinent à boucler leur budget d’une année à l’autre peuvent-ils s’en inspirer? Une autre question: toutes les causes sont-elles «professionnalisables»? Peut-on trouver un modèle d’affaires pour chacune d’entre elles? Répondre oui comporte un risque énorme: celui de voir l’État de retirer de certaines de ses responsabilités face à ses citoyens, sous prétexte que l’entreprise privée peut le faire à sa place. La sous-traitance a ses limites.


Cela étant dit, s’il y a une leçon à tirer de la conférence d’hier c’est que les mots impacts et philanthropie sont désormais indissociables. Les entreprises ont une responsabilité sociale. La philanthropie, elle, a une responsabilité d’impact.


 

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueuse au journal Les Affaires et a dirigé le magazine Commerce pendant sept ans. Elle est régulièrement invitée à commenter l'actualité économique dans les médias. Auteure de trois livres (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi et J'ai perdu ma montre au fond du lac), elle emploie son énergie débordante à transmettre sa passion du monde des affaires et de l'économie. «Le fil de Diane» vous aidera à trouver votre chemin à travers la masse d'informations économiques disponibles sur Internet.

Diane Bérard

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