LE MONDE DE ROSABETH MOSS KANTER

Publié le 01/11/2009 à 00:00

LE MONDE DE ROSABETH MOSS KANTER

Publié le 01/11/2009 à 00:00

Par Diane Bérard

Rosabeth Moss Kanter est un des 50 penseurs les plus influents dans le monde des affaires. Elle publie son premier livre en 1977, à 34 ans. Intitulé Men and Women of the Corporation, cet ouvrage rafle tous les prix, dont celui de livre de l'année. Rosabeth Moss Kanter y introduit le concept d'empowerment, qui est à ce jour une de ses plus importantes contributions au management. Empowerment signifie qu'on décentralise le pouvoir pour le redonner aux employés. À l'époque, il s'agit d'une véritable révolution. L'intérêt de cette chercheure pour les aspects humains de l'organisation dès les années 1970 fait d'elle une pionnière. Parmi ses autres idées très connues : il appartient aux organisations de s'adapter, et non aux individus. Le changement doit venir d'abord des structures. Au cours des années 1980 et 1990, Rosabeth Moss Kanter poursuit sa croisade en faveur de l'humanisation des organisations dans ses livres et ses conférences, et elle se rapproche du gouvernement américain pour y faire cheminer ses réflexions. Elle a dirigé la prestigieuse Harvard Business Review de 1989 à 1992.

Aujourd'hui, les idées de Rosabeth Moss Kanter ne sont plus marginales. Elles ont fait leur chemin. D'autres chercheurs ainsi que des entreprises les ont adoptées. Son dernier ouvrage, publié cet automne, présente d'ailleurs des entreprises qui incarnent le nouveau "capitalisme humaniste". Commerce l'a jointe à son bureau de l'Université Harvard, aux États-Unis.

Supercorp est votre 18e livre. Quel est le but de cet ouvrage ?

Le même but que les 17 autres : je veux éduquer. Mes livres représentent un prolongement de mon travail de professeure à l'Université Harvard. En classe, je forme mes étudiants. Par mes ouvrages, j'éduque les gestionnaires. J'éduque aussi les membres du gouvernement que je rencontre régulièrement. Je suis une habituée du Sommet de Davos, par exemple.

Votre livre parle de crise du "capitalisme à l'américaine" et pourtant, vous avez commencé à l'écrire il y a trois ans. Êtes-vous devin ?

Je ne savais pas qu'il y aurait une crise, sinon j'aurais tout vendu ! Mais en décembre 2007, j'ai tout de même liquidé plusieurs investissements. À l'époque, il était évident qu'il y avait un affaiblissement du système. Trop de volatilité, des excès qui devaient être corrigés. Le prolongement logique des scandales financiers que nous avons connus il y a quelques années parce que trop de sociétés n'ont pas de valeurs pour les guider.

Croyez-vous encore au capitalisme ?

Oui. Je suis une critique du capitalisme, mais une critique amicale. Le système capitaliste a une force incroyable : il permet l'innovation, mais ce n'est pas un système parfait. Nous avons le choix : nous plaindre de ses lacunes et de ses excès ou agir. Ma façon d'agir consiste à fournir d'autres modèles.

Qu'est-ce que les "supercorporations" - entre autres IBM et Procter & Gamble (P&G) - dont vous parlez ont de particulier ?

Elles font des profits grâce à leurs valeurs sociétales. Ces "supercorporations" ont eu l'intelligence d'intégrer leurs valeurs humanistes dans leur stratégie d'affaires au quotidien et de ne pas les cantonner à leurs activités philantropiques.

Vous affirmez que les entreprises humanistes sont plus performantes, pourquoi ?

Les valeurs qui guident ces entreprises - comme le respect des autres et le souci de l'environnement - les incitent à développer des compétences et à adopter des comportements qui sont en fait des pratiques d'affaires saines. Parce qu'elles sont plus à l'écoute des autres, ces entreprises sont aussi plus à l'écoute du marché, ce qui leur permet de saisir des occasions que leurs concurrents ne voient pas. Parce qu'elles respectent davantage leurs clients, elles développent des produits plus utiles, qui répondent mieux à leurs besoins.

Mes recherches ont aussi montré que les entreprises humanistes réussissent mieux leurs acquisitions parce qu'elles se soucient d'intégrer les nouveaux employés, ce qui réduit les tensions et favorise la collaboration, donc les gains et les synergies. Elles innovent aussi davantage parce que leurs employés sont responsabilisés et engagés, ce qui les pousse à donner le meilleur d'eux-mêmes, de leur talent et de leurs idées. Autrement dit, les entreprises humanistes peuvent compter sur des employés créatifs et motivés qui ont envie de réagir rapidement et intelligemment, et en ont l'habitude.

Les entreprises dont vous parlez sont-elles devenues humanistes pour atteindre leurs objectifs capitalistes ?

Il est difficile de répondre à cette question. Laissez-moi vous parler du cas de Procter & Gamble au Brésil. Démarrée en 1988, cette filiale brésilienne enregistre en 1992 la plus grosse perte de toutes les unités de P&G dans le monde. Et il en sera ainsi jusqu'au milieu des années 2000, quand une nouvelle équipe de dirigeants se recentre sur les valeurs et les principes de P&G pour trouver une solution. Parmi ces valeurs : améliorer la vie des familles à faible revenu. C'est ainsi qu'une des cadres a séjourné plusieurs jours dans une famille brésilienne avec de jeunes enfants pour connaître son mode de vie et ses besoins. Elle a compris que ces jeunes parents ont deux besoins totalement différents : les couches les plus économiques pour le jour et des couches super-absorbantes pour la nuit, car dans la plupart des famille à faible revenu, les enfants partagent le lit des parents. Une couche qui fuit signifie une mauvaise nuit de sommeil et des journées pénibles pour ces parents qui se lèvent tôt et travaillent dur. C'est ainsi que P&G a créé pour le Brésil une gamme qui offre dans le même paquet plusieurs couches abordables et quelques couches haut de gamme. Pour contrôler le coût total du paquet, on a supprimé la crème anti-irritations de la couche de jour, ce qui finance le coût de la couche de nuit. P&G a-t-elle innové par humanisme ou par capitalisme ? Probablement les deux.

Les entreprises humanistes sont-elles l'exception ou peuvent-elles servir de modèles ?

Cela reste à établir. Je ne sais pas si d'autres sociétés suivront leur exemple. Je ne sais pas si ce mouvement va croître. Par contre, je sais que les PDG aiment être reconnus pour ce qu'ils font de bien, pas seulement parce qu'ils font faire de l'argent à leur entreprise. Warren Buffett fait beaucoup d'argent, mais il investit aussi dans des sociétés "durables", celles qui visent le long terme.

Vous écrivez sur des sociétés modèles. Pensez-vous que les PDG des "mauvaises sociétés" lisent vos livres ?

Je ne sais pas. Mais je suis convaincue que les relationnistes des "mauvaises sociétés", eux, les lisent !

Vous avez été nommée un des penseurs les plus influents dans le monde des affaires. Cette influence a-t-elle été difficile à gagner ?

Oui, vraiment ! Voilà vingt-cinq ans que je parle des aspects humains et sociaux des organisations. C'était loin d'être facile, et ce ne l'est pas beaucoup plus. Il est bien plus facile de capter l'attention quand vous parlez de scandales financiers que quand vous parlez des organisations qui font le bien. Et puis, pour un auteur, c'est plus amusant d'écrire au sujet des escrocs ! Mais ce n'est pas la voie que j'ai choisie.

Rosabeth Moss Kanter donnera une conférence à l'Université Concordia le 18 novembre prochain.

Pour info : jlebel@jmsb.concordia.ca

diane.berard@transcontinental.ca

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