Entrepreneuriat : une situation alarmante

Publié le 22/01/2011 à 00:00, mis à jour le 20/01/2011 à 10:15

Entrepreneuriat : une situation alarmante

Publié le 22/01/2011 à 00:00, mis à jour le 20/01/2011 à 10:15

Par Suzanne Dansereau

Eric Boyko, un des porte-étendards de l'entrepreneuriat technologique au Québec, est inquiet. " La dernière fois que j'ai rendu visite à une classe de comptabilité à mon alma mater, l'Université McGill, j'ai voulu savoir combien d'étudiants songeaient à lancer leur entreprise, raconte le cofondateur de Stingray Digital. Ils étaient environ 50 dans la classe. Un seul a levé la main. Je n'en revenais pas. "


Le ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation (MDEIE) n'en revient pas non plus. Depuis les années 1980, le taux entrepreneurial du Québec a baissé, en dépit de la multiplication des programmes de soutien aux entrepreneurs.


Cet automne, le MDEIE a demandé à ses économistes Sylvain Mélançon et Jules Cossette d'évaluer de quoi l'avenir entrepreneurial du Québec sera fait. Leurs prévisions sont préoccupantes : si rien ne change, en 2018, la province comptera 13,9 % moins de propriétaires d'entreprises qu'en 2008. Notre voisine, l'Ontario, en aura perdu seulement 1,3 %. En chiffres absolus, il s'agit de 25 000 entrepreneurs de moins au Québec en 2018, sur un total de 180 000 en 2008. Le bassin se rétrécit encore quand on sait que seulement 80 % des entreprises québécoises comptant cinq employés et plus survivent à leur première année d'exploitation, par rapport à 90 % en moyenne au Canada.


Les économistes du MDEIE croient qu'il faut agir d'ici 2013, année où le déficit d'entrepreneurs ne sera que de 5 000, car si on attend 2018, " cela ne pourra faire autrement que d'affecter notre PIB ". Il reste trois ans pour agir.


L'étude du ministère sert de base aux consultations que mène actuellement le ministre Clément Gignac dans tout le Québec en vue de préparer la future stratégie gouvernementale sur l'entrepreneuriat, dont le dévoilement, d'abord prévu fin mars, vient d'être reporté à la fin avril. On veut consulter les acteurs financiers avant de pondre la stratégie.


Un trou chez les 30-39 ans


L'étude révèle une autre projection troublante, que les auteurs n'avaient pas vu venir : la cohorte des 30-39 ans générera six fois moins d'entrepreneurs au Québec qu'en Ontario d'ici 2018. En outre, si un Québécois n'est pas devenu entrepreneur à l'âge de 30 ans, ses chances de le devenir seront très réduites. Pourquoi ? Personne n'arrive encore à l'expliquer. La flamme entrepreneuriale québécoise est allumée chez les 15-19 ans, elle se maintient jusqu'à 30 ans, mais après, elle s'éteint.


À cette donnée déjà inquiétante s'ajoute le fait que les entrepreneurs québécois prennent leur retraite plus tôt que les Ontariens. On observe des départs dès la mi-quarantaine au Québec, alors que, chez nos voisins, il y en a très peu avant le début de la cinquantaine. Si cette tendance se maintient, les entrepreneurs québécois de 30 ans et plus seront moins nombreux en 2018 et ceux de 40 ans et plus disparaîtront plus vite.


Un avenir encore plus sombre


Un sondage pancanadien publié en novembre 2010 par la Fondation pour l'entrepreneurship enfonce le clou. Il révèle qu'en matière d'intentions d'entreprendre et de pourcentage d'entrepreneurs au sein de la population, le Québec est rendu bon dernier, derrière les provinces maritimes. Une première. La Fondation évalue à 38 000 le nombre d'entrepreneurs manquants au Québec en 2020, soit 13 000 de plus que ce que prévoit l'étude du MDEIE. " Et le chiffre de 38 000 est très optimiste ", indique l'analyste de la Fondation, Marie-Eve Proulx.


Il faut garder à l'esprit que ces chiffres demeurent des projections. Si celles du MDEIE s'appuient sur des données en béton, colligées par Statistique Canada, certains contestent la méthodologie du sondage de la Fondation.


Des bémols qui ne changent rien à la nécessité de l'exercice du ministre Gignac. Il souhaite que le soutien gouvernemental favorise l'émergence d'entrepreneurs et un meilleur taux de survie de leurs entreprises.


" C'EST AU TOUR DES ENTREPRENEURS DE CRÉER DE LA RICHESSE " - CLÉMENT GIGNAC, MINISTRE DU DÉVELOPPEMENT


Quelle sera la portée de la stratégie gouvernementale sur l'entrepreneuriat, qui sera dévoilée en avril ?


Elle couvrira plusieurs ministères, pas seulement celui du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation [MDEIE]. On pense à l'Éducation, qui a un rôle à jouer dans la valorisation de l'entrepreneuriat à l'école. Et les Finances où certaines interventions pourraient être fiscales.


Que retenez-vous des consultations que vous avez faites jusqu'à présent ?


Qu'il faut une plus grande concertation entre les organismes de soutien. Certaines régions se concertent mieux que d'autres. Le gouvernement sera plus exigeant en matière de reddition de comptes. Je retiens aussi qu'il faut renforcer l'accompagnement destiné aux immigrants et aux communautés culturelles ; que les entreprises en coopérative ont un meilleur taux de survie. Et qu'il faut multiplier les occasions de mentorat.


Pourquoi cette stratégie est-elle si importante ?


Parce qu'il y a un lien entre l'activité entrepreneuriale et la croissance. Au cours des dernières années, l'État a été très présent et ses programmes ont contribué à créer 100 000 emplois. Dans l'avenir, il se retirera et il faudra compter sur les entreprises privées pour créer des emplois. Il y a trois vecteurs de création de richesse : l'innovation, l'éducation et l'entrepreneuriat.


" TROP DE CONSEILLERS DES ORGANISMES DE SOUTIEN SONT DES ÉTEIGNOIRS ! "


Valérie Bellavance


Âge : 31 ans


Titre : Directrice générale


Organisation : Fondation canadienne des jeunes entrepreneurs


" L'école m'a inculqué l'idée d'un bon salaire avec un fonds de pension, pas celle de l'entrepreneuriat ", dit Valérie Bellavance, qui dirige aujourd'hui la section québécoise de la Fondation canadienne des jeunes entrepreneurs. Selon elle, les projections du MDEIE sur l'entrepreneuriat ne reflètent pas l'enthousiasme des 700 jeunes entrepreneurs de 18 à 34 ans qui font appel à la Fondation. " Nos jeunes ont la flamme ! Contrairement aux générations précédentes qui se lançaient en affaires par nécessité, ils deviennent entrepreneurs par choix. Notre chapitre au Québec distribue 43 % de l'aide de notre fondation pancanadienne. Et les jeunes entrepreneurs québécois sont ceux qui ont les meilleures créances. "


Valérie Bellavance, détentrice d'une maîtrise en développement économique, pose toutefois un regard critique sur les organismes de soutien auxquels sa fondation fait appel pour offrir des programmes destinés aux jeunes entrepreneurs, comme les Centres locaux de développement, par exemple. " Je dirais que la moitié des conseillers sont excellents. Mais 30 % sont plutôt moyens et les autres devraient changer de job ! " Trop souvent, poursuit-elle, l'accueil que ces organismes font aux jeunes entrepreneurs les éteint au lieu de les allumer.


" Ils se comportent comme des fonctionnaires qui veulent sauver leur emploi. De vrais éteignoirs ! " Ouch. Sa solution ? Un plus grand " contrôle de qualité " dans l'aide gouvernementale et une meilleure formation des conseillers.


" ACCÉDER AUX RÉSEAUX D'AFFAIRES EST PLUS DIFFICILE POUR LES MINORITÉS "


Winston Chan


Âge : 30 ans


Titre : Vice-président


Organisation : Regroupement des jeunes chambres de commerce de Québec


Né dans le quartier Côte-des-Neiges, à Montréal, et parachuté à Trois-Rivières pour ses études doctorales en chiropractie, il a été l'un des rares membres de la Jeune chambre de commerce de Montréal issu d'une minorité visible. Il a fondé l'Association des jeunes professionnels chinois.


Le Québec devra compter davantage sur les minorités culturelles pour créer des entreprises. Mais il faudra d'abord faire tomber les obstacles qui empêchent ces communautés d'exprimer tout leur potentiel, constate Winston Chan. Le jeune homme d'ascendance chinoise est propriétaire d'une clinique de chiropractie à Montréal et il est actif au sein de plusieurs groupements d'affaires. Il estime que les réseaux et les CA de Québec inc. ne sont " pas assez accessibles " aux immigrants et aux enfants d'immigrants. Quant aux organismes de soutien à l'entrepreneuriat, il les qualifie de " royaumes " et trouve qu'ils manquent de sensibilité interculturelle. M. Chan croit en outre que, pour être efficace, le soutien gouvernemental devrait passer par des organismes bénévoles et utiliser le budget des salaires au bénéfice des entreprises naissantes.


" AUX ÉTATS-UNIS, UN GARS EN FERRARI, C'EST UN SUCCÈS. AU QUÉBEC, C'EST SUSPECT "


Eric Boyko


Âge : 40 ans


Titre : Pdg


Entreprise : Stingray Digital


À 16 ans, il vendait des tee-shirts. À 20 ans, il ouvrait un restaurant qui s'est révélé un désastre financier. Mais, grâce à un prêt de la BDC, ce CGA a ensuite fondé eFundraising.com, une réussite. Avec son partenaire Alexandre Taillefer, il a lancé l'entreprise de divertissement numérique Stingray Digital (130 employés, des revenus annuels de 40 millions et 100 millions de capitaux privés amassés). Il siège au CA de la BDC, est membre du Young President Organization et du Quebec Global 100.


Pour Eric Boyko, les entrepreneurs du Québec ne sont pas assez visibles ni valorisés. C'est un peu de leur faute, concède-t-il, car ils ne veulent pas qu'on parle d'eux, de peur de se faire regarder de travers !


Celui qui a été coaché et soutenu par Charles Sirois, Hélène Desmarais et Jacques Ménard, notamment, croit au mentorat. Il estime que les entrepreneurs à succès doivent davantage tendre la main aux jeunes afin de les aider à mieux réussir. Pourquoi les sociétés de grande taille n'accueillent-elles pas plus de jeunes entrepreneurs dans leurs conseils d'administration ? " Il y a trop de têtes grises dans les CA du Québec. Cela m'a aidé de siéger au CA de la Banque de développement du Canada, j'ai appris un tas de choses. " Une autre de ses suggestions, à l'intention de l'État québécois, est d'offrir des incitatifs fiscaux aux anges financiers, comme vient de le faire la Colombie-Britannique. Car malgré les programmes offerts au Québec, il manque de capital-risque pour l'amorçage et le démarrage d'entreprises. " Quebec inc. a été plutôt frileux ces dernières années. "


555


Somme, en millions de dollars, consacrée chaque année par le gouvernement du Québec pour soutenir les entrepreneurs


Source : Ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation (MDEIE)


3 %


Proportion de l'aide gouvernementale consacrée à la sensibilisation et à la promotion de l'entrepreneuriat


Source : MDEIE


LES 35-39 ANS : LE CHAÎNON MANQUANT AU QUÉBEC


Le taux d'éclosion exprime l'augmentation, en pourcentage, du nombre d'entrepreneurs, de 2008 à 2018. Au Québec,le nombre d'entrepreneurs fera plus que doubler chez les 20-24 ans, alors qu'il n'augmentera quasiment pas chez les 35-39 ans.


Source : MDEIE, Le renouvellement de l'entrepreneuriat au Québec : un regard sur 2013 et 2018 (2010)


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