Comment l'Estrie tient tête à l'Asie

Publié le 27/08/2011 à 00:00

Comment l'Estrie tient tête à l'Asie

Publié le 27/08/2011 à 00:00

Par Marie-Eve Fournier

Usines qui ferment, milliers de travailleurs à la rue, expertise perdue à tout jamais : le déclin de l'industrie québécoise du vêtement depuis 10 ans n'a pas été sans conséquence. À l'heure où presque tout ce que l'on porte est fabriqué en Asie, certaines usines du Québec roulent à plein régime. C'est le cas de Vêtements Cookshire, qui appartient au propriétaire des magasins Tristan, Gilles Fortin.

Gilles Fortin, propriétaire des magasins Tristan, peine à y croire : ses deux usines de vêtements, situées en Estrie, roulent à plein régime. Malgré la concurrence asiatique, ses carnets de commandes sont tellement pleins qu'il est forcé de refuser d'importants contrats. Au désespoir de clients potentiels. Comment réussit-il ce tour de force ?

La veille de notre visite à l'usine de vestons à Cookshire, près de Sherbrooke, un nouveau quart de travail de nuit venait d'être ajouté dans le département de la coupe. C'était devenu essentiel pour faire face à la demande sans cesse croissante.

"On est tellement occupés, je n'ai jamais vu ça de ma sainte vie ! Mon directeur d'usine a de la broue dans le toupet 12 heures par jour", raconte Gilles Fortin, en parlant de son homme de confiance, Steve Blanchette, qui est également celui qui lui a vendu l'usine, en 2004. La centaine d'employés y fabrique 70 000 vestons par année. Le fondateur de Tristan possède aussi une usine de pantalons à Farnham, baptisée Confection 2001. Là aussi, les 75 employés sont débordés de travail. Ils confectionnent 3 000 vêtements par semaine.

Dans une industrie en décroissance, qui compte 75 % moins de travailleurs au Canada qu'en 2000, Vêtements Cookshire ressemble à une anomalie. L'as dans sa manche : son créneau, le veston. Car il s'agit du vêtement le plus complexe à fabriquer, font valoir les deux partenaires d'affaires. Le processus, qui compte 180 opérations, exige 70 minutes de travail lorsqu'il s'agit d'un modèle pour femmes, 110 minutes pour hommes. En comparaison, la confection d'un t-shirt en demande 2,5, au maximum. Bref, le veston nécessite une expertise et un souci du détail que toutes les usines ne possèdent pas.

"Il faut faire des produits à haute valeur ajoutée, dit Gilles Fortin. Sinon, tu ne peux pas battre la Chine." Il vend ses vestons de 10 à 15 % plus cher que ceux provenant de Chine, si l'on inclut les frais de douane, de transport. "Et en pourcentage, ça peut paraître beaucoup. Mais faire coudre des vestons en Chine pour épargner 10 ou 15 $ sur un vêtement qui se vendra 150 $, c'est un risque énorme pour la qualité. On ne peut pas empaqueter des vestons dans des boîtes comme des t-shirts, sinon ça arrive tout fripé." À l'arrivée, le pressage coûte environ 5 $.

Insatisfaction en Chine

Les deux usines estriennes profitent en effet des frustrations ressenties par plusieurs détaillants face à l'Asie. Les délais de fabrication y sont de plus en plus longs, soit environ 9 mois par rapport à 4 ou 8 semaines au Québec. De plus, les prix ont bondi de 30 à 35 % depuis cinq ans, notamment à cause de la hausse des salaires.

En outre, la demande intérieure explose au point où "quand ils reçoivent des petites commandes de Canadiens pour 300 ou 400 vestons, ils t'envoient paître", raconte Gilles Fortin. Vêtements Québec, qui représente l'industrie, confirme cette tendance problématique. Compte tenu de l'enrichissement de la classe moyenne, "50 % de la production reste en Chine. Il y a cinq ans, c'était seulement 2 %", dit le directeur général de l'association, Patrick Thomas.

En conséquence, les détaillants sont de plus en plus nombreux, depuis un an, à vouloir s'approvisionner localement en produits milieu et haut de gamme. "Les gens veulent acheter le plus près possible de la date de livraison et, avec la Chine, ce n'est pas faisable, observe Patrick Thomas. Je reçois deux ou trois appels par mois de gens qui cherchent une usine au Québec [pour y faire coudre des vêtements]."

Investir pour survivre

Vêtements Cookshire profite aussi des nombreuses fermetures d'usines québécoises, qui rendent son expertise rarissime. Et surtout, des investissements de 2,8 millions de dollars effectués dans ses installations (équipements à la fine pointe de la technologie et agrandissement), six mois avant le début de la récession en 2008. "Il n'y a rien de rationnel dans ce qu'on fait !" juge Gilles Fortin, dans un éclat de rire. Qu'à cela ne tienne, Steve Blanchette - fils d'un propriétaire d'usines de pantalons - est convaincu qu'il s'agissait de la meilleure chose à faire.

"Les gens ont manqué le bateau, dit M. Blanchette. Ils n'ont pas investi quand ils ont vu que le secteur de la mode s'écroulait au début des années 2000. Je m'obligeais à le faire chaque année."

Client en larmes

Prochaine étape pour Gilles Fortin : moderniser les équipements de son usine de Farnham. Le budget n'a pas encore été élaboré. Étant donné que 75 % des équipements devront être mis à jour, et qu'un agrandissement ou un déplacement seront nécessaires, "ce sera facilement de l'ordre [du coût] de Cookshire", soit environ 2,5 millions.

Puisqu'il y a toujours deux côtés à une médaille, la surcharge de travail fait aussi des malheureux, comme cet homme d'affaires qui supplie Vêtements Cookshire chaque semaine de lui fabriquer les vestons promis à ses clients. Le malheureux s'est déplacé jusqu'à l'usine avec sa fille dans l'espoir de se faire dire oui pour une commande de 20 000 unités. Face au refus obtenu et à la crainte de perdre son contrat, il n'a pu s'empêcher de pleurer.

"Notre plus gros donneur d'ordre nous a proposé de prendre 100 % de notre production pendant 5 ans, relate Gilles Fortin. Mais ce serait un trop gros risque de cesser la confection de mes vestons Tristan. C'est mon avantage concurrentiel."

Il a tout de même été forcé de cesser la fabrication des pantalons vendus dans ses magasins pour être mesure de remplir les commandes de clients externes, ce qu'il estime être "un gros risque". Il continue néanmoins de faire la coupe de tous les vêtements vendus dans ses magasins et en confie la couture à des sous-traitants. Le problème, c'est qu'il est de plus en plus difficile d'en trouver, car "les shops ferment, faute de relève", dit Steve Blanchette.

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