COVID-19: quel avenir pour les espaces à bureaux?

Publié le 02/07/2020 à 08:00

COVID-19: quel avenir pour les espaces à bureaux?

Publié le 02/07/2020 à 08:00

Un espace de travail

Demain ne ressemblera pas à hier... (Photo: Proxyclick/Unsplash)

CHRONIQUE. Maintenant que le déconfinement est presque total au Québec, on pourrait imaginer que tous ceux qui ont dû télétravailler pendant plusieurs mois ont fini par retourner au bureau, peut-être même à temps plein. Comme auparavant, ou presque. Or, il n’en est rien!

J’ai eu la curiosité de regarder les données de Google sur la mobilité des gens depuis le début de la pandémie du nouveau coronavirus. Des données recueillies le plus simplement du monde par le géant d’Internet : chaque fois que nous déambulons avec notre cellulaire, il l’enregistre avec une précision renversante et le fait analyser par une intelligence artificielle (IA), si bien qu’il lui est possible de savoir si nos habitudes en matière de déplacement ont changé, ou pas, ces derniers temps. Et ce, en temps réel, dans les pays du monde entier.

Dans le dernier Google COVID-19 Community Mobility Report concernant le Québec figure un graphique sur les lieux de travail. La courbe bleue indique la variation de la fréquentation du lieu de travail habituel (c’est-à-dire le bureau) entre le jour considéré et un même jour de la semaine d’avant la pandémie (plus précisément, Google a considéré ici une valeur référence correspondant à la médiane calculée sur la période de cinq semaines entre le 3 janvier et le 6 février 2020). Autrement dit, le graphique permet de voir si les Québécois ont plus ou moins fréquenté leur bureau depuis que la pandémie sévit.

Résultat? Du 12 mai au 23 juin, la fréquentation du bureau a chuté au Québec de 40%. Et ce, de manière constante. Ce qui signifie deux choses cruciales : d’une part, les bureaux ont été littéralement désertés par tous ceux qui étaient en mesure de télétravailler; d’autre part, la désertion s’est poursuivie alors même que le Québec se déconfinait graduellement. Oui, ce n’est pas parce que le retour au bureau est redevenu possible que les Québécois ont sauté sur l’occasion pour y retourner. Bien au contraire.

Cette donnée de Google montre que nombre d’employés ont pris goût au télétravail. Mieux, qu’une petite révolution du travail est peut-être bien en train de voir le jour…

Il se trouve qu’à l’échelle du Canada 2 employés sur 3 (64%) qui avaient l’habitude de travailler au bureau se sont trouvés plus productifs en travaillant depuis chez eux, selon un sondage mené en mai par le cabinet de recrutement Robert Half. Et que ce phénomène s’explique aisément : aux yeux de 75% d’entre eux, ce gain en productivité découle en grande partie du fait qu’ils peuvent ainsi fractionner leur temps de travail. Oui, du simple fait qu’il leur a été alors possible de travailler intensément pendant certaines heures, de s’arrêter pour prendre du temps personnel (ex.: jouer avec les enfants, préparer un bon repas, zoomer une heure avec mamie, faire une demi-heure de yoga,...), de reprendre le collier aussitôt après, etc.

«Les heures de travail optimales ne sont pas les mêmes pour tout le monde. D’où l’intérêt de pouvoir librement fractionner ses heures de travail, avec l’accord - ça va de soi - de la direction de l’entreprise. Car chacun peut dès lors idéalement concilier les exigences professionnelles et les engagements personnels», dit David King, président, district principal pour le Canada, de Robert Half.

On le voit bien, ceux qui étaient habitués au bureau ont découvert qu’une autre vie professionnelle était possible, et même qu’elle présentait des avantages pour tout le monde : les employés, plus heureux, se montrent plus productifs. C’est de toute évidence un win-win pour les employés et pour les employeurs.

Alors? Quel avenir pour les espaces dédiés aux bureaux? Car on peut s’interroger quant à leur utilité, si les employés ne souhaitent plus vraiment y remettre les pieds…

La firme d’analyse financière S&P Global a effectué en juin un sondage éclair auprès de 575 entreprises américaines à propos de leurs principales préoccupations en lien avec la COVID-19. L’un de ces dernières concernait justement les espaces dédiés aux bureaux.

«La moitié des organisations (47%) disent qu’elles s’apprêtent à réduire l’espace physique consacré aux bureaux, à la suite de la pandémie. Et plus de 20% d’entre elles prévoient une réduction supérieure à 25%», est-il noté dans l’analyse effectuée par Liam Eagle, vice-président, recherche, de 451 Research, une unité d’analyse de S&P Global.

C’est clair, les entreprises américaines, et sûrement aussi canadiennes, sont en train de faire leurs petits calculs : et si je réduisais la superficie des bureaux, combien économiserais-je en loyer? et si je réduisais la superficie des bureaux, combien gagnerais-je en productivité, vu que mes employés semblent ainsi plus heureux et plus efficaces? etc. Ce qui laisse présager une rentrée totalement inédite, avec moins d’espaces dédiés aux bureaux et avec plus de temps travaillé de chez soi. Peut-être même avec des cas de figure extrêmes, du genre 100% télétravail et 0% bureau.

Quel scénario sera optimal? Difficile à dire d’avance, toutefois quelques signaux faibles apparaissent ici et là, permettant de s’en faire une petite idée…

L’un de ces signaux faibles provient du sondage effectué en avril par l’école de commerce française Essec auprès de plus de 800 employés de bureau évoluant en France. Le principe était simple : leur demander d’imaginer le bureau de leurs rêves, une fois la pandémie passée, celui qui les inciterait à y revenir avec plaisir même si l’expérience du télétravail leur a plu. Il en est ressorti que:

- 1 employé sur 2 (47%) pensent que leur bureau d’avant ne répond plus du tout à leurs besoins de maintenant.

- Le tiers des employés rêvent d’avoir leur bureau à eux, et donc de se sentir un peu comme chez eux lorsqu’ils sont au milieu de leurs collègues.

- Le quart des employés rêvent de pouvoir alterner à leur guise bureau et télétravail, avec une dominante en télétravail (72% d’entre eux souhaiteraient que le télétravail puisse représenter trois journées ou plus par semaine).

- 17% des employés rêvent de pouvoir travailler en open space.

- 3% des employés adoreraient travailler dans un espace de coworking, et donc loin de leur employeur et de leurs collègues.

Bref, les envies sont multiples et variées, mais il s’en dégage tout de même une constante : le besoin d’avoir sa petite bulle à soi, sans pour autant être totalement coupé des autres. L’idéal semble être de créer un espace de travail à aire ouverte (open space) dans lequel chacun a un bureau attitré, même si la plupart du temps l’employé est en télétravail. Ça, c’est le rêve des employés habitués au bureau.

Les employeurs iront-ils dans ce sens-là? D’un simple point de vue financier, on peut avancer que non, ils n’iront pas dans cette direction-là. Car à quoi bon payer le loyer d’un espace de travail sous-utilisé? La logique serait, par exemple, de partager les bureaux : quand un employé vient au bureau, il prend celui qu’il veut suivant le principe du premier arrivé, premier servi. Le hic? C’est que le sondage de l’Essec montre que 71% des employés rejettent catégoriquement cette éventualité, ils ne veulent pas entendre parler de partage des bureaux.

Quelle solution, dès lors? Le même sondage l’indique en filigrane. La plupart des employés seraient prêts à faire un compromis concernant le partage des bureaux, mais à condition de gagner quelque chose en échange:

- Un horaire de travail plus flexible (46%);

- Une augmentation de salaire (43%);

- Un déménagement du bureau, plus proche de leur domicile (33%);

- D’avantage d’autonomie dans leurs tâches quotidiennes (24%);

- Du mobilier plus confortable (22%).

Voilà. La donne a changé, de toute évidence. Les espaces de travail dédiés aux bureaux sont appelés à être réduits de manière drastique par les employeurs, et les bureaux eux-mêmes à être partagés entre les employés. Mais cela se fera à condition de contreparties comme la possibilité de télétravailler plusieurs jours par semaine, l’obtention d’un meilleur salaire, ou encore l’amélioration du design du bureau. Sans quoi, nombre d’employeurs risquent fort de perdre de précieux talents, d’autant plus précieux qu’ils seront on ne peut plus nécessaires lors de la reprise de cet automne…

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Un rendez-vous hebdomadaire dans Les affaires et Lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui, quitte à renverser quelques idées reçues.

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