Scandium: le Québec conteste l’oligopole de la Chine et de la Russie

Publié le 25/06/2021 à 17:00

Scandium: le Québec conteste l’oligopole de la Chine et de la Russie

Publié le 25/06/2021 à 17:00

L’usine de Rio Tinto fer et titane à Sorel-Tracy a une production annuelle de 3 tonnes d’oxyde de scandium. (Photo: 123RF)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. Sans tambour ni trompette, le Québec est en train de contester l’oligopole de la Chine et de la Russie dans la production d’un minerai critique grâce à la nouvelle usine d’oxyde de scandium de Rio Tinto Fer et Titane, à son complexe métallurgique de Sorel-Tracy. Un nouveau projet qui intéresse au plus haut point les Américains et les Européens.

Le 17 juin, la multinationale anglo-australienne a inauguré en grande pompe son usine qui fait d’elle le premier producteur de ce minerai critique en Amérique du Nord. L’usine de Sorel-Tracy représente un investissement de 6 millions de dollars, dans lequel le gouvernement du Québec a injecté 650 000$.

Fait notoire, Rio Tinto Fer et Titane ne produit pas de l’oxyde de scandium à partir de minerais extraits directement de sa mine d’ilménite près de Havre-Saint-Pierre, sur la Côte-Nord.

L’entreprise extrait plutôt de l’oxyde de scandium de haute pureté à partir des résidus miniers générés lors de la production de dioxyde de titane à Sorel-Tracy. Ce procédé permet donc de réduire l’empreinte environnementale de ses activités et d’être plus productive par tonne de minerais extraits dans le sol.

Le scandium, un élément blanc argenté qui fait partie de la famille des terres rares, a plusieurs utilisations.

Des industriels se servent notamment d’oxyde de scandium pour fabriquer des piles à combustible solide, qui sont utilisées comme source d’énergie pour les bâtiments, les centres de données et les hôpitaux, sans parler de produits de niche comme les lasers et l’éclairage pour les stades et les studios.

On peut également utiliser du scandium pour produire des alliages d’aluminium haute performance pour augmenter les propriétés mécaniques, la résistance à la chaleur et à la corrosion, de même que les propriétés pour faire de la soudure.

Dans son rapport annuel Mineral Commodity Summaries, la United States Geological Survey (USGS) affirme que les réserves mondiales de scandium sont «abondantes».

Des ressources ont été identifiées en Australie, au Canada, en Chine, au Kazakhstan, à Madagascar, en Norvège, aux Philippines, en Russie, en Ukraine et aux États-Unis (il n’y a par contre aucune mine dans le pays), selon la USGS.

 

Un minerai critique pour les principales économies

Le scandium est à ce point un intrant crucial dans plusieurs industries que le Canada, les États-Unis, l’Australie et l’Union européenne l’ont classé comme un minerai critique ces dernières années.

L’usine de Sorel-Tracy a une production annuelle de 3 tonnes d’oxyde de scandium, mais sa capacité peut facilement être augmentée dans les prochaines années, affirme en entrevue à Les Affaires le directeur exécutif de Rio Tinto Fer et Titane, Stéphane Leblanc.

Les installations de Sorel-Tracy pourraient même potentiellement répondre un jour à l’entièreté de la demande mondiale, selon lui.

 

L’entreprise extrait de l’oxyde de scandium de haute pureté à partir des résidus miniers générés lors de la production de dioxyde de titane à son complexe métallurgique à Sorel-Tracy. (photo: courtoisie)

 

Pour l’heure, avec une production de 3 tonnes par année, la production de Rio Tinto Fer et Titane représente déjà de 25 à 30% de la capacité mondiale. Selon le projet Scandium aluminium Europe (SCALE), la production dans le monde oscille de 10 à 12 tonnes par année.

Elle pourrait toutefois être plus élevée, selon certains analystes (de 15 à 20 tonnes), rapporte Stéphane Leblanc.

À l’heure actuelle, cette capacité officielle de 10 à 12 tonnes est concentrée dans deux pays, soit en Chine et en Russie, d’après les données de SCALE. Les Chinois en produisent 66%, tandis que les Russes en produisent 26% —sans tenir compte de la nouvelle production québécoise.

Or, ces deux pays ont des relations politiques et économiques difficiles avec la plupart des pays industrialisés, à commencer par les États-Unis.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la nouvelle usine de Rio Tinto fer et titane au Québec suscite autant d’intérêt dans le monde.

 

Approvisionnement sécuritaire, fiable et prévisible

Elle garantit un approvisionnement en scandium sécuritaire, fiable et prévisible, et, qui plus est, avec un pays allié des principaux pays industrialisés consommateurs de ce minerai, et ce, des États-Unis à l’Europe en passant par le Japon et l’Australie.

Rio Tinto Fer et Titane a déjà un contrat d’approvisionnement avec l’australienne Amaero, qui commercialise des technologies pour faire de l’impression 3D avec des métaux et des alliages.

Et ce n’est qu’un début, affirme Stéphane Leblanc.

«On discute avec d’autres clients potentiels. […] Il y a un intérêt bien senti aux États-Unis et en Europe», assure-t-il.

Il va sans dire que le plan d’action conjoint canado-américain pour collaborer dans le domaine des minéraux critiques (signé en janvier 2020) a donné un coup de pouce à Rio Tinto Fer et Titane.

«Cela nous a aidés à accélérer la construction de l’usine», confie Stéphane Leblanc.

Cette entente entre Ottawa et Washington vise à sécuriser les chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques — tels que le scandium — et à réduire la dépendance de l’Amérique du Nord aux importations en provenance de la Chine.

La nouvelle usine d’oxyde de scandium à Sorel-Tracy répond donc parfaitement à cet objectif géopolitique.

Du reste, il faut s’attendre à ce que les producteurs chinois et russes contrattaquent pour ne pas perdre leurs parts de marché au profit de ce nouveau joueur sur l’échiquier mondial.

C’est de bonne guerre, et Rio Tinto Fer et Titane connaît la musique.

 

Les trois avantages du Québec

En fait, la multinationale a trois avantages par rapport aux Chinois et aux Russes.

On l’a vu, l’usine de Sorel-Tracy offre avant tout des approvisionnements sécuritaires, fiables et prévisibles —et j’ajouterais de qualité, en raison de l’expertise de l’entreprise dans la production de métaux et d’aluminium au Québec.

Comme son oxyde de scandium a une faible empreinte environnementale et qu’il est produit au Québec, ces deux caractéristiques procurent également un avantage à Rio Tinto Fer et Titane, alors que les entreprises et les investisseurs accordent de plus en plus d’importance aux critères ESG (environnement, société, gouvernance).

Enfin, même si la multinationale donne peu d’information à ce sujet, elle pourrait aussi potentiellement bénéficier d’un avantage au niveau de ses coûts de production, car il n’y a pas d’extraction directe de minerais dans son procédé.

Aussi, la multinationale pourrait vendre son oxyde de scandium à des prix concurrentiels même s’il est produit au Québec.

Les prix du minerai sont négociés dans le monde par des contrats de gré à gré, et non pas sur des bourses comme le London Metal Exchange (LME). Et les prix sont très élevés, insiste Stéphane Leblanc.

On parle ici «de millions de dollars la tonne».

Sécurité des approvisionnements, réduction de l’empreinte environnementale, prix potentiellement concurrentiels… Les Chinois et les Russes ne le crieront pas sur les toits, mais l’apparition de ce nouveau concurrent au Québec doit commencer à les inquiéter un peu.

Et si cela n’est pas encore le cas, cela ne saurait tarder.

Car les avantages de l'usine de Rio Tinto Fer et Titane à Sorel-Tracy sont nombreux et structurants.

 

 

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand