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Québec ne veut «plus de crypto», mais tout de l’IA

François Remy|06 mai 2024

Québec ne veut «plus de crypto», mais tout de l’IA

Jonglant avec ses multiples casquettes ministérielles, de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, Pierre Fitzgibbon offre un double discours. (Photo: courtoisie)

LES CLÉS DE LA CRYPTO est une rubrique qui décode patiemment l’univers de la cryptomonnaie et ses secousses boursières, industrielles et médiatiques. François Remy se donne pour mission d’identifier les entrepreneurs prometteurs, de décoder les progrès techniques et d’anticiper les impacts industriel et sociétal de cette monnaie numérique.

(Illustration: Camille Charbonneau)

LES CLÉS DE LA CRYPTO. Pierre Fitzgibbon retape sur le clou: l’industrie du bitcoin, c’est du passé. Toujours plus parcimonieux avec l’électricité québécoise, le ministre de l’Économie veut la réserver aux centres de données qui alimentent les intelligences artificielles. Une filière stratégique mais pourtant boulimique en énergie.

Les cryptos assiégées? Après la guerre fiscale mollement déclarée par le ministre québécois des Finances, un blocus énergétique nonchalamment avoué par son frère d’armes politique. Finis les bitcoins et compagnie.

Interrogé dernièrement à l’Assemblée nationale par le député Gregory Kelley, le ministre caquiste de l’Économie a dû réagir au phénomène de «crunch énergétique» observé dans des régions subissant la croissance d’industries gourmandes en électricité telles que l’intelligence artificielle (IA).

«Bon, c’est complexe», a d’emblée précisé Pierre Fitzgibbon avant de relativiser. «Vous vous rappelez qu’on a décidé d’oublier la cryptomonnaie. On ne parle pas de la même chose, mais, quand même, c’est relié. Plus de crypto, clairement, ce n’était pas adéquat. Faire des centres de données, ça avait de l’allure parce que c’était stable comme puissance, ça se gérait bien dans les surplus hydroélectriques.»

 

Un peu de courant mais au prix fort

Depuis six ans, la société d’État a dû déployer un éventail de conditions commerciales pour se rendre indésirable aux yeux de l’écosystème crypto et ainsi gérer la «crise du bitcoin»

Pour mémoire, au printemps 2018, un nombre jugé exagérément élevé de demandes de raccordement avait inondé Hydro-Québec. Le volume théorique pour satisfaire ces nouveaux besoins (18 000 mégawatts) représentait la moitié de la consommation totale de la province. L’énergéticien et son actionnaire, au travers des gouvernements successifs, n’allaient pas totalement bouder leur plaisir, l’idée étant d’établir un seuil minimal de fourniture d’énergie, à prix fort.

La stratégie s’est-elle avérée payante? Discutable. Surtout que le temps de l’abondance énergétique est révolu. Et, qu’entretemps, le gouvernement Legault a été «pris de court» par la pénurie d’électricité. «Clairement. Hydro-Québec aussi. Les projets industriels n’avaient pas été planifiés comme il faut», a déclaré le ministre de l’Économie lors d’un événement organisé par le Cercle canadien

 

Prioriser les projets aux retombées économiques

«Maintenant, on est très parcimonieux. On a des projets de centres de données sur notre liste de 13 000 MW», a précisé le ministre Fitzgibbon aux parlementaires. À l’instar de la gestion du dossier crypto, Québec dit avoir priorisé les projets qui pourront générer le plus retombées économiques. «Ceux qui vont augmenter les puissances de calcul, les ordinateurs dont on aura besoin sur le territoire pour alimenter l’IA applicative dans les entreprises.»

Si l’exécutif provincial entend se montrer très favorable aux secteurs énergivores censés nourrir les IA québécoises, à ce stade-ci, aucune évaluation des volumes d’électricité requis ou des externalités environnementales n’a été produite. Seul chiffre exprimé, c’est le montant de l’investissement prévu par Ottawa pour l’intelligence artificielle et fantasmé par Pierre Fitzgibbon: « Vous avez entendu le fédéral annoncer le 2 à 3 milliards de dollars d’intelligence artificielle. Ma première réaction quand j’ai entendu ça: Aïe! je veux ça au Québec. Alors, j’aimerais ça que tout l’investissement soit fait au Québec».

 

Enjeu sociétal plus impactant qu’estimé

Jonglant avec ses multiples casquettes ministérielles, de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, Pierre Fitzgibbon offre un double discours: l’un pour revendiquer la bonne gouvernance québécoise en termes de fiabilité et sécurité d’approvisionnement énergétique, l’autre pour miser sur un cheval de bataille de l’innovation, même affamé d’électricité.

Alors que l’expertise nationale en intelligences artificielles n’est plus à prouver, le pari politique de l’IA semble ingénument surfer sur le tsunami médiatique déferlant depuis la mise en ligne d’un certain Chat GPT. Tout aussi facilement, les décideurs politiques entretiennent à propos de l’écosystème du bitcoin le récit d’une industrie gaspilleuse d’énergie et nuisible pour la planète. Une machine à générer des idées, des images, des sons sans l’aide de l’humain a visiblement plus d’impact sociétal positif qu’une machine à créer de la confiance entre individus pour s’échanger de la valeur.

L’un des nœuds gordiens dans l’adoption publique des actifs numériques, freinée par action ou par omission par nombre d’États, dépend de la perception de cette consommation d’électricité par le minage de cryptomonnaies. Considérée sans autre forme de procès comme inutile, cette activité contribue à maintenir la sécurité et l’intégrité des réseaux décentralisés, des chaînes de blocs. Une énergie qui n’est pourtant pas gâchée mais investie dans la création d’un nouveau système transactionnel, potentiellement plus sûr et démocratique.

Sans compter les efforts constants de l’industrie crypto pour décarboner son infrastructure, réduire sa consommation et augmenter la part du mix en faveur de ces énergies renouvelables chères à (Hydro-)Québec. Efforts encouragés par la mécanique même de la technologie de Bitcoin.

Certains acteurs crypto pousseront volontiers le débat technique jusqu’à vanter les mérites des cryptos et de la chaîne de blocs en termes de programmabilité, mise à l’échelle ou encore rentabilisation des réseaux électriques. Peut-on croire que le monopole québécois de l’énergie et les gouvernants provinciaux n’en soient pas du tout au courant? Il paraît que même l’IA pourrait leur expliquer…

 

 

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