La guerre en Asie est-elle inévitable?

Publié le 17/11/2018 à 09:07

La guerre en Asie est-elle inévitable?

Publié le 17/11/2018 à 09:07

Des soldats chinois lors d'une parade à Pékin, le 9 octobre. (source: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – L’histoire ne se répète pas, mais des similitudes sont troublantes, à commencer par la situation actuelle en Asie de l’Est et celle qui prévalait en Europe avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, en 1914. Pourrons-nous éviter un embrasement de l’Extrême-Orient ?


La question est d’une brûlante actualité, alors que nous venons de commémorer, le 11 novembre, le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale (1914-1918), affirment plusieurs spécialistes.


À terme, cette similitude représente aussi un risque géopolitique pour les entreprises et les investisseurs actifs dans cette région du monde, même s’il est très difficile d’évaluer la probabilité du déclenchement d’une guerre d'envergure.


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La similitude entre le début des années 1900 en Europe et l’échiquier géopolitique de l'Extrême-Orient est inquiétante pour deux raisons :


1.La présence de tensions fortes entre les puissances régionales établies et une puissance montante.


2.Le manque d’institutions régionales pertinentes pour analyser, gérer et apaiser les tensions politiques.


En 1914, la puissance montante qui a bouleversé l’équilibre européen est l’empire allemand dirigé par l’empereur Guillaume II. Aujourd’hui, en Asie de l’Est, le nouvel acteur qui change la donne est la Chine communiste.


Après les guerres napoléoniennes et la défaite de l’empire français (1803 à 1815), l’Europe a connu une paix relative durant un siècle, sans guerres majeures (malgré des révoltes, des guerres civiles, et des guerres interétatiques), à l’exception de la guerre franco-allemande en 1870.


Un événement majeur changea toutefois cet équilibre en 1871, soit la création du deuxième empire allemand, qui a fédéré autour de la Prusse (et sa capitale Berlin) des États allemands tels que la Bavière.


Un géant géopolitique, riche et industrialisé, venait de naître au cœur de l’Europe. L’artisan de l’unité allemande, Otto Von Bismarck, au pouvoir de 1871 à 1890, a su gérer pacifiquement la montée en puissance de l’Allemagne.


Par contre, à compter de 1890, la politique de l’empire dirigé par Guillaume II a changé, souligne James Holmes, professeur en stratégie au Naval War College, au Rhode Island, dans une analyse publiée dans le magazine Foreign Policy.


L’Allemagne se dote alors d’une marine militaire moderne, capable de rivaliser avec la marine britannique qui dominait les océans.


C’est aussi l’époque des grands empires coloniaux européens en Afrique et en Asie. L’Allemagne veut alors sa part du gâteau, créant des tensions avec les puissances établies comme la France et le Royaume-Uni.


En 1914, deux blocs d’alliances se font face en Europe: la Triple-Entente (France, Royaume-Uni, Russie) et la Triple-Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie).


On connaît la suite: en juin 1914, l’assassinat en Serbie de l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, déclenche une série d’événements qui mènent au déclenchement de la Première Guerre mondiale.


Un facteur méconnu à l'origine de la Première Guerre mondiale


La montée en puissance de l’Allemagne n’est pas le seul facteur qui provoque ce conflit, affirment des spécialistes.


L’absence d’institutions supranationales en Europe, en 1914, pour comprendre ce qui passait et proposer une sortie de crise, est aussi en cause.


C’est notamment l’avis de Jitsuao Tsuchiyama, un spécialiste en relations internationales, dans une tribune publiée par la Tokyo Foundation for Policy Research.


«La Première Guerre mondiale a été le résultat de malentendus, de calculs erronés et de jugements erronés concernant la situation globale ainsi que l'intention et la capacité des puissances rivales.»


Bref, si les principales puissances européennes avaient eu l’heure juste en 1914, elles auraient peut-être pu gérer l’onde de choc provoquée par l’assassinat de François-Ferdinand sans déclencher une guerre.


Course à l’armement en Asie


Revenons maintenant à 2018 et à Asie de l’Est.


Aujourd’hui, la Chine dirigée par Xi Jinping ressemble en plusieurs points à l’Allemagne impériale de Guillaume II, fait remarquer James Holmes, du Naval War College.


Fort de sa puissance économique, la Chine investit de plus en plus pour accroître sa puissance militaire, notamment pour se doter d’une marine lui permettant d’étendre son influence en Asie-Pacifique, à commencer par la mer de Chine méridionale.


Selon plusieurs spécialistes, la politique de la Chine vise à terme à renverser l’ordre américain instauré dans la région après la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945) et à expulser la marine américaine de l’Asie-Pacifique.


En 2015, le président chinois a même évoqué le concept de «l’Asie aux Asiatiques».


Une affirmation qui se veut un clin d’œil à la doctrine Monroe des États-Unis (l’Amérique aux Américains), au 19e et au 20e siècle.


Cette doctrine s'opposait à toutes interventions des puissances européennes dans les affaires des Amériques, car Washington considérait le continent américain comme sa zone d'influence.


Il va sans dire que les ambitions de la Chine inquiètent d’autres pays de la région comme le Japon, le Vietnam, la Corée du Sud ou l’Inde, sans parler des États-Unis, qui possèdent plusieurs bases militaires dans la région.


Contrairement à la situation en Europe en 1914, on ne retrouve pas deux blocs d’alliances se faisant face en Asie de l’Est.


Bien entendu, la Chine a des relations privilégiées avec d’autres pays comme la Corée du Nord (un autre régime communiste).


La Chine s’est aussi rapprochée de la Russie, dont les relations avec l’Occident se sont refroidies depuis que Moscou a annexé la Crimée (une région de l’Ukraine) en 2014.


Par contre, la Chine n’est pas à la tête d’une alliance militaire en Asie comme les États-Unis, qui peuvent compter sur des alliés comme le Japon, la Corée du Sud, l’Inde, sans parler de pays de l’Océanie comme l’Australie.


L’autre parallèle à faire entre la situation en Asie et celle en Europe en 1914 est le manque d’institutions régionales pour comprendre et gérer les tensions géopolitiques, souligne une étude de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), qui relève du ministère des Armées de la France.


Par exemple, les tensions dans la péninsule coréenne sont encadrées par six pays (les États-Unis, la Chine, la Russie, le Japon, la Corée du Sud et la Corée du Nord), et non pas par des institutions supranationales.


Les tensions dans la mer de Chine méridionale, elles, ne sont pas gérées collectivement, car la Chine préfère le format bilatéral. Une situation qui accroît le risque qu’une tendance ou événement soit mal compris et géré, selon l’IRSEM.


«Bref, il n’est pas sûr que le tissu institutionnel et organisationnel en Asie résiste à de fortes tensions internationales.»


Comment éviter une guerre en Asie


Les risques que les tensions en Asie entre les principales puissances nous conduisent à une guerre sont réels, estiment les spécialistes.


Et ceux qui estiment que la mondialisation et le commerce international sont un antidote à la guerre devront déchanter.


En 1914, les économies européennes étaient aussi intégrées, à commencer par celles du Royaume-Uni et de l’Allemagne. Pourtant, ces deux pays se sont combattus, pour recommencer lors de la Deuxième Guerre mondiale (1939).


Cela dit, le déclenchement d’une guerre en Asie n’est pas inévitable, affirment les spécialistes.


La montée en puissance de la Chine est un phénomène qui peut être géré pacifiquement, si les puissances actuelles lui permettent de prendre sa place, bien entendu, dans le respect du droit international et de la souveraineté des États.


Le processus de mondialisation politique (la création de l'ONU, par exemple) réduit aussi un peu les risques, car cette dimension de la mondialisation n'existait en 1914.


Par contre, l’absence d’institutions régionales stabilisatrices et la présence de plusieurs grandes puissances font en sorte qu'un malentendu ou une crise a une plus grande probabilité de mettre le feu aux poudres et d’embraser la région.


 


 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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