Combien de crédits de carbone le tour de la Gaspésie coûte-t-il?

Publié le 16/07/2019 à 15:05

Combien de crédits de carbone le tour de la Gaspésie coûte-t-il?

Publié le 16/07/2019 à 15:05

Cet été, comme un demi-million de touristes, nous emprunterons l'iconique route 132 pour visiter la Gaspésie. (Photo: 123rf)

Cet été, ma famille et moi on fait le tour de la Gaspésie. Un trajet d’environ 2000 kilomètres, aller-retour. Selon le calculateur de la société québécoise Planetair, notre trajet générera 0,395 t de GES. J’ai décidé de partir en quête d’une façon de compenser notre empreinte carbone. Voici le résultat de mes recherches sur les crédits compensatoires.

Le Québec compte quelques organisations qui proposent aux individus et aux organisations d’acheter des crédits compensatoires, aussi nommés crédits de carbone. Un crédit de carbone est une unité de mesure correspondant à une tonne d'équivalent CO2. Lorsque vous achetez un crédit de carbone, vous financez un projet qui a permis de retirer une tonne de CO2, d’où l’emploi du terme «compensatoire». Vous ne choisissez pas directement le projet que vous financez, votre argent est mis en commun.

Selon le site Planetair, il m’en coûterait 8,88$ pour compenser nos émissions gaspésiennes. Planetair est un intermédiaire qui s’approvisionne auprès de partenaires internationaux qui proposent des projets d’énergie renouvelable, de gestion des matières résiduelles, de reforestation, d’amélioration de la production agricole et d’accès à l’eau potable. Planetair s’approvisionne aussi de crédits de carbone issus de projets de reboisement en zones urbaines et semi-urbaines québécoises.

J’ai fait le même exercice sur le site Carbone boréal, un autre programme de compensation de GES. Carbone boréal calcule les compensations en arbres plantés. Pour chaque compensation, des arbres de plantations géoréférencées sont assignés pour capter le CO2 correspondant et mis au registre public en ligne de Carbone boréal. Les plantations se situent principalement en forêt boréale au nord du Lac Saint-Jean et sur des parcelles terres en friche ou impossibles à exploiter pour l’agriculture. Créé en 2008, Carbone boréal est une infrastructure de recherche de l’Université du Québec à Chicoutimi depuis le printemps 2018. L’argent des crédits compensatoires sert donc à planter des arbres et à financer la recherche universitaire. Si l’arbre est planté sur une terre agricole, une ristourne de 1$/arbre est remise au propriétaire de la terre. Il faudra planter 3 arbres (11,48$), pour compenser nos émissions gaspésiennes de 0,4 t.

Le 9 juillet dernier, Solutions Will, un autre joueur de l’industrie du crédit de carbone, a annoncé qu’il a 3M de crédits compensatoires à vendre. Ces crédits représentent la somme des réductions de GES de 800 microprojets de PME et de villes du Québec. Voici deux exemples de projets :

-La Commission scolaire des Laurentides : 9 institutions scolaires ont réduit leur empreinte carbone par l’installation de puits géothermiques, de thermopompes aérothermiques ainsi que l’automatisation et l’optimisation des systèmes en place;

-La Clinique médicale Montfort, à Jonquière, a remplacé son système de chauffage et climatisation au gaz naturel par un système de géothermie, ainsi que procédé à l’amélioration de l’efficacité énergétique de l’isolation et la fenestration du bâtiment.

Comment les crédits compensatoires sont-ils calculés?

Il faut démontrer que les réductions ont bel et bien eu lieu, c’est-à-dire que le crédit que vous achetez correspond bel et bien au retrait d’une tonne de CO2. Les projets doivent donc être audités par un tiers. Solutions Will a retenu les services de la firme indienne ESPL. Celle-ci est certifiée ISO 14065. ESPL est accréditée par le programme Verified Carbon Standard (VCS). VCS serait le programme le plus populaire dans le marché de la réduction volontaire des émissions de GES.

Ici je dois faire une parenthèse. Il existe deux marchés des crédits de carbone: volontaire et réglementé. Le marché réglementé c’est la bourse du carbone. Elle est dirigée vers les entreprises qui doivent réduire leurs émissions, car celles-ci dépassent les normes permises. Le Québec compte une bourse conjointe avec la Californie. En 2013, une tonne de carbone coûtait 10,75$. En 2019, les entreprises qui doivent acheter le droit de polluer paient 20,82$/tonne. Coop Carbone (dont le PDG est chroniqueur sur le site lesaffaires.com) travaille dans le marché réglementé. Solutions Will travaille dans le marché volontaire.

D’où viennent les projets qui génèrent les crédits compensatoires?

Revenons aux projets qui génèrent des crédits compensatoires. Comment les vendeurs de ces crédits les débusquent-ils? Solution Will s’est associée à 14 SADC. Celles-ci ont des comités de développement durable qui eux connaissent les projets d’efficacité énergétique et de gestion des déchets de leur région. La moitié des projets soumis sont retenus pour joindre la communauté durable de Solution Will. Ils seront donc audités par ESPL.

Que gagnent les promoteurs de ces projets de réduction de GES?

Le modèle d’affaires de Solutions Will prévoit que 40% des revenus bruts de la vente des crédits retournent aux promoteurs, 40% servent à régler les frais d’audit et 20% couvrent la gestion de projet de la marge bénéficiaire.

Pourquoi acheter des crédits de carbone si on n’y est pas obligé?

«Certains le font pour des raisons de valeurs, parce que la crise climatique les inquiète, répond Martin Clermont, fondateur de Solutions Will. D’autres, pour répondre à des objectifs de RSE. La BMO, par exemple, compense chaque année la totalité des émissions de GES issue de ses activités directes (n.d.r.l. On ne parle pas des émissions de GES issues des activités des sociétés de leur portefeuille.) BMO est donc carboneutre.» La carboneutralité fait partie de ce que monsieur Clermont qualifie de 4e vague d’achat volontaire de crédits carbone. «On observe, par exemple, une augmentation des engagements de la part d’institutions financières et le développement de plateformes transactionnelles (trading) uniquement opérées sur les projets du marché volontaire et par l’utilisation de solutions avec les technologies de la chaîne de blocs.» La première vague (avant 2008) comptait les premiers projets chapeautés par le protocole de Kyoto. La seconde (2008-2012) a vu, entre autres, la montée et la descente de la place du marché volontaire et l’échec d’une bourse nationale du carbone aux États-Unis. La troisième (2013-2018), une stagnation puis un début d’engagement avec l’accord de Paris.

L’an dernier, Aldo a annoncé fièrement qu’elle était la première entreprise de chaussures et d'accessoires mode au monde à être certifiée carboneutre. Cela devient un avantage concurrentiel. Comment devient-on carboneutre? D’abord, vous faites l’inventaire de vos émissions. Ensuite, vous réduisez tout ce que vous pouvez. Pour ce qui reste, vous compensez.

Le géant Microsoft est carboneutre. Il a établi un prix interne du carbone. Chaque unité doit investir l’équivalent de ses émissions dans des projets externes de réduction d’émissions. Solutions Will discute avec Microsoft pour devenir un de ses fournisseurs de crédits compensatoires. «Les grands joueurs comme Microsoft souhaitent diversifier leurs sources de crédits du carbone», souligne Martin Clermont.

Le marché volontaire des crédits du carbone représenterait 80M à 100M de tonnes de GES, soit 0,1 des émissions planétaires. Il reste donc beaucoup de place pour des grands et de petits joueurs. Mais, en économie, tout est question d’offre et de demande. Le marché volontaire offrira davantage de crédits du carbone dans la mesure où davantage de volontaires voudront en acheter.

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueur et journaliste de solutions pour la marque Les Affaires. Elle contribue à l’édition papier, au contenu web et à l’animation des événements. Elle pratique le journalisme de solutions qui consiste à présenter, avec un regard critique, des initiatives qui tentent de résoudre des problèmes sociétaux. Ses champs d’intérêt sont le nouveau capitalisme, l’innovation sociale, l’éthique, la gouvernance et la finance socialement responsable. Elle est régulièrement invitée à commenter ces enjeux dans les médias. Elle a coécrit quatre best-sellers (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi, J’ai perdu ma montre au fond du lac, La chaise rouge devant le fleuve). Son blogue, «Le fil de Diane» aide le lecteur à trouver le chemin vers une économie à impact sociétal positif.

Diane Bérard

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