La guerre en Ukraine fera-t-elle bondir les prix du bois?

Publié le 19/03/2022 à 09:00

La guerre en Ukraine fera-t-elle bondir les prix du bois?

Publié le 19/03/2022 à 09:00

Comme les prix du bois sont nord-américains, l’impact des hausses de la valeur du 2x4 se fait sentir sensiblement de la même manière, et ce, de Gaspé à San Diego en passant par Toronto. (Photo: 123RF)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. Après le pétrole et le blé, assisterons-nous à une envolée du prix du bois d’œuvre en Amérique du Nord? La question se pose, alors les exportations de bois de la Russie en Europe et aux États-Unis sont appelées à diminuer, risquant de déséquilibrer l’offre et de la demande par un effet domino entre les marchés européen, nord-américain et asiatique.

Jean-François Samray, PDG du Conseil de l’industrie forestière du Québec (CIFQ), estime qu’il s’agit d’un scénario plausible, d’autant plus qu’il y a déjà un déséquilibre en Amérique du Nord entre l’offre et la demande de bois d’œuvre.

Comme les prix du bois sont nord-américains, l’impact des hausses de la valeur du 2x4 se fait sentir sensiblement de la même manière, et ce, de Gaspé à San Diego en passant par Toronto.

Signe que l’offre et la demande de bois est déjà en déséquilibre, l’Amérique du Nord est redevenue un importateur net de bois d’oeuvre, comme le soulignait Les Affaires en décembre.

Ce risque d’une envolée des prix survient donc alors que les prix du bois de sciage nord-américain affichent déjà une hausse marquée depuis le mois de novembre, selon les données du ministère canadien des Ressources naturelles, en date du 16 mars.

Pour comprendre la raison pour laquelle la guerre en Ukraine pourrait faire augmenter davantage les prix, il faut prendre du recul et analyser le marché mondial du bois en tenant compte du marché européen et chinois, et ce, avec l’Amérique du Nord au milieu.

Commençons par l’Europe.

La Russie est le plus important exportateur de bois d’œuvre dans le monde.

Depuis 2006, les exportations de bois russes dans les pays de l’Union européenne (UE) ont certes diminué de manière importante, fait remarquer une analyse de l’Université Wageningen, aux Pays-Bas.

En revanche, les volumes actuels diminueront, car la Russie a annoncé le 10 mars qu’elle restreignait l’exportation de certains produits à l’étranger, dont le bois, vers des pays « inamicaux » comprenant les membres de Union européenne, le Japon et les États-Unis.

Il s’agit d’une réplique de Moscou aux sanctions économiques sans précédent que les pays occidentaux ont imposées à la Russie à la suite de l’invasion de l’Ukraine.

 

L'impact de la crise sur le marché européen

Si la Russie réduit ses exportations de bois en Europe, les Européens devront nécessairement compenser la baisse de l’offre.

Comment?

Les producteurs de bois européens pourraient vendre en Europe une partie de leur production destinée au marché nord-américain, d’autant plus que les prix européens sont en hausse constante depuis 3 mois (pour les palettes de bois), révèle dans une récente note d'Argus Biomass Markets, une firme d’analyse britannique.

Actuellement, l’Allemagne et la Suède sont les pays qui exportent le plus de produits du bois en Amérique du Nord.

 

Entre 2016 et 2020, les exportations russes de bois d’œuvre sur le marché américain ont presque doublé. (Photo: 123RF)

 

La stratégie commerciale qu'adopteront les entreprises allemandes et suédoises sera cruciale pour la suite des choses.

Car si ces deux pays réduisent leurs expéditions en Amérique du Nord, cela réduira l’offre globale de bois sur le continent nord-américain. «Cela créera une pression à la hausse sur les prix», insiste Jean-François Samray.

Cette réduction de l’offre sera en même temps amplifiée par la réduction des exportations de produits du bois de la Russie aux États-Unis.

La situation se complique, comme pouvez le constater.

Entre 2016 et 2020, les exportations russes de bois d’œuvre sur le marché américain ont presque doublé, passant de 1,2 milliard à 3,5 milliards de pieds mesure planche (PMP), selon les données du United States Census Bureau.

Par conséquent, une baisse des expéditions russes aux États-Unis créera une autre pression à la hausse sur les prix du bois en Amérique du Nord, alors que la demande demeurera relativement stable.

 

La Chine réduira-t-elle ses importations canadiennes?

Pour avoir le portait globale de la situation, il faut maintenant se tourner vers la Chine (le plus important importateur de bois d’œuvre au monde), qui achetait déjà les deux tiers de la production russe avant la guerre en Ukraine, selon le CIFQ.

Dans le contexte où les exportations russes diminueront en Europe et aux États-Unis, il est probable que la Russie exporte davantage de bois en Chine, ce qui pourrait réduire la demande chinoise pour le bois importé...du Canada.

En 2019, près de 22% des exportations de bois d’œuvre de la Colombie-Britannique étaient destinées au marché chinois.

Comme la demande sera déficitaire en Amérique du Nord, les producteurs britanno-colombiens pourront sans doute exporter davantage aux États-Unis, contribuant ainsi à réduire la pression sur la hausse des prix, estime Jean-François Samray.

Il va sans dire que l’élimination des tarifs sur les importations canadienne de bois d’œuvre aux États-Unis – comme l’a encore réclamé le 15 mars la National Association of Home Builders – contribuerait aussi à réduire les pressions à la hausse sur les prix du bois d’oeuvre.

Reste à voir ce que fera Washington dans cet épineux dossier.

Pas facile, avec tous ces facteurs à considérer, de prédire la trajectoire des prix dans les semaines et les mois à venir.

Chose certaine, les acheteurs de bois d’œuvre du Québec entrent dans une période d’incertitude dans un avenir prévisible, et ce, des consommateurs aux entrepreneurs en construction.

L’invasion de l’Ukraine a perturbé le marché mondial du bois.

Et on voit mal comment ce marché peut retrouver un certain équilibre à brève échéance, étant donné les vases communicants entre les marchés européen, nord-américain et asiatique.

 

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Dans la mire, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Canada, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle ainsi que la gestion de l’énergie et des ressources naturelles. Journaliste à «Les Affaires» depuis 2000 (il était au «Devoir» auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières, et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke.

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